L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 9 - Le Néant
ACTE 9
Le Néant
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Douze années plus tôt…
Maman est morte.
Maman est morte.
Maman est morte.
Je me répète cette phrase en boucle depuis trente minutes, depuis ce coup de fil de papa pour me l’annoncer et me dire qu’il arrivait. J’essaie d’assimiler l’information, je la déglutis mais la revomis directement.
C’est impossible.
Je l’ai eue au téléphone il y a trois heures, on s’est pris la tête une nouvelle fois sur les couleurs de la chambre du bébé.
Je lui ai dit que je préparais une chambre dans les tons jaune pastel. Elle le sait depuis quelques semaines et elle m’a appelée pour me dire qu’elle avait acheté une parure de lit rose. Elle avait tellement hâte de venir me la montrer, elle la trouvait si jolie et tellement appropriée à la poupée qu’elle imaginait que je vais mettre au monde. Ces propos m’ont énervée comme d’habitude et j’ai fini par lui raccrocher au nez, tellement persuadée qu’on se rappellerait plus tard.
Maman est morte.
Maman est morte et je ne sais pas si j’ai envie de pleurer ou si je me sens soulagée.
Papa est arrivé. Je me suis dit en voyant sa tête que lui au moins avait dû pleurer. Je ne sais pas si je dois lui sourire ou éclater en sanglots. Je me sens totalement anesthésiée. Il me demande de m’asseoir un peu avant de partir pour la voir une dernière fois. Bizarrement, je ne pense pas à elle. Je pense à la réaction que j’aurais si on me téléphonait pour m’annoncer que James a eu un accident de voiture. À ce manque que j’aurais. Et là, les larmes montent. Puis, un détail me chiffonne :
– Pourquoi est-ce qu’ils t’ont appelé toi et pas moi ? Vous n’êtes plus mariés.
– Figure-toi que ta mère avait toujours laissé mon numéro sous le nom de « Mon cœur ».
Mon père éclate en sanglots.
Ma mère.
Ma maman.
Après toutes ces années, toutes ces conversations où elle le fustigeait d’insultes, avait-elle continué à l’aimer ? Evidemment. C’était tellement évident. On ne peut pas aimer un homme pendant vingt-cinq ans et subir de telles humiliations sans l’aimer profondément. C’est comme si tous mes repères pourris tombaient dans le néant et cherchaient à m’entrainer tout au fond avec eux.
J’avais toujours pensé qu’elle avait fait partie de ces femmes qui étaient restées pour leur enfant mais à la réflexion, je pense que me faire subir un divorce lui aurait importé peu. Elle l’avait aimé jusqu’à la fin sans jamais rien dire. Elle avait juste accepté la décision de mon père de divorcer, de reprendre sa liberté avant qu’il ne soit trop vieux. Elle avait relevé la tête pour garder le peu de fierté qu’il lui restait de se retrouver ainsi seule à l’aube de la cinquantaine, d’avoir été laissée sur le côté pour que son mari volage puisse étendre un peu plus ses ailes pendant que les siennes se repliaient enfin sur moi. Moi je n’en voulais pas : les miennes avaient été rongées depuis longtemps et je la détestais pour cela.
Je la détestais pour l’image de femme soumise et si mesquine qu’elle m’avait transmise.
Je la détestais de m’avoir fait croire que tous les hommes étaient des connards.
Je la détestais pour ses regards qui scrutaient la moindre parcelle de ma cellulite et je la détestais à l’idée qu’elle allait transmettre cette idée de la beauté à ma fille. Une fille, du rose. Quelle banalité.
Je me décide à appeler James. J’ai juste besoin de lui. L’idée que je pourrais le perdre m’est insupportable. Il a comblé en l’espace de quelques mois ce vide en moi que je ne soupçonnais même pas. Et l’idée qu’il pourrait ne plus faire partie de ma vie aussi soudainement me détruit le cerveau. Je pose la main sur mon ventre. Cette petite fille est la preuve que l’amour existe, qu’un homme bien existe et cet homme m’a choisie, moi. Je suis en pleurs et mon père a posé une main sur mon épaule pour me rassurer. J’aimerais juste être la petite chose fragile que j’étais petite. Devant mes sanglots, il me prend le téléphone des mains et explique la situation à James dès qu’il décroche. Je ne pose même pas la question de savoir s’il va venir. Je sais qu’il viendra. Lui, l’homme de ma vie. Celui qui partage ma vie depuis à peine un an, celui qui m’a convaincue de faire un enfant, que tout irait bien puisque c’est avec Lui.
Mon père et moi restons chacun dans notre silence, peut-être est-il torturé par cette révélation d‘amour que la femme qu’il a tant fait souffrir lui a offerte le jour de sa mort. Peut-être que si elle n’avait pas eu d’accident, il n’en aurait jamais rien su et serait resté persuadé que leur divorce était le fruit d’un amour mort par le poids des années. Allait-il penser à elle avec un regard différent, serait-il rongé par les remords lui aussi ? Les miens seront pour ce jour où je lui ai encore raccroché au nez et pour ces larmes que je suis incapable de verser.
James ouvre la porte, son regard tendre et plein d’empathie se pose sur moi. Il tend ses bras et je me jette dedans. Un torrent de larmes m’envahit car en cette minute, je prends conscience à quel point je l’aime. En cette minute, je décide de m’unir à cet homme pour la vie. Il me serre un peu plus fort.
Jamais il ne saura que les larmes que je verse ne sont pas destinées à ma mère.
Personne ne le saura jamais.
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XV
Il avait pu échapper à la corvée depuis la séparation, se servant de ses parents pour effectuer les aller et retour imposés par le rythme scolaire.
Mais aujourd’hui, son père et sa mère devaient partir chez une tante pour l’aider à effectuer quelques menus travaux. Il avait tenté de les contacter pour obtenir l’heure de sortie du vendredi (il n’était pas certain que les enfants sortent chaque jour à la même heure) mais ils avaient vraisemblablement éteint leurs téléphones portables. James dut se résoudre à appeler Victoire. Il tenta de l’appeler mais n’obtint que le répondeur. Elle se contenta de lui envoyer par texto l’heure à laquelle se terminait l’accueil après l’école. Elle savait qu’il serait absorbé par son travail et prit un malin plaisir de ne pas lui dire tout de suite que, chaque vendredi, Joséphine avait pour habitude de reprendre son frère et sa sœur et qu’ils étaient parfaitement capables de se débrouiller après l’école. Elle savait qu’il se sentirait rabaissé de ne même pas être au courant de cette information sur leur famille, enfonçant un peu plus le clou de la culpabilité sur ses manquements.
Il se débrouilla pour être à l’école trente minutes avant la fin de la garderie. Il lui revint en flash-back les nombreuses fois où Victoire et lui partaient à pied jusqu’à l’école, Samuel lové contre lui dans une écharpe et elle lui tenant la main amoureusement.
Depuis combien de temps n’avaient-ils plus fait cela ? Son regard parcourut toute la cour de récréation. Ne voyant aucun de ses enfants, il décida de se rendre directement dans la section maternelle. Une jeune femme rousse l’accueillit avec un aimable sourire. Habillée de façon bohème, un piercing dans le nez, elle ne se départit pas de son sourire lorsque que James lui dit qu’il était le père de Louisa :
– Mais Monsieur, votre fille ainée est venue récupérer sa sœur il y a au moins une demi-heure !
La jeune femme prit un air étonné, certainement surprise qu’un père se présente aujourd’hui.
Puis de ses fines lèvres rosées, elle reprit :
– Comme elle le fait chaque vendredi, d’ailleurs… Vous l’ignoriez ?
Il vit le regard de l’institutrice passer de la surprise à la suspicion. S’il continuait à prendre cette tête d’ahuri, il y a fort à parier qu’elle le prendrait pour un pervers tentant de subtiliser un enfant. James reprit, sous un air faussement décontracté :
– Oh ! Euh… non, non, il y a certainement eu un malentendu.
Il sortit son téléphone, irrité, totalement submergé par ce sentiment de honte absolue, de ce regard interpellé de l’instit de sa fille qu’il n’avait d’ailleurs jamais vue auparavant. Depuis quand laissait-il de parfaits étrangers garder ses enfants sans que ça ne l’inquiète ?
Il composa le numéro de sa femme, prêt à lui sauter à la gorge. La ligne était en attente. James se représentait parfaitement Victoire en train de jubiler de ce mauvais tour. Quand le répondeur prit le relais, James raccrocha et composa à nouveau le numéro. Au bout de la troisième sonnerie, la voix neutre de Victoire répondit un « allo » des plus simples. James enchaina agressivement :
– Tu aurais pu me dire que Joe prenait les petits !
– Oh, j’ai dû oublier…
Rien qu’au ton de sa voix, il pouvait deviner son sourire satanique.
– Et concrètement, ça fait longtemps que ça dure ce petit manège ?
– Et concrètement, je pouvais faire comment pour les reprendre à seize heures en terminant à dix-sept heures trente au travail ?
– …
– Ah oui, j’avais oublié que ce n’était pas ton problème !
Là, elle devait certainement pincer sa bouche en avant et hausser les sourcils, pensa-t-il.
– Tu ne trouves pas que notre fille est un peu trop jeune pour de telles responsabilités ?
– Et tu voulais que je fasse comment ?
L’impatience transperçait dans sa voix.
– En les mettant à la garderie par exemple, rétorqua James.
Victoire eut envie de lui hurler à la figure qu’elle était trop stupide pour ne pas y avoir pensé mais se retint pour ne pas envenimer les choses.
– Je te rappelle que la garderie est très chère et qu’en plus, aucun d’eux n’aime y aller.
– Et mes parents ? Tu ne pouvais pas demander à mes parents ? rétorqua-t-il.
Encore une fois, James arrivait avec ses évidences comme si elles étaient de grandes révélations que seul un homme pouvait avoir.
Ce fut la goutte d’eau :
– Mais tu me fais chier avec tes parents ! Parce que toi, t’es pas fichu de les assumer, tes abrutis de parents sont toujours la solution à tout !
– Oh ça va ! Lâche-moi !
Il raccrocha, coupant court ainsi à ses sempiternels reproches.
L’avantage qu’elle allait bientôt être son ex-femme était qu’il n’était à présent plus tenu d’écouter ses mille et un reproches ou de prendre son parti sous peine – dans la cas contraire – que ses griefs durent des semaines. Elle l’avait une nouvelle fois tellement mis en rogne qu’il en avait oublié de demander s’il était susceptible de les trouver chez eux ou chez son père. Cela l’obligerait à faire un sacré détour s’ils n’étaient pas au premier endroit où il se rendrait.
Il repensa au vilain tour qu’elle venait de lui jouer et se dit qu’elle avait peut-être gagné une bataille mais elle n’avait pas gagné la guerre. Et si c’était la guerre qu’elle voulait… Lui qui lui avait toujours dit oui se ferait un plaisir de continuer…
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XVI
James arriva chez lui et fut soulagé de les découvrir paisiblement installés, Joséphine et Samuel affalés sur la table du salon en train de faire leurs devoirs :
– Salut, mes poussins !
Ils relevèrent à peine tous deux la tête alors que sa petite Louisa se précipita dans ses bras. Il profita de ce moment de câlin pour fermer les yeux et en savourer l’intensité. Il aimait particulièrement cette petite fille qui lui ressemblait tant et le faisait tellement rire par sa façon de s’exprimer.
– Je répète : Bonjour mes poussins !
– S’lut 'pa ! répondirent en chœur les deux ainés, l’exaspération dans la voix.
Il était évident que quelque chose n’allait pas, il fallait percer l’abcès :
– Bon, je peux savoir ce qu’il se passe ?
Il s’accroupit près d’eux, bouscula de l’épaule son fils.
– Papa, pourquoi on doit passer la soirée chez toi ? On est bien avec maman !
Le ciel sembla lui tomber sur la tête.
– Pourquoi vous n’êtes pas bien ici ? questionna-t-il Samuel.
Samuel répondit, visiblement agacé d’être dans sa propre maison avec son père :
– Écoute papa, c’est pas qu’on n’est pas bien. C’est juste que chez maman c’est mieux.
James regarda son fils interloqué puis son regard passa vers Joséphine qui hocha doucement la tête, appréhendant visiblement la peine qu’ils étaient en train de provoquer chez leur père.
James prit une grande inspiration… Apparemment, le jeune garçon savait d’avance que ce qu’il allait dire déclencherait une réaction (qu’il craignait).
– Et je peux savoir ce qu’il y a de « mieux » chez votre mère ?
Après quelques secondes d’hésitation, Samuel se lança :
– On s’ennuie ici !
– Vous vous moquez de moi ! Donc, quand on ne vous met pas la télé, vous râlez au possible, là vous avez télé, tablette et ordi et rien à cirer ?
– C’est pas qu’on n’en a rien à cirer papa, c’est juste qu’avec maman on fait des vrais trucs comme la cuisine, des jeux ensemble,… et ça nous manque. Et en plus, Louisa n’arrête pas de réclamer maman aussi.
Sam avait pris son air triste, le même qu’il utilisait quand il était décidé à faire céder sa mère. James se tourna vers Joséphine :
– Et donc, toi aussi, tu préfères être chez ta mère ?
La jeune fille baissa les yeux.
– J’aurais cru qu’au moins toi…
– Quoi ? Pourquoi « au moins moi » ? Ça veut dire quoi ?
James, à la façon dont elle s’adressait à lui de haut, eut envie de la rabaisser :
– Ta mère et toi, c’est pas toujours génial-génial…
– Comment ça « génial-génial » ? Je ne comprends rien à ce que tu sous-entends…
– Enfin, Joe ce n’est un secret pour personne que ta mère et toi avez toujours eu une relation difficile…
– Je te demande pardon ?
La jeune fille semblait sincèrement choquée. James s’engouffrait dans une conversation qu’il savait intérieurement devoir éviter absolument mais face à la peine de voir ses trois enfants réclamer de la sorte leur mère, il n’avait qu’une envie : les convaincre qu’elle n’était pas mieux que lui. Était-ce par peur de voir ses enfants s’éloigner ou la réalité de son incompétence à laquelle il était confronté ? Ses mots rejoignirent trop vite sa pensée :
– Enfin, Joe ! Ta mère a toujours eu du mal avec toi ! Elle a même fait une dépression à la suite de ta naissance tellement tu l’insupportais !
Au moment même où les mots sortirent, il les regretta. Qu’avait-il fait ? Il était prêt à bousiller sa gamine juste pour devenir le parent préféré. Il était entré en une seule phrase dans le lot de ces parents qui s’engouffrent dans le chantage affectif imposé par leurs enfants. La jeune fille ne cilla pas, aucune larme ne déborda de ses yeux :
– Eh ben dis donc, dit-elle froidement en haussant les sourcils de la même façon hautaine que sa mère faisait quand elle voulait le rabaisser plus bas que terre.
Elle se releva lentement tout en s’approchant de son paternel, son regard en disait long sur les méchancetés qui allaient sortir de sa bouche :
– On aurait quand même pu croire que tu étais au-dessus de ça. Mais tu crois quoi ? Tu crois que maman ne m’en avait jamais parlé ? Tu crois qu’elle t’a attendu toi et tes hormones de la quarantaine pour que tu me l’annonces ?
Le ton ne monta pas. La froideur de sa voix empêchait James de répliquer tant il ne reconnaissait plus sa fille à ce moment-là. Victoire l’avait pourtant déjà prévenu qu’elle pouvait être odieuse mais il n’avait jamais eu l’occasion d’assister à un tel verbiage de méchanceté :
– Parce que tu vois là pendant que tu te rabaissais à entrer dans le moule des pauvres types en te tapant ton assistante, ma mère à moi, à nous, était à la maison en train de s’occuper de nous.
La jeune fille s’approcha lentement, telle une prédatrice s’apprêtant à démonter sa proie, elle n’avait rien à envier à sa mère :
– Notre maman nous supportait jour après jour, et même quand j’étais infecte avec elle, elle venait m’embrasser à chaque fois avant de s’endormir et essayait de s’occuper de nous pour qu’on grandisse le mieux possible et toi, là tu fais quoi ? Ça fait à peine deux semaines que maman est partie et à part nous foutre chez mamie ou devant la télé, t’as rien fait d’autres… Ah si, j’oubliais, tu nous as prouvé à tous qu’en plus d’être un gros dégueulasse pas capable de retenir ce qu’il a dans le pantalon, t’es un père lamentable.
La gifle tomba, sourde, totalement imprévisible. Tous les quatre restèrent dans le silence quelques secondes. Joséphine porta la main à sa joue, fixa son père de haut en bas comme s’il était le dernier rejet de l’Humanité et lui balança :
– Bravo, même en dépression, ma mère n’a jamais eu la lâcheté de frapper l’un d’entre nous !
Elle le regarda une dernière fois, prit son téléphone et quitta la pièce en composant un numéro. Louisa s’approcha de son père et lui dit dans ses mots d’enfant :
– Peux pas ! Vilain papa !
Le jeune garçon ne dit rien. Il prit sa petite sœur par la main et s’éloigna.
Ce qu’il avait dans son regard suffit à James pour se mettre à pleurer.
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XVII
On frappa à la porte quinze minutes plus tard. Toujours mortifié dans le divan, James se doutait que sa femme débarquait pour déclencher un scandale. Chez eux, ni fessée, ni claque, la punition ne venait que quand toutes les solutions avaient été épuisées ou quand Victoire était épuisée elle-même. James avait toujours été pour d’une façon officielle mais souvent peu convaincu car il voyait à quel point son épouse pouvait être à bout face à leurs trois enfants.
Alors dans ces moments, il prenait le relais. Il lui était arrivé d’empoigner quelques fois les plus grands et la peur qui s’en était suivie de leur part avait suffi pour les calmer et leur faire craindre la prochaine fois.
Il ouvrit la porte, prêt à en découdre. Les enfants descendaient déjà l’escalier avec leurs affaires. Contre toute attente, Victoire ne dit rien, embrassa ses deux ainés tendrement, les laissa aller jusqu’à la voiture. James sentit les larmes monter quand il constata qu’aucun d’eux ne prit la peine de le regarder. Ils passèrent devant lui, enfermés dans leur mépris. Elle prit sa petite dernière dans ses bras et lui fit une flopée de bisous accompagnés de petits mordillements qui la firent rire immédiatement.
– Tu ne vas plus me les donner c’est ça, t’attendais que ça hein ? Aie au moins, le courage de l’avouer ! balança-t-il, la rage au ventre, bien décidé cette fois-ci à ne plus se laisser faire.
– Écoute, James, ce n’est pas moi qui vais te blâmer. Je sais à quel point Joe peut être horrible. Je les reprends ce soir à la maison, histoire que tout le monde se calme et tu viens les chercher demain matin, ok ?
James resta sans voix. Qui était cette femme devant lui ? Aucun cri ? Aucune méchanceté ? Face à son silence abasourdi, Victoire fit demi-tour, installa la petite dans son siège et démarra.
Victoire s’était tue, une fois de plus, cédant à la facilité. A peine fut-elle arrivée dans la voiture que son ainée se mit à pleurer, Samuel la soutenant en disant qu’il ne remettrait plus un pied chez son père. Victoire ne dit rien. Elle ne savait de toute façon pas quoi dire. Il valait mieux passer cela sous silence peut-être. Une gifle n’avait jamais tué personne comme le disait un vieux dicton et elle-même avait souvent abusé de l’autorité sans faille de James pour maintenir un certain calme dans la maison. Elle ne put s’empêcher de se dire que s’il craquait aussi facilement, la vie de leurs enfants serait vraiment pénible s’il les voulait une semaine sur deux. D’ailleurs, s’il peinait à les supporter vingt-quatre heures, les voudrait-il seulement davantage ? Ils rentrèrent tous les quatre, se nichèrent dans le lit, lovés les uns contre les autres, chacun perdu dans ses angoisses.
James décida de ne pas se laisser abattre, il fallait que la vie continue. Il y avait des choses sur lesquelles il n’avait pourtant l’instant aucun pouvoir. Son portable vibra, il espéra un instant que Joe ou sa mère envoyait un message mais fut déçu de voir que Charlotte cherchait une nouvelle fois à le relancer.
Il hésita, se remémorant les heures de volupté à ses côtés et se dit qu’il avait bien besoin de se sentir accueilli et ardemment désiré. Mais les remords qui suivirent cette pensée lui firent ignorer les textos qu’elle s’obstinait à envoyer depuis cette nuit où leur liaison fut découverte. D’ailleurs, il l’avait gentiment envoyée bosser sur un chantier afin de l’éviter. Pas que la tentation de la revoir était grande mais il se disait à présent qu’il avait été bien stupide de tout mettre sur le dos de sa femme.
Il était tellement convaincu qu’elle faisait tout pour lui pourrir la vie qu’à aucun moment il n’avait pensé à la vie qu’elle menait entre son travail et ses enfants, leurs enfants. Il se souvenait avec quelle facilité il l’abandonnait, râlant que leur ainée n’avait jamais posé ce genre de problèmes de sommeil, tellement persuadé qu’un bébé de six mois se devait de dormir dans son lit sans réveiller ses parents, la laissant seule pour rejoindre le confort du canapé et sombrer dans un sommeil solitaire. L’accusait-il quelques heures auparavant quand Sam savourait sa tétée sa tête entre lui et sa femme ? Il se laissait émouvoir par ce si petit bébé qui posait sa main sur son torse poilu, comme s’il voulait lui montrer qu’il était pleinement inclus dans ce moment d’intimité. La blâmait-il pour ces fous rires en pleine nuit de retrouver leur enfant dormant avec délectation à la verticale ? Lui en voulait-il pour ces fois où il était réveillé par un coup de petit pied dans ses testicules et qu’il se précipitait dans la salle de bain ? La première fois, elle l’avait rejoint et ils en avaient ri, lui continuant à se tenir l’entre-jambes. Elle lui avait suggéré d’un air grivois qu’il était honteux d’accuser leur fils d’une telle ignominie pour que sa femme le soigne. Elle s’était appliquée et le plaisir charnel qu’il en avait tiré lui avait fait se dire qu’il avait de la chance d’être avec elle. Le simple rappel de ce souvenir coincé entre la baignoire et le lavabo était d’ailleurs devenu un code entre eux lorsque la fatigue plombait leur sexualité.
Il était temps pour lui de trancher dans le vif. Cette Charlotte était certes un joli passe-temps mais il n’avait jamais imaginé sa vie auprès d’elle. Il fallait qu’il cesse de l’ignorer ou de lui envoyer des messages vagues, promesses d’une future (et fausse) rencontre. Il appuya sur la touche d’appel, il espérait que ce serait rapide. Lorsqu’il entendit le téléphone composer le numéro, il raccrocha aussitôt, la lâcheté avait pris le dessus. Un sms ferait l’affaire, ce sera déjà assez embarrassant de la croiser au travail :
Je suis désolé mais je dois me centrer sur mes enfants. On arrête tout.
À peine deux secondes après que le GSM ait indiqué que le message avait été envoyé, Charlotte lui répondit d’un simple :
La belle excuse. Pauvre type.
Pauvre type.
Oui, il se sentait exactement comme ça.
Et seul. Profondément seul.
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XVIII
Joséphine sauta au cou de son grand-père. Elle l’adorait tellement ! Il lui demanda si ça allait et rien qu’à son absence de réponse, il se douta que si elle était déjà avec sa mère, c’est que quelque chose s’était passé. Il retrouvait chez cette jolie jeune fille un brin fluette, le regard éteint qu’il découvrait certains soirs chez sa propre fille et il a mal pour elle.
Il la prit sur ses genoux et elle lui raconta tout. Il l’écoutait avec attention, voyant son regard qui se transforme en fierté quand elle lui révéla ce qu’elle avait osé dire à son père. Joséphine ignorait que ce père qu’elle déteste pour cette tromperie et ses absences, son grand-père en avait endossé ce rôle trente années auparavant. Franck se tut, ne sut pas comment réagir. Il aurait aimé la féliciter mais savait pertinemment qu’il aurait réagi de la même façon que son beau-fils face à une telle arrogance. Victoire savait que son père trompait sa mère et n’avait jamais rien dit. Elle avait tout gardé tout pour elle. Au fil du temps, elle ne se plaignait même plus des mots douloureux que sa mère lui balançait à la figure, faisant mine qu’ils ne l’atteignaient plus, préférant se servir dans le frigo que lui répondre. Cela l’avait toujours étonné car sa fille avait toujours eu un caractère très affirmé.
Lorsqu’elle devait avoir quatre ans, alors qu’il mettait son cartable dans la voiture, elle avait fait demi-tour en disant qu’elle avait oublié quelque chose. Quelle ne fut pas la surprise de Franck de voir son petit bout d’amour sortir armée d’une batte de baseball :
– Victoire, qu’est-ce que tu fais avec cette batte ? lui avait-il dit avec étonnement.
Elle lui répondit avec une telle nonchalance, sa petite bouille rosie par le froid et encadrée par des nattes :
– Oh… J’ai quelques problèmes à régler à l’école…
Franck avait éclaté de rire, s’était étonné de devoir interdire à une gosse de quatre ans de frapper des garçons à coups de batte. Il avait repris la batte, l’avait rangée au-dessus du frigo et avait invité sa gamine à utiliser les mots comme une arme. Fier de cette leçon parentale, jamais il n’avait demandé pour quelle raison exacte sa fille en était venue à vouloir tabasser quelqu’un.
– Papy, intervint Samuel avec une voix digne des pires lamentations, je ne veux plus aller voir papa et maman nous oblige !
– Sam, ta maman a raison, qu’importe ce qu’il s’est passé, il reste et restera ton papa.
Puis regardant Joe :
– Et toi ma grande, je comprends que tu aies eu besoin de dire ça à ton père et de défendre ta mère mais les histoires de grandes personnes doivent se régler entre… grandes personnes.
Le ton se voulait autoritaire, définitif mais bienveillant :
– Et donc j’aurais dû le laisser salir maman ? se sentit piquée l’adolescente à qui on venait de signifier qu’elle n’était pas encore assez adulte.
– Non jamais, JAMAIS tu ne dois laisser qui que ce soit dire du mal de ta maman car elle est merveilleuse.
À peine eut-il prononcé ces paroles qu’il se dit qu’il aurait dû les avoir pour sa femme, cette femme qui l’avait aimé envers et contre tout. Contre lui d’abord. Contre sa propre fille ensuite. Nos enfants sont-ils condamnés à rejouer l’histoire de leurs parents ?
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