L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 25 - On s'abandonne…
ACTE 25
On s’abandonne…
Nous passons le reste de la soirée à discuter de nos vies. De tout et de rien. De toutes ces passions à coté desquelles je suis passée et qu’il m’encourage à reprendre à ses côtés. Ça me fait du bien d’entrevoir cette vie où je pourrais m’épanouir, encouragée par des bras assez forts pour me soutenir. Il est passé deux heures du matin quand les serveurs commencent à lever les chaises autour de nous. Le message subliminal est passé aussi vite que le temps : la nuit nous appartient encore quelques heures… mais dans un lieu autre que celui-ci.
Nous nous levons. Alors que j’enfile mon manteau, je sens ses bras m’entourer pour m’aider à le mettre correctement et lui envoie une œillade reconnaissante.
Ce soir, aucun de nous deux ne demandera les projets pour la suite de la soirée.
Ce soir, nous quittons le quartier main dans la main. Le silence entre nous n’a rien de pesant : il est juste le préliminaire aux étoiles qui nous attendent sur l’oreiller d’un lit que je ne connais pas encore…
*
* *
L’appartement est sobrement décoré, pas de chichis ni d’allure de garçonnière. Rien à examiner, aucun temps à perdre. Je prends soudainement conscience que nous ne sommes même pas encore embrassés. Et s’il n’y avait aucune alchimie entre nous ?
– Tu veux un verre de vin ? me demande Lionel qui a le charme de mettre de la musique.
Je reconnais immédiatement Sexual Healing de Marvin Gaye. Rien qu’à cette chanson, je sais que je m’enflammerai très vite et je prie pour qu’elle soit sciemment choisie pour cela.
Je préfère éviter le vin, non que je n’en aie pas envie mais si ma gaucherie semble avoir été un atout charme, elle le sera beaucoup moins étalée sur son tapis.
Je m’approche de lui. Décidée à me lancer, j’aurais juste aimé un peu moins de lumière dans la pièce. Ses doigts parcourent mon visage, je ne peux m’empêcher de penser aux doigts de James et à ses nombreuses fois où ils m’ont caressée, essuyé mes larmes ou replacé ma mèche de cheveux avant qu’il ne dépose un baiser sur le coté de mes lèvres. Arriverais-je à faire l’amour à cet homme sans voir le visage de mon ex-mari ? Les lèvres de Lionel viennent se poser très tendrement sur les miennes, aucune langue ne vient interrompre cette douce sensation. Je sens ses mains descendre dans mon dos au même rythme que sa bouche glisse le long de mon cou. Une chaleur envahit mon cœur, cet emballement qui bloque la poitrine et donne envie de respirer un peu plus fort.
Je ne me sens plus gauche, mes mains s’accordent aux siennes à la perfection et parcourent son corps. Nos pieds suivent la direction de la chambre de façon totalement désordonnée, je sens que je me cogne contre un mur. Il renverse en passant une lampe sur la commode du couloir. Nos lèvres se sourient face à ce moment d’incertitude. Je sens ses mains soulever ma tunique, j’aimerais juste pouvoir la rabaisser, ne pas me dévoiler tout de suite, je sens ma tête se raidir sous l’apesanteur de mes complexes mais je le laisse faire, par crainte d’éteindre ce feu qui envahit mon corps. J’avais oublié à quel point il pouvait illuminer la moindre parcelle de mon être. Je suis là, avec mon soutien-gorge en dentelle, un peu trop petit pour contenir ma poitrine. Je me mords la lèvre, espérant ne pas anéantir mes chances face à ma peau zébrée. Il descend son regard, remonte vers moi et je sens le désir dans ses yeux. Bonne réponse. À ce moment même, le Iphone change de musique et Boys II Men prend la relève avec son I’ll make love to you. La synchronisation est parfaite. Lionel presse son corps contre le mien, le désir de son entrejambe se fait pressant. Je sens ses mains qui attrapent mes fesses et il me soulève contre le mur. Ma déesse intérieure crie un grand « yes » devant la musculature avantageuse de cet homme qui a permis d’empêcher un drame.
Il m’entraine dans sa chambre. Je lui enlève sa chemise. Je pense que l’ensemble de mon visage crie à quel point ce que je découvre est beau. Je décide d’enlever mon jean, tentant de le faire le plus délicatement possible afin de ne pas me tortiller comme une damnée. Il fait pareil, nous n’avons plus de temps à perdre avec des vêtements. Je m’assieds sur le lit, espérant qu’il m’y renverse rapidement. Il s’exécute comme s’il avait lu dans mes pensées et je suis recouverte par ce corps qui ne désire que moi.
Ce soir, il n’y ni enfants, ni James dans ma tête pendant quelques secondes. Et je sais que ces secondes deviendront des minutes.
Ce soir, je prends conscience du bien fou que cela fait de perdre la tête et de laisser derrière soi sa famille et ses soucis.
Ce soir, je prends conscience de la facilité avec laquelle mon mari a pris le risque de me perdre dans les bras d’une autre.
Car, ce soir, je l’oublie moi aussi.
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XXIX
James se gara devant la maison de ses parents après une longue journée de travail. Finalement, il avait dû se rendre à l’évidence que tenir une entreprise et concilier une vie de famille était un exercice trop délicat pour ses épaules qu’il pensait pourtant larges. Lorsque sa mère l’invita à entrer pour prendre du café, il s’y refusa. Il lui fallait seulement ramener les enfants leur mère puis s’attaquer à la comptabilité. Elle se contenta de les appeler, avec toute la joie qu’elle semblait toujours avoir dans sa voix quand elle avait ses petits-enfants auprès d’elle.
– Salut les enfants !
James aurait aimé que ses trois enfants lui sautent au cou. Il devra se contenter d’un ‘’s’lut papa’’ expéditif. Un léger bisou à leur grand-mère et les enfants s’engouffrent dans la voiture à une vitesse telle que James comprend que quelque chose ne va pas.
– Il y a quelque chose qui ne va pas ? Ils n’ont pas été sages ?
– Au contraire ! répond Nicole. Ils ont été adorables. Juste un petit chagrin.
– Un petit chagrin ? C’est-à-dire ?
– Oh ! Tu sais ce que c’est les enfants. Ils avaient besoin de parler. C’est à ça que sert une grand-mère, mon chéri.
James embrassa à nouveau sa mère, un peu plus longtemps. Elle était tellement merveilleuse avec lui et les enfants, tellement attentive à chacun qu’on ne pouvait que l’aimer. Un dernier baiser de la fenêtre et la voiture démarra.
La route fut longue, extrêmement longue. James tenta de leur parler mais ils faisaient visiblement la tête. Joséphine accepta seulement de montrer les nouvelles chaussures que sa grand-mère lui avait achetées. Seule Louisa brisa le silence lorsque la clé USB qui diffusait de la musique passa un ‘’libérée délivrée’’ auquel la voix de la petite fille fit écho. James eut envie de l’accompagner mais l’absence de son épouse (qui était très douée pour surjouer la scène) lui coupa toute envie.
Arrivés chez leur mère, les ainés claquèrent leur porte un brin trop fort et partirent la rejoindre. Inquiet, James prit la petite Lou dans ses bras et commença à monter les marches derrière eux. L’escalier sombre qui menait à l’appartement ternissait encore plus l’ambiance familiale. James s’essouffla rapidement et quand il fut arrivé sur le palier, seule son ex-femme l’attendait pour prendre Louisa.
– Les grands sont déjà rentrés ?
– Oui. Et c’est à peine si j’ai eu un bonjour.
Alors que Victoire tendait les bras machinalement vers sa fille, la petite se détourna. Sa mère tenta de l’embrasser dans le cou, mais la petite se tourna vers elle en lui balançant :
– Non, tu peux pas ! Méchante maman !
C’était la première fois que la petite fille employait ce terme envers sa mère. James et Victoire se regardèrent avec étonnement et James perçut dans les yeux suspicieux de Victoire qu’elle pensait qu’elle répétait quelque chose qu’il lui avait dit. Il coupa net ses soupçons, choqué sur le coup qu’elle le pensait encore capable de ce genre de coup bas :
– Quoi ? J’y peux rien.
– On va régler ça tout de suite ! Joe ! Sam ! Ici, tout de suite !
Les enfants savaient par avance que cette intonation ne leur laissait aucune chance d’échapper à la consigne. James entra dans le couloir exigu, avec une Louisa accrochée à lui. Lorsque les deux ainés furent arrivés, Victoire attaqua :
– Je peux savoir pourquoi votre sœur me dit que je suis méchante ?
Les deux enfants échangèrent un regard puis fixèrent le sol en haussant les épaules.
– Ça va, j’ai compris. Retournez dans vos chambres.
James semblait venir d’une autre planète, quelque chose lui avait encore échappé :
– Quoi ? Tu as compris quoi ? Hop Hop ! Vous deux, revenez ici et expliquez-moi ce qu’il se passe !
Victoire enchaina, énervée :
– C’est bon ! Tu peux repartir !
– Mais je peux savoir ce que j’ai fait ? Je n’y comprends rien ! répliqua James, les sourcils froncés et le dénuement dans le regard.
– Demande à ta mère si tu veux savoir. Merci pour cette agréable soirée que je vais passer.
Victoire pressa le bras de James pour lui signifier de repartir mais celui-ci le retira :
– Mais quoi ma mère, c’est quoi encore de cette histoire ?
Le silence était total, l’une totalement au bord de l’implosion, les autres vraisemblablement gênés par la situation.
– Mais bon sang ! Tu vas cracher le morceau oui ! jura-t-il à l’adresse de son ex-femme.
– Ah là pour le coup tu devrais plutôt demander à tes gosses ce que TA « mère » leur a encore raconté sur mon compte ! Le mois passé, c’était que c’était une honte que je fasse vivre mes enfants dans un endroit si petit et que je les nourrisse avec des sous-marques…
– Ça va, c’est rien de grave, rétorqua-t-il en roulant des yeux.
James était agacé par ses attaques, il avait cru que tout ce petit manège cesserait une fois le divorce prononcé mais voilà qu’il reprenait.
Victoire creusa ses joues et avala sèchement. Encore une fois, il prenait le parti de sa mère. Elle reprit, s’assurant de ne regarder que les enfants :
– Alors, c’est quoi cette fois ?
– C’est rien maman. C’était du n’importe quoi et j’ai tout expliqué à Samuel quand on s’est retrouvés seuls, rassura Joséphine.
Le petit garçon restait bloqué, la tête en bas.
– Oh vas-y, intervint Victoire, qu’est-ce qu’elle a encore sorti ?
– C’est juste que… elle a juste dit qu’avant tu as dû aller voir un psy…
Victoire se retint un instant, balaya sur sa veste une peluche imaginaire. James se tut, ne sachant quelle réaction adopter.
– Et donc, votre grand-mère vous dit que j’ai été voir un psy et vous en déduisez que je suis folle, c’est bien ça ? conclut-elle, froidement.
Face à l’accusation, Samuel releva la tête et se défendit :
– Non, maman ! Je te jure, c’est la façon dont elle l’a dit. Elle a dit : « Oh vous savez quand on sait que votre mère a dû consulter un psy, on comprend tout ! »
Victoire ne chercha même pas à croiser le regard de son ex-époux, elle demanda simplement aux enfants de dire au revoir à leur père et d’aller faire leurs devoirs. James franchit la porte de l’entrée, sentant qu’elle ne lui laissait pas le choix de toute façon. Il tenta tout de même de l’intercepter :
– Écoute Vicky, elle a dit ça comme ça, tu le sais bien.
Victoire haussa le regardant en coin, replaça son cardigan crème tout en rétorquant le plus calmement possible :
– Oui, James. Je sais. Ta mère dit toujours tout comme ça. À demain.
Elle referma la porte doucement. James la fixa encore quelques secondes. Peut-être devait-il toquer et lui parler à nouveau ? Il demeurait abasourdi face à sa quasi-absence de réaction et sa froide conclusion. Leurs disputes avaient été si nombreuses, elle l’avait tant accusé de ne jamais la défendre. Elle avait donc renoncé à ce qu’il change, elle en avait terminé avec lui et son irrépressible envie de faire de lui quelqu’un de meilleur. Était-il donc à ce point si fermé pour qu’elle s’en soit fait une raison ? Aussi curieux que cela puisse être, ce renoncement blessa profondément James. Victoire en un silence inattendu était parvenue à entrouvrir une voie que son obstination avait obligé James à maintenir fermée.
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XXX
James entra dans sa voiture. Il leva les yeux vers la fenêtre de l’appartement, espérant que Victoire le regarderait démarrer. Rien. Elle continuait sa vie comme si l’incident était clos. Définitivement clos.
Contre toute attente, James ne démarra pas et sortit son téléphone de sa veste. Il hésita encore à envoyer un sms à Victoire, encore perturbé par ce changement de schéma dans leur conflit ouvert sur ses parents. Au moment de prendre son numéro dans le répertoire, il buta sur le téléphone de sa mère. En relevant la tête, il croisa son propre regard dans le rétroviseur et balança sa tête de droite à gauche. Il fallait qu’il l’appelle, qu’il tire cette histoire au clair, à défaut d’entendre les récriminations de Victoire.
– Maman, c’est moi.
Il hésita puis reprit :
– Écoute, je suis assez embêté car les enfants n’allaient vraiment pas bien quand je les ai récupérés.
James prenait soin de peser chaque mot. Alors qu’il le faisait d’habitude d’une façon automatique, il se fit la réflexion qu’il n’avait jamais eu à faire ce genre d’exercices avec d’autres personnes que ses propres parents.
– Oui, je sais mon chéri. Les enfants se sont beaucoup plaints de leur mère. Ils avaient du chagrin mais bon, tu sais comment elle est…
Nicole n’avait même pas besoin d’achever sa phrase. Les années avaient permis de combler les pointillés par de nombreux adjectifs sans qu’à aucun moment sa mère ne les emploie pour autant : folle, spéciale, négligée voire négligente, bizarre,… Il était capable de combler le vide qu’elle laissait sciemment par une dizaine d’adjectifs en quelques secondes. Il eut besoin d’aspirer un grand coup avant de poser sa question, besoin de s’autoriser ce courage-là :
– Maman, les enfants m’ont dit que tu avais sous-entendu qu’elle était folle car elle avait vu un psy quelque temps.
Le ton de la réponse qui suivit fut radical, emporté :
– Quoi ! Mais non voyons ! Tes enfants avaient besoin de parler, j’ai été là pour les écouter, enfin.
James répéta sa question. Il avait besoin de l’entendre dire :
– Maman. Oui ou non ? Oui ou non, maman ? As-tu dit à mes enfants que leur mère était allée voir un psy ?
– Mais enfin, James ! J’ai pu le glisser dans la conversation comme autre chose pour justifier son comportement !
– Mais de quel comportement tu parles exactement ? s’empressa-t-il.
– Mais tu sais bien, tous ces trucs qu’elle faits ! Oh écoute, c’est bon. J’ai autre chose à faire. Ce sont mes petits-enfants après tout. Il n’y a rien de mal à ce qu’ils se confient à moi ! s’énerva-t-elle, prête à raccrocher.
– Maman ! Ecoute-moi, je ne veux plus que tu fasses référence à ça ! Tu as compris ?
James sentait qu’il était prêt à élever la voix, l’heure n’était plus à tempérer les choses et Victoire n’était d’ailleurs plus là pour s’énerver à sa place sur sa mère.
– Est-ce que c’est bien clair ?
– …
– Oui, Vic est allée voir un psy et alors ? Et alors ?
– Mais enfin, James on sait tous les deux que les gens qui vont bien n’ont pas besoin d’aller voir ce gendre d’individus !
– Et encore bien, c’est ton problème ? Pourquoi le placer dans la conversation, hein ? s’emporta-t-il.
– Mais enfin, que t’a encore dit cette femme pour que tu t’en prennes à moi ?
James raccrocha. Il ne savait pas quoi répondre et décida qu’il avait passé l’âge de devoir s’expliquer à sa mère. Il avait pourtant continué à le faire toutes ces années mais à présent, son empathie allait davantage vers Victoire. Il reprit la route. Il avait juste envie de s’installer sur le canapé et de se vider la tête devant une série. Alors qu’il tentait de pénétrer dans le boulevard, coincé dans la file de voiture, son portable sonna. Il se doutait que c’était sa mère qui tentait de le rappeler. Que faire d’autre à part lui répondre ? Il devait quand même attendre bêtement sur la route.
– Mais pour qui tu te prends ? tonitrua son père.
James se raidit : cette voix, ce ton, cette expression. Il avait soudainement la sensation d’être un petit garçon, pris gravement en faute.
– Papa, mais qu’est-ce…
– Tu vas la fermer ! Tu te prends pour qui pour faire pleurer ta mère !
James aurait voulu s’expliquer, répliquer, dire l’absence de gravité de la conversation mais la peur s’était emparée de lui à un point tel qu’il était à deux doigts de s’uriner dessus comme il le faisait encore à dix ans. Quand cela arrivait, sa mère se hâtait de dissimuler les vêtements souillés pour que les coups ne pleuvent pas.
– Attends, là toi ! Que je t’y reprenne encore à faire pleurer ta mère ! Ta mère elle dit ce qu’elle veut, t’as bien compris ? Ce qu’elle veut ! Si t’es pas content, tu viens régler le problème avec moi mais je t’interdis de parler comme ça à ta mère ! C’est bien clair ?
James ne put murmurer qu’un oui.
En l’espace d’un instant, il n’était plus un homme de quarante ans. Il n’était plus que l’enfant de ses parents.
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