L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 23 - On s'attache… ou on s'abandonne ?
ACTE 23
On s’attache… ou on s’abandonne ?
Lionel m’a donné rendez-vous dans un bar à tapas. J’ai le sentiment d’avoir à nouveau vingt ans. J’ai tenté la petite robe noire sans aucun succès, préférant mettre mon jeans accompagné d’une large tunique censée camoufler mes rondeurs – priant pour qu’il les ait au moins examinées avant, trop peur qu’on arrive au moment fatidique et qu’il ne parvienne pas à avoir une érection en posant ses mains sur mon corps meurtri.
Je chasse mes mauvaises pensées. J’arrive à l’entrée et il me fait signe. On se fait la bise et Lionel me commande un cocktail sans même me demander ce que je souhaite. Si nous avions été vingt ans plus tôt, je me serais levée et serais partie en me disant qu’un homme qui commande pour moi est un gros nul et qu’il ne mérite pas un regard. Aujourd’hui à quarante ans, j’ai dû revoir mes critères à la baisse. À ce rythme, dans dix ans ou avec dix kilos de plus, sur quel critère j’accepterais de faire une croix ? L’âge ou le poids étaient-ils devenus des raisons pour renoncer à rencontrer quelqu’un qui me correspond ?
Mais on dit quoi à un homme qu’on espère qu’il vous dépucellera de votre célibat ?
– Alors à part le sport, tu fais quoi dans la vie ?
Il semble réfléchir.
C’est déjà ça.
J’espère qu’il ne va pas me sortir qu’il est fan de tunning ou de foot et me sortir son téléphone pour m’abrutir de photos.
– Je commence par quoi ?
– Ce que tu veux, lui dis-je en haussant les épaules, un sourire aux lèvres pour l’inciter à se confier.
– Eh bien, tout d’abord, je suis électricien en semaine pour une entreprise. Le week-end, je fais quelques heures supplémentaires pour vivre confortablement et j’enseigne le judo bénévolement à des enfants.
C’est plutôt pas mal.
– Et donc, tu travailles non-stop…
– Non, pas du tout, j’aime bien la littérature russe aussi ! Je ne sais pas si tu connais ?
Là, c’est définitif, je me sens vraiment minable. Mais qu’est-ce qu’il me trouve ? J’improvise :
– J’ai adoré Anna Karénine… (Je lui aurais bien dit que je n’ai jamais terminé ce livre tellement il m’a gonflée mais c’est le seul livre que j’associe à la Russie).
Ouf, ça passe. Avec un peu de chance, son histoire de livres, c’est juste pour m’impressionner. Arrive la question redoutable :
– Et toi, tu fais quoi ?
J’ai un travail barbant, trois enfants survoltés, un ex-amour de ma vie, je vis dans un appart’ bouffé par l’humidité sous un gars qui aime déplacer ses meubles à trois heures du matin parce qu’il est persuadé que la réincarnation de Chucky se balade dans les murs de l’immeuble et c’est tout. Ma vie est pitoyable, je sais. Salut.
Improvise. IM-PRO-VI-SEEEEEE.
Je commence par me racler la gorge :
– Hum… Eh bien, au départ, je suis architecte.
Ça, c’est pour le coté intellectuel qui saura le suivre.
– Mais je me suis réorientée en tant qu’agent immobilier car ça me permet d’être davantage sur le terrain.
Bon, je vais éviter de lui dire que c’est parce que je n’ai jamais trouvé de boulot, au moins ça fait un peu femme qui sait travailler de ses mains. Je lui dis que j’ai des enfants ? Milie lui en a-t-elle parlé ? Si ce n’est pas le cas, quelle va être sa réaction ? Trois enfants. J’ai trois enfants, bientôt quarante ans et un corps à l’abandon. D’ailleurs si on passe à la vitesse supérieure, il verra toutes mes vergetures alors autant que je l’y prépare :
– J’ai des enfants…
J’utilise un ton à la limite de l’excuse, je m’énerve moi-même.
– Deux, c’est ça ?
Je hoche la tête négligemment, m’attendant à le voir courir et traverser le mur pour s’enfuir quand je lui aurai annoncé la couleur. Je décide d’y aller en douceur, attrape la paille de mon cocktail avec ma langue pour la fourguer dans ma bouche (sait-on jamais que ça détournerait son attention) pour engloutir mon cocktail de fruits et décide de former le chiffre trois avec ma main droite.
– Trois ? Sérieux ? Et ben, t’as pas chômé ! L’avantage, c’est que tu n’en veux plus au moins !
Et il part dans un grand éclat de rire. Je ris moi aussi tentant de deviner si sa remarque signifie qu’il n’aime pas les enfants (en même temps, je ne lui demande pas de devenir leur beau-père).
– Et toi, tu as des enfants ?
– Seigneur non !
Il embrasse sa main comme si c’était une croix et lève les yeux au ciel. Je le regarde interrogateur. Pour être à ce point heureux de ne pas en avoir, je suis certaine d’une chose : il en a eu, a vu ce que c’était et les a sûrement abandonnés sur le bord d’une route (mon propre humour me perdra).
– J’aime les enfants… mais uniquement chez les autres.
Il fait un mouvement de sa main comme s’il classait un dossier :
– Parlons d’autre chose…
Ce bref échange a l’avantage de me faire comprendre qu’on n’est pas là pour finir notre vie ensemble. Il me prend la main :
– Et le papa de tes enfants, il est où ?
– Il vit dans un appartement à quelques minutes de chez moi.
J’omets de continuer : il a juste bousillé ma vie en me trompant, m’a contrainte de vendre ma maison et de me séparer de mes enfants la moitié du temps.
– Et donc, il a les enfants une semaine sur deux ?
Est-ce une façon détournée de savoir si on pourra s’éclater une semaine sur deux ?
– Pas vraiment, c’est plutôt trois jours chacun et un dimanche sur deux.
Ça, c’est la version officielle. Dans la réalité, les gosses font de perpétuels allers et retours selon leurs humeurs et leurs oublis. Tu peux donc toujours rêver pour m’avoir rien qu’à toi pendant plusieurs jours.
– Oh c’est chouette.
Mais je ne vais pas te faire déchanter tout de suite : tu es mon défi, ma preuve que je peux encore séduire et… oui, disons-le clairement, ma preuve que je n’ai pas perdu mon mode d’emploi sexuel.
Dans un monde où l’apologie du sexe est devenue la norme, je semble faire l’exception. Si j’inclus la période creuse de l’avant rupture, je comptabilise deux cent cinquante-huit jours sans sexe.
Je serais en droit d’espérer une vie de dingue mais entre les options du thé avec Milie, du bavage de beau gosse à la salle de sports (toujours avec Milie, quel pathétisme de n’avoir trouvé qu’une seule amie en un an) et du glandage zen dans mon cinquante mètres carrés, ma vie se dirige tout doucement vers l’adoption d’un chien pour me tenir compagnie. Où sont ces femmes nouvelles qu’on voit dans les magazines ? Où sont ces mères à la silhouette fine, au sourire candide accouplées à un jeunot ? Lorsque je regarde autour de moi, je n’en vois aucune. Je ne vois que des mères enfermées dans leur solitude financière, toujours inquiètes pour leur progéniture, se contentant de se peser de temps à autre, s’auto-persuadant que leur prise de poids est à l’origine de leur célibat. Depuis quand les kilos sont-ils devenus la censure à l’accouplement ? Le gras semble être devenu le geek isolé d’une nouvelle génération élitiste, la seule critique acceptable et acceptée par tous. Une femme dans la quarantaine légèrement enrobée (ça c’est ma vision optimiste du jour) avec trois enfants semble être devenue l’ennemi à abattre. Qui irait s’enticher d’un monstre ventripotent (la version pessimiste pointe son nez) tentaculaire entiché de trois enfants envahissants ?
L’homme en face de moi semble être ce courageux-là (je revire optimiste… ou bipolaire). Il est sexy en diable et son sourire laisse entrevoir des baisers d’une sensualité exceptionnelle. Si j’avais encore le courage de mes vingt ans, je lui sauterais dessus et l’emmènerais dans les toilettes avec toute l’indécence de ma jeunesse. Si j’avais encore le courage de mes vingt ans, je cesserais de me dénigrer pour profiter pleinement de ma soirée.
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