L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)

Acte 10 - Quand l'obscurité s'illumine

ACTE 10

 

 

Quand l’obscurité s’illumine

 

Les gens se succèdent devant moi pour me présenter leurs condoléances. Chacun y va de son éloge sur elle. Tant de gens semblent l’avoir aimée et elle semblait aimer tant de gens avec une telle facilité.

Je me demande comment une femme peut être aussi adorable devant le reste de la terre et devenir un monstre face à une gamine. Sa gamine.

Ça me saoule d’être là, j’ai envie de rentrer, de me mettre dans mon lit et réfléchir. Depuis que je suis enceinte, je me pose des questions à m’en bouffer les neurones. Une sorte de torture mentale totalement imposée. Nécessaire. Constructive. Libératrice.

Je me demande ce que sera ma relation avec ma fille, je l’imagine toute blonde comme moi bébé. Si en plus elle héritait des yeux gris de son père, ce serait magnifique. Si les gens savaient ce à quoi je pense en ce moment pendant qu’ils me pressent dans leurs bras à grands coups forcés de compassion à la con, ils seraient tous horrifiés ! A ce moment précis, je pense que j’ai oublié d’acheter des serviettes en papier pour l’après cérémonie. Je suis une horrible personne. Le prêtre parle. J’entends parfois le prénom de ma mère, de temps à autre le mien mais je n’écoute pas vraiment. Je préfère revivre en boucle la soirée de la veille.

Hier, j’ai dit à James que je voulais qu’on se marie. Il a souri, m’a dit qu’on en reparlerait dans quelques mois. Je me suis mise à pleurer, ne comprenant pas son refus. Je me suis sentie humiliée, rejetée. Ici pas question d’hormones, juste de la honte. Je pensais qu’il le voulait autant que moi. Pire, j’étais persuadée être la seule de nous deux à fuir toute conversation autour du mariage (qui venait forcément dès qu’on allait manger avec des gens qu’on connaissait). Il s’est levé et m’a laissée seule avec mon désespoir. Les larmes ont coulé, à nouveau, encore et encore. Je me sentais tellement honteuse. Il m’a appelée au bout de dix minutes, je suis montée jusque dans la chambre priant qu’il ne soit pas en train de faire ses valises, s’étant rendu compte de l’immense imposture que j’étais et de mes envies monstrueuses alors que j’enterre ma propre mère. Je me suis approchée tout doucement de cette porte que je n’avais pas envie d’ouvrir. Je priais, encore et encore, de remonter le temps afin de retirer mes paroles d’union.

Quand j’ai entrouvert la porte, je l’ai vu dans l’obscurité éclairée par une dizaine de bougies, vu là en train de se mettre à genoux, une bague à la main. Je me souviens juste d’avoir porté mes deux mains à la bouche pendant que je l’observais les yeux ronds, lui me regardant amoureusement :

– Cette bague, je l’ai achetée une semaine après notre rencontre sans jamais oser te l’offrir de crainte de te faire peur. Je l’ai gardée précieusement cachée dans le fond de mon armoire. Je pensais faire un truc énorme mais là, face à toi, je n’ai qu’une envie : te dire à quel point je t’aime, toi et notre bébé. Est-ce que tu veux bien m’épouser ?

Je n’ai pas dit oui, juste hoché la tête. J’ai voulu me mettre à genoux pour que notre étreinte soit parfaite mais avec douze kilos dans le ventre, la scène a été totalement scabreuse. Soixante-dix-neuf kilos s’abaissant en se tenant le dos, lui tentant tant bien que mal de me tenir pour que je ne chute pas. Finalement, avant que la chute soit l’apothéose de cette demande en mariage, il s’est levé et m’a installée dans notre lit. Nous avons fait l’amour, doucement, tendrement et dans ses bras, j’ai joui la vie.

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XIX

Une surprise vaut parfois mille excuses, se dit James. Il avait décidé d’emmener ses enfants dans un parc d’attractions en guise de réconciliation. Il en voulait toujours à sa fille ainée mais il avait décidé de feindre que non. Il avait laissé Louisa chez sa mère, estimant qu’elle ne souviendrait de toute façon pas de cette journée. Dans la voiture, personne ne dit rien. Heureusement, le parc était à peine à une heure trente de route.

– Trop cooooooooooool papa ! s’exclama Samuel en découvrant la surprise, rarement contrarié pour longtemps.

Joséphine retira ses écouteurs, examina l’entrée du parc et lança un fin sourire à son père. Une esquisse de bonne humeur sur le visage d’une ado ?

La journée fut… savoureuse ! Lorsqu’elle toucha à sa fin, leur père accepta même de tenter de leur gagner une peluche en guise de souvenir. Il détestait ces maudites machines censées utiliser vos talents de nigaud pour saisir avec un crochet une peluche stupide avant qu’elle ne glisse lentement et retombe. La chance lui sourit et dès le premier tour, James parvint à attraper un Spiderman pour son fils. Sam s’enfuit avec jusqu’au banc pendant que son père tentait d’attraper un louveteau pour sa grande sœur. Un euro, deux, trois euros. Douze euros y passèrent mais la machine ne céda pas.

– Allez papa, essaie encore s’il te plait ? insista Joe, le regard suppliant.

– Bon, je mets encore trois euros dans cette machine et puis on s’en va, ok ?

– Ok papa ! répondit Joséphine, enchantée des efforts de son père.

Mais la machine ne céda pas. La peluche s’obstinait à glisser du crochet.

– Désolée chérie, une prochaine fois peut-être, conclut James en haussant les épaules.

Tous trois prirent le chemin du retour. James regarda dans son rétroviseur et croisa le visage déconfit de sa fille. Il poussa un soupir d’exaspération : la gifle d’hier allait revenir sur le tapis, il en était certain. Au fil des kilomètres parcourus, la jeune fille se mit à pleurer avec une délicatesse silencieuse. James laissa un soupçon de culpabilité l’envahir : sa fille avait tellement de choses douloureuses à gérer en ce moment… Même s’il se sentait davantage agacé qu’affecté, il décida d’intervenir :

– Bon, je peux savoir ce qui se passe encore ?!

– C’est juste que je voulais ce bébé loup plus que tout !

– Quoi ? Tu te fous de moi ? Tu pleures… pour une peluche ?

Il avait envie de lui hurler dessus, de lui demander quel était son problème pour pleurer face à une peluche qu’elle n’avait pas eue alors que la séparation de ses parents la laissait à ce point indifférente !

– Attends, j’ai dépensé quinze euros pour tenter de l’avoir, tu aurais voulu que je fasse quoi ? Je n’avais plus de pièces sur moi !

– C’est juste que Sam est reparti avec un souvenir et t’as même acheté un bonbon pour Lou. La seule qui repart encore une fois sans rien, c’est moi !

Et ses larmes repartirent de plus belle tandis que James fulminait :

– Tu te fous de qui ? hurla-t-il. J’ai dépensé un euro pour la peluche de Sam et quatre-vingt-neuf cents pour le bonbon de Louisa !

Elle marmonna quelque chose d’inaudible mais qui devait certainement ressembler à un « Tu ne comprends jamais rien de toute façon ». James continua sa route faisant le bilan du coût de cette journée : l’essence, le prix des entrées, les repas et collations.

Il avait engendré la gamine la plus ingrate de la terre.

*

* *

Arrivés à la maison après avoir été cherché Louisa, Joséphine monta dans sa chambre, prenant bien soin de claquer la porte. James déposa Louisa – qui s’était endormie dans la voiture – dans son lit, priant qu’elle ne se réveille pas pour réclamer sa mère. C’était la première fois qu’il tentait de la faire dormir chez lui et il craignait que sa maman ne lui manque. Samuel était entré, avait allumé la télévision, se contentant d’enfiler son pyjama devant l’écran et de laisser ses habits à même le sol. James se rendit à la cuisine, observa l’intérieur de son frigo et se rendit compte qu’il avait encore oublié de le remplir. S’il avait survécu au caractère volcanique de Victoire, il n’avait ce soir pas le courage d’affronter deux mini-versions d’elle qui râlaient devant une tartine au beurre.

– Sam, tu as faim ?

– J’ai TOUJOURS FAIM, 'pa. TOUJOURS !

– Ça te tente une pizza ?

Samuel se tourna vers son père avec une lenteur toute travaillée, les yeux ronds de gourmandise et les lèvres prêtes à déborder de salive. Le terme pizza semblait être un mot magique, capable d’anesthésier leur fils de toute forme de ressentiment. On pouvait le taper, le mordre, l’injurier, si le mot pizza était prononcé dans la seconde, plus rien d’autre n’avait d’importance. Devant ses petits yeux rieurs, James fondit et éclata de rire. Les deux garçons firent mine de se battre et pendant que James passait commande, l’enfant commença à déballer le jeu Catane, convaincu que ce jeu plairait autant à son père qu’à lui. Ils passèrent la soirée à rire, en dévorant chacun une pizza géante. James ne pouvait qu’admirer ce petit homme à l’estomac équivalent celui d’un adulte mais à l’énergie tellement redoutable que toutes les calories qu’il ingurgitait disparaissaient dans l’heure.

La soirée s’acheva dans la joie et le bien-être. Joséphine se contentait de faire quelques allers-retours en pleurs, afin de montrer quel « drame » elle vivait. Ces apparitions théâtrales déclenchaient l’hilarité des deux garçons. Elle hurla encore plus et plus elle en rajoutait, plus ils riaient de son cinéma. Lorsque sa fureur éclata à gros coups de sanglots et de soubresauts et ne provoqua que des vagues d’imitation, Joséphine se cloitra dans sa chambre et les laissa tranquilles.

La nuit fut beaucoup plus périlleuse, Louisa se réveilla presque toutes les heures, les yeux rouges de larmes, réclamant sa maman à cor et à cri. James tenta de lui donner un biberon, un biscuit, tous les doudous emportés : rien ne comblait le manque de sa maman.

Bien sûr, James fut tenté d’appeler sa femme pour qu’elle vienne la reprendre mais sa fierté de père tut cette option. La benjamine se rendormit à maintes reprises, bouffée par les sanglots et son chagrin d’enfant. Même quand elle dormait, James l’entendait distinctement répéter inlassablement un « Elle est où maman ? » à vous fendre le cœur. Sa petite boule de bonheur n’avait pourtant pas mérité de vivre un tel chagrin au nom d’un orgueil mal placé.

Au matin, face aux yeux rougis de son enfant, James décida de la déposer chez sa mère avant de partir conduire son fils au foot. La mère et l’enfant s’emboitèrent dans une étreinte éternelle où seules elles avaient leur place. Il était impossible de distinguer laquelle des deux avait besoin d’être rassurée.

Joséphine passa, embrassa sa mère avec un certain dédain et fila à l’étage, sans poser une seule fois son regard sur ses parents. Chacun d’eux se toisa avant de poursuivre son chemin, prenant conscience que le temps où ils en auraient ri ensemble était mort en même temps que leur couple.

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