L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 22 - Les joies d'un premier rendez-vous
ACTE 22
Les joies d’un premier rendez-vous
Après trois mois d’efforts à la salle de gym, on ne peut pas dire que cela soit très concluant. Il faut dire que terminer nos séances de sport avec une part de gâteau n’est pas forcément le meilleur moyen pour perdre du poids. Mais bon, d’une part, ça me fait un bien fou ces séances délirantes avec Milie et, d’autre part, j’ai enfin le sentiment de m’être retrouvée.
Certes, je n’ai pas retrouvé le corps de mes vingt ans mais est-ce une fin en soi ? J’ai le double de cet âge et toute une vie à recommencer. Je me suis même inscrite sur un site de rencontres. De cette idée saugrenue ont découlé quelques rendez-vous pas forcément charmants et – soyons honnêtes –, quelques rendez-vous impossibles à prolonger quand la personne en face de toi semble davantage intéressée par la serveuse que par mon décolleté. Je ne cherche plus l’âme sœur. Je ne cogite plus. Mon amitié avec Milie a changé ma façon de voir les choses. Sa devise est : « Pourquoi chercher chez l’autre ce qu’on peut trouver en soi ? ». Au début, je trouvais sa devise stupide mais au fil des discussions, elle m’a convaincue. Avant James, je prônais le célibat et je n’en étais pas malheureuse.
En arrivant à la salle de sport, Lionel nous embrasse sur la joue :
– Alors comment vont mes gonzesses préférées ?
– Allez, Lio, on sait bien qu’il n’y en a qu’une de nous deux que tu préfères vraiment ! répond Milie visiblement enchantée de son allusion.
Milie s’est mis en tête que notre coach craquait pour moi. Ce qui est absolument d’une bêtise désolante mais qui me fait bien marrer car, la moindre phrase de ce type, elle la détourne en allusion purement sexuelle qui me serait adressée : c’est à en pleurer de rire. Rire d’autant décuplé après cent-cinquante abdos et que notre fou rire nous faisait ressembler à des otaries gloussantes sous la douleur.
– Oui, mais ça, vous ne saurez jamais laquelle… rétorque-t-il, toujours aussi charmeur.
Il reprend :
– Allez les filles, aujourd’hui, on va faire un peu de fractionné.
Milie et moi nous regardons en nous demandant quel langage il parle. Lionel s’attendant à une réplique totalement tordue de l’une de nous préfère devancer :
– On s’échauffe et puis on va travailler quarante-cinq secondes en douceur, quarante-cinq secondes à fond sur l’appareil. Et on alterne comme ça pendant vingt minutes. Ça déloge les graisses plus vite.
Je ne pense pas à la graisse, je pense aux quarante-cinq secondes de répit que j’aurai régulièrement. Je m’y mets avec toute la bonne volonté du monde. Si je n’avais pas eu une amie, j’aurais abandonné cette horreur depuis longtemps : j’ai toujours détesté le sport ! Lionel s’approche de moi et me montre comment redresser mon dos pour ne pas me blesser. Bbbrrrrr, le moindre effleurement entre nous me fait frissonner. Je suis vraiment en manque de sexe. Milie me regarde et se met à rire :
– Avoue que tu craques !
– Pas du tout ! Tu devrais arrêter de t’occuper de moi et te concentrer sur toi, il te plait bien non ?
– Non, j’aime pas les latinos. Je suis plutôt du style nounours.
Je la regarde, interrogative. Elle poursuit :
– Tu sais les types un peu ronds contre lesquels tu peux te blottir et te sentir toute petite…
– Oui, je vois. Le gars qui ne t’ennuie pas quand tu manges des frites quoi. Tu m’as vue ?
Je désigne avec mon menton Lionel plus loin en train de placer des poids :
– Tu l’as vu ?!
– Et quoi ? Parce qu’il fait de la muscu, et toi non, tu te considères comme hors catégorie ?
Je me tais, pas la peine de me sentir encore plus humiliée en l’avouant à haute voix.
– Lionel ? LIONEL !
Nom d’un chien ! Qu’est-ce qu’elle fait ! La voilà qui agite les bras telle une naufragée à la vue d’un bateau (je reprends : un yacht cinq étoiles).
– Milie ! Pourquoi tu l’appelles ?
Milie me chuchote sur le ton de la complicité :
– Attends ! On va vérifier ça tout de suite !
– Mais t’es folle ! Non ! Milie, la ferme !
Mon cœur arrête de battre. Lionel arrive, ne me laissant pas la possibilité de montrer à ma copine de torture mon éventail de synonymes pour la supplier de ne rien tenter. Avec elle, je crains le pire, me remémorant sa pitoyable mais hilarante tentative de séduction d’un serveur en lui demandant une glace à l’eau. Quand elle s’est mise à s’acharner sur ce pauvre bâtonnet en regardant le type de façon suggestive, il est devenu tellement gêné qu’il a renversé son plateau sur une cliente. Quel souvenir !
– Victoire se plaignait de ne pas voir beaucoup de résultats après trois mois de sport…
Lionel me regarde de haut en bas, le bilan va être sévère. Je hais cette fille.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Ton corps s’est bien raffermi !
J’hésite : soit c’est un compliment soit une façon de me dire qu’il avait remarqué la mollesse de mon être. Je tente de sauver les apparences en maitrisant un rougissement naissant. Parler de mon corps, je déteste ça, je préfère même l’oublier la plupart du temps :
– Je n’ai pas vraiment perdu de poids, dis-je en ravalant ma fierté.
Je regrette aussitôt mes paroles, craignant que la prochaine étape consiste à me demander combien je pèse. Je réfléchis à la distance qui me sépare du vestiaire, prête à décamper pour ne pas lui avouer l’horreur que m’affiche la balance.
– Le poids n’a rien à voir, me surprend-il. Chaque personne a un corps différent, une ossature différente. Deux personnes du même poids peuvent avoir un corps totalement différent. Une personne selon qu’elle soit musclée ou non, c’est le même principe : le muscle étant plus lourd que la graisse, tu as fondu sans perdre un gramme sur la balance.
Yesssssss ! Bonne réponse, Monsieur. Je ne fuirai pas aujourd’hui. Milie n’est pas décidée à en rester là pour autant :
– Vic complexe, elle est persuadée que tous les hommes aiment les femmes super minces. Tu ne trouves pas ça stupide !?
J’ai envie de rentrer sous terre… juste après avoir achevé Emilie avec un poids !
– Tu es sublime comme tu es ! Chaque femme est différente et, sincèrement… Il me réexamine de bas en haut avant de reprendre. Je ne suis pas certain qu’entrer dans un trente-six t’aille.
Gloups, ça veut dire quoi ? Qu’un thon reste un thon, même avec vingt kilos de moins ? Il s’approche de mon oreille et me glisse :
– J’ai toujours trouvé terriblement sexy quelques rondeurs chez une femme…
C’est définitif : je suis rouge tendance cramoisi. Il repart. Je répète à Milie ce qu’il m’a dit et la voilà qui glousse de plus belle. On dirait deux adolescentes et ça fait un bien fou.
La séance de sport se termine, j’ai toujours autant envie de mourir après. Que l’abruti qui me sort qu’on fait le plein d’ocytocines, la superbe hormone du bonheur, après une heure de calvaire vienne là que je l’achève à coups de couteaux. J’ai une tronche de déterrée, toute transpirante avec de belles marques mouillées de transpiration sur mon T-shirt noir. Si encore, c’était sous les aisselles, je pourrais dissimuler le tout. Là – t’en qu’à faire ! – j’en ai dans le dos et sous les seins. La déesse qui est en moi doit se vomir dessus ou être morte asphyxiée par mon odeur. Il faut que je prenne une douche avant de sortir de cet endroit, il doit bien rester encore un peu de dignité quelque part enfouie sous mon odeur préhistorique pour trouver ce courage-là. S’il est vrai que l’odeur corporelle attire le sexe opposé, la mienne devrait m’amener à vivre ma première orgie rien qu’en traversant la salle de sports. Bilan : quand je passe devant le lot de mâles de la salle, que dalle ! Pas un regard. Bilan quand je sors de la douche toute fraiche… Que dalle. Match nul. C’est l’avantage de ne pas exister aux yeux des autres.
Quand je sors, Milie m’attend aux côtés de Lionel. On le salue gentiment, prêtes toutes les deux pour notre moment préféré au tea-room. Emma nous accueille avec un fondant au chocolat et aux cacahuètes à faire damner tous les saints au paradis. Ces deux heures de sport en valaient la peine juste pour se goinfrer de cette tuerie sans une once de culpabilité. Je les entends rire toutes les deux d’une bêtise ou l’autre d’un de leurs enfants. Je suis trop concentrée sur l’onctuosité de ce gâteau, priant pour faire durer ce moment le plus longtemps possible. James l’adorerait. Chut, je rectifie. On s’en fiche de James, moi j’adore ce gâteau et c’est tout ce qui compte.
Mon téléphone portable vibre, signe qu’un sms vient d’arriver :
– Tu ne réponds pas ? me lance Milie.
– MMMMmmmm, je signe non de la tête, trop absorbée par la surabondance de chocolat dans ma bouche.
– Tu devrais répondre…
Cette voix mystérieuse avec laquelle elle me répond n’augure rien de bon. Ça sent le coup foireux. J’abandonne à regret mon gâteau, me disant que pour encore mieux en profiter, il faudrait que je me désaltère de toute façon. J’ouvre mon téléphone portable. Je ne connais pas le numéro qui s’affiche, je clique dessus :
Un petit verre ce soir ? Lio
Je regarde mon amie, son regard triomphant me toise.
– Milie, qu’est-ce que tu as fait ?
Elle plonge dans son gâteau, prend un air innocent :
– Rien du tout ! Pendant que tu prenais ta douche, il m’a demandé si t’étais célibataire et s’il avait ses chances.
– Et tu as dit oui !?!
– Bien sûr que j’ai dit oui ! Tu craques pour lui. Je ne devais pas ?
Si le gâteau n’était pas à ce point bon, je le lui éclaterais dans la tronche avec un air machiavélique en exprimant moi aussi un sournois « je ne devais pas ? ».
– Mais ce n’est pas parce que je le trouve beau que je veux sortir avec lui !
Je prends un air choqué. Dans ma tête, je me vois effectuer la danse de la joie suivie d’un triple saut périlleux – ouais dans ma tête, j’en suis parfaitement capable – tellement j’exulte de bonheur qu’un homme sur cette planète sache que j’existe. Milie s’interrompt dans la progression de son gâteau. Elle prend le temps de s’essuyer la bouche, certainement pour tenter au possible de peser ses mots. Elle sait à présent qu’il arrive que son franc-parler me choque et je pense qu’elle tient autant à mon amitié que moi à la sienne. Elle ne veut surtout pas me vexer :
– Il ne t’a pas demandé en mariage à ce que je sache ? Juste un verre. UN verre. Tu me disais que tu ne voulais quand même pas refaire ta vie alors il est le candidat idéal.
Je réfléchis.
Effectivement, il serait temps que mon niveau orgasmique remonte à un niveau supérieur que celui de l’ingurgitation d’un moelleux au chocolat. Mais aussi vite, je m’imagine totalement ridicule aux côtés de ce bellâtre et lui, explosant de rire quand il posera la main sur mes fesses molles.
– T’es certaine qu’il ne se fout pas de moi ?
– Vicky !
Emilie lève les bras au ciel comme si je venais de lui annoncer la fin du monde et s’aplatit lourdement sur la table. Je capitule. Je sors donc ce soir avec le beau Lionel. Conclusion : je n’aurais jamais dû manger tout ce gâteau.
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XXVIII
Le tambourinement léger de la porte laissa deviner à James que son ex-femme était arrivée pour déposer les enfants. Quand il ouvrit la porte et qu’il la découvrit avec un maquillage un peu plus appuyé, il devina qu’elle sortait ce soir, certainement avec cette amie dont les enfants lui ont parlé.
Tous les quatre entrèrent, chacun embrassa l’autre à sa façon : un énorme baiser appuyé de Louisa vers son papa, un léger claquement avec une accolade entre père et fils, un bisou à peine frôlé pour l’adolescente envers son paternel. James et Victoire se firent la bise et se sourirent comme le feraient deux bons vieux amis :
– Ça va ? Tu sors ce soir ?
Victoire décida de ne rien cacher à James. Elle savait par les enfants que même si son ex-mari avait eu l’élégance de ne pas se laisser complètement happer par le démon de midi, il sortait quelques fois pour tenter des rencontres lui aussi. La jeune femme s’examina :
– Oui, un peu… Un ami…
Elle ne put s’empêcher de relever le décolleté de sa robe. Ne pas trop en dévoiler, laisser planer le mystère, si elle pouvait encore susciter un peu de jalousie chez lui, elle en serait enchantée.
– C’est bien ça que tu recommences à sortir !
Victoire aurait dû être blessée par sa réplique si convenue mais elle le connaissait assez pour voir ce léger frétillement des lèvres et cette noirceur dans ce regard pour savoir qu’elle avait fait mouche.
– Bon, j’y vais, les enfants !
Les trois s’accrochèrent à elle en un seul mouvement tels ces petits mammifères dans les documentaires animaliers s’accrochant à leur mère car leur vie en dépend ! Un brin énervé par ce mouvement affectif auquel il n’avait jamais droit, James intervint :
– Allez ! Décollez-vous de votre maman les gosses ! Elle revient demain vous chercher.
Il reprit Louisa des bras de Victoire et écarta les deux autres pour laisser la quadra respirer un peu. Victoire partit. Les mois avaient calmé la peine provoquée par les éloignements successifs. Elle était à présent capable de supporter l’absence et avait même retrouvé du plaisir à être seule.
Une fois qu’elle fut partie, James n’avait qu’une envie : demander aux enfants qui étaient cet ami. Si elle se permettait d’en parler, c’est qu’elle augurait certainement quelque chose de sérieux avec cet homme. Allait-elle imposer un beau-père (et surtout de quel genre) à leurs enfants et anéantir ainsi toute tentative de réconciliation ? James avait toujours ce secret espoir qu’ils finiraient par se retrouver. À l’heure actuelle, même après avoir cumulé les rendez-vous sentimentaux, aucune de ses conquêtes n’avaient insufflé en lui la même passion que les mains de sa femme, même leur conversation lui paraissait dénuée d’intérêt. Le temps avait calmé pas mal de souffrance entre eux et ils avaient même réussi par moments à mettre des mots sur le malentendu de leur relation. Si seulement, ils ne s’étaient pas tus, si seulement ils ne s’étaient pas entérinés chacun dans leurs conditionnements familiaux. Il parait que le temps est capable de cicatriser pas mal de blessures mais ce même temps est-il capable de garder des couples vraiment heureux ? James ne cessait de se demander si elle et lui auraient pu continuer de toute façon à être ensemble sans cette incartade. Ces derniers mois, il avait beaucoup réfléchi sur ce qui l’avait amené à tromper sa femme, à ne pas voir la détresse qu’elle pouvait ressentir dans sa solitude quotidienne.
Parfois, il regardait autour de lui et tentait de trouver des couples heureux, sincèrement heureux. Il parvenait même parfois à discuter de ce sujet avec l’un ou l’autre mais il entr’apercevait à chaque fois l’irrémédiable fêlure que revêt l’amertume ou la rancœur. Un silence imposé par une maison à payer. Une blessure béante supportée par des enfants à élever. Le devenir du couple du vingt-unième siècle se voulait celui de l’épanouissement conjugal. Il s’était paré de belles maisons remplies de chaussures et de home cinéma, postés à rallonge sur les réseaux sociaux. Pourtant, le consumérisme actuel maintenait bien des couples. Il les soudait dans un bonheur matériel mais les brisait psychiquement.
Il ne comprenait dès lors pas pourquoi il s’obstinait à voir son célibat comme une malchance.
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