L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 20 - Ou pas…
ACTE 20
Ou pas…
Je continue ma petite marche sur cet appareil de torture, les yeux rivés sur le cadran mais davantage focalisés sur ma honte.
Ma voisine me tend une serviette :
– Tenez pour mettre autour du cou, ça fait du bien, on ne sent plus la transpiration qui dégouline.
À son sourire, je ne vois ni moquerie ni méchanceté, juste un peu de compassion. Je m’exécute, laissant sciemment l’essuie retomber sur ma poitrine. Je réponds :
– Merci, ça fait des années que je n’ai plus fait de sport, tellement essoufflée que ma phrase sonne comme un pléonasme.
– Oh, c’est vrai ? Moi, je n’en avais jamais fait avant ! Mon mari vient de me larguer en me disant que j’étais trop grosse ! J’ai décidé de montrer à cet enfoiré que ce superbe corps serait pour quelqu’un d’autre.
Elle rit à gorge déployée, d’un rire tellement machiavélique et franc que je l’adore tout de suite.
– C’est vrai ? Et vous… Tu as déjà perdu quelques kilos ?
– AUCUN ! répondit-elle avec fierté et provocation.
Je ne sais pas quoi lui répondre, cette petite brunette ne semble pas déçue pour un sou de ne pas avoir fait céder sa balance. Elle poursuit :
– J’adore mon corps !
Sur ce, elle lève la tête et répète plus haut en s’adressant, entre autres, aux deux femmes qui m’ont ignorée tout à l’heure :
– J’adore mon corps !
J’adore !
– Mais pourquoi tu viens ici alors ?
– Et alors quoi il faut être mince pour faire du sport ?
Je ne dis plus rien, je l’ai vexée. Je suis tellement obsédée par ma perte de poids que je pars du principe que toute personne ronde l’est aussi.
– Non, non.
Je me referme sur moi-même, j’aimerais rire comme une hyène en string mais là je me sens surtout l’âme d’un bigorneau. Je ne sais pas comment rattraper le coup. Au secours, le silence se prolonge. Le cramoisi sur mon visage doit parler davantage de ma gêne que ce que je pourrais dire.
– En fait, tu sais quoi ? Ça me saoule d’être ici, je me casse !
Elle arrête l’appareil, s’en extirpe rapidement et part d’un pas décidé à ne plus remettre un pied ici. Je continue ma marche rapide en la regardant s’éloigner, me disant qu’au moins quelqu’un d’autre a détourné l’attention de mes seins flasques. Puis, elle se retourne :
– Ben alors, tu viens pas ?
Je regarde autour de moi, pas plus certaine que ça que c’est à moi qu’elle s’adresse. Si, c’est bien à moi :
– Euh… oui. Si, si. J’arrive.
Puis, dès que je suis près d’elle, elle regarde mon coach qui lui sourit. Visiblement très amusé par notre duo, il lui lance :
– À la semaine prochaine, Milie !
– À la semaine prochaine, Lio !
Bon, vraisemblablement, ma nouvelle amie est une habituée des sorties fracassantes.
Toutes deux habillées, nous sortons encore rouges de nos efforts.
– On va se prendre un verre ? me sort-elle comme si nous nous connaissons depuis des mois.
– Euh… Oui pourquoi pas. Tu veux aller où ?
– Suis-moi, je connais un endroit sympa.
Je suis un peu décontenancée qu’une personne se montre si familière avec moi. Je prie intérieurement que je ne suis pas en train de suivre une névrosée asociale qui me harcèlera pour une amitié envahissante. On arrive devant un tea-room. Elle n’a pas choisi un bar de poivrots, je me sens rassurée.
– Tu connais ?
– Euh… non.
– Euh… ? Tu ne parles pas beaucoup toi ?
– Euh… Hum, je me reprends. C’est surtout que je n’ai pas l’habitude de prendre un thé avec quelqu’un que j’ai à peine rencontré.
Je me retiens surtout de lui dire que ça fait des années que je n’ai pas pris un thé avec quelqu’un tout simplement.
– Ah oui, moi aussi. Mais bon, c’est pas comme si on allait coucher ensemble hein ! T’es pas mon genre !
Elle rit encore, de façon plus modérée mais visiblement enchantée de son humour. Je l’aime bien.
Je crois.
Nous entrons dans un endroit où les épices et les herbes se mélangent à foison en une savoureuse odeur de fleurs sucrées. Tout ici n’est que pastel. Une jeune femme nous accueille, le sourire aux lèvres, la gourmandise sur les joues :
– Bonjour Milie, comment vas-tu ?
– Ça va, tu as ma commande ?
– Oui, tout est arrivé. Je te l’apporte.
– Ça ne presse pas, ma copine… ?
Le moment qui s’ensuit me fait comprendre qu’on ne s’est même pas échangé nos prénoms :
– Victoire.
Elle reprend, tout enthousiaste de ma réponse, comme si on était à la maternelle et que je venais de lui donner mon consentement pour être sa copine :
– Ma copine Victoire et moi, on va prendre un thé. Tu as quelque chose de nouveau ?
La jeune femme tape dans ses mains comme ma fille le fait quand je fais des bulles de savon. Ici apparemment la joie de vivre est contagieuse, ça en est presque effrayant.
– Oh si, attends. J’en ai un merveilleux avec de la poire et de la cannelle. Je reviens.
On s’assied autour d’une table. Je me demande ce que je fais là, pourquoi j’ai suivi cette fille. En fait, je sais. L’évidence est là : quand mes enfants sont chez leur père, je m’ennuie terriblement. J’aimerais pouvoir dire que j’ai une vie débridée, remplie de soirées « cocktaillisées » au possible, que j’ai un tas d’amis, d’amants, de fans absolus prêts à absorber ma tristesse.
Mais non.
Pas du tout.
Je suis toujours la même pauvre tache absorbée par l’éducation de son triplet de mioches.
Avant la séparation, je ne m’étais même pas aperçue que je n’avais plus vraiment d’amies. Mes amies d’avant mon mariage avaient toutes mené soit leur carrière soit leur famille de front et celles qui avaient tentées un mélange des deux avaient pris dix ans dans la figure ou un burn-out dans le cœur.
Non, je mens.
Ça, c’est la version qui m’arrange.
La vérité, c’est que certaines (Sarah, Alice et même cette conne de Sophie en font partie) semblent parfaitement épanouies et me dégoûtent à poster des photos de leur bonheur sur Facebook. D’ailleurs, elles me renvoyaient tellement mes défauts que j’ai préféré les mettre à distance et que j’ai cliqué sur « moins de publications de ce style ».
Lors de mon divorce, Sarah m’avait laissé un message et je n’avais pas eu le courage de la recontacter, un peu honteuse de l’avoir mise de côté. J’avais préféré noyer ma solitude dans les livres et le chocolat et cinq kilos étaient venus m’enrober. Quand les enfants sont là, je me dévoue corps et âme à panser leurs plaies probablement imaginaires provoquées par l’échec de notre mariage. Quand ils ne sont pas là, j’inonde James ou Joséphine de textos pour qu’ils n’oublient pas l’activité de tel jour, la réunion de parents ou de reprendre le cahier de math oublié à l’appartement. Entre-temps, je m’évertue à garder une maison propre. Le soir, face à l’échec lamentable de mon existence, je me fais une énième promesse de reprendre ma vie en main, de la vivre à trois cents pour cent tout en décomptant les années qu’il me reste probablement à vivre.
Hier soir, ce fut la promesse de perdre dix kilos – allez sur le coup, j’ai pensé vingt – à coups de sport qui l’a emporté. Aujourd’hui, celle de me faire enfin une amie.
Etant donné la catastrophe de ma première promesse, j’attends impatiemment la suite…
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