L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 26 - Et soudain, tout s'effondre…
ACTE 26
Et soudain, tout s’effondre…
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Neuf mois après la séparation
Merde ! Merde ! Merde !
Dire que je suis anéantie n’est pas assez fort pour expliquer l’état dans lequel je me sens aujourd’hui. Des mois et des mois sans rapport sexuels. Je couche trois fois avec un étalon et je suis… enceinte. Pas de gastro, pas de maladie, juste un fœtus venu s’imposer dans ma vie !
Je suis assise depuis douze minutes sur les toilettes du salon de thé en train de regarder le test qui a eu la sublime idée de compliquer ma vie en virant positif. Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je vais faire ?
Je tente de fermer les yeux. Je rejoue le scénario. Plus exactement les trois scénarios. Tout a été mis comme il faut. Rien ne pouvait laisser présager quelque chose de la sorte. Devant l’absence de mes règles, j’ai même cru à une ménopause précoce. Je ressentais par avance le soulagement de ne plus avoir à me préoccuper de tout ça. Lionel m’a assez répété sa peur de devenir père, il n’y a donc aucune erreur possible de sa part. Merde ! Les probabilités n’ont pas joué en ma faveur et le destin a préféré ce vilain tour plutôt que de me faire gagner au Lotto !
Trois semaines. Trois semaines de retard et c’est la blague de mauvais goût de Milie pendant qu’on finissait notre plat de spaghettis bolognaise qui a été le déclic :
– Ça y est, t’es enceinte ! a-t-elle dit en se marrant.
Son visage s’est décomposé face au mien orné d’yeux ronds stupéfaits. J’espère qu’elle continuera à être solidaire quand les nausées commenceront. Je suis restée assise sans bouger pendant qu’elle filait à la pharmacie au bout de la rue pour acheter un test de grossesse. On a pris le temps de lire la notice pour être certaines de ne pas nous occasionner un arrêt cardiaque sans raison. Emma a débarrassé notre assiette sans vraiment nous demander si on avait aimé ce qu’elle nous avait préparés avec tout l’amour que ses petites mains cuisinent juste pour nous. Elle a compris en voyant notre achat. Elle a compris que ce n’était pas une bonne nouvelle. Elle a eu la gentillesse de taire sa curiosité de savoir laquelle de nous était l’heureuse élue. Emma nous a apporté une part de tarte, persuadée que tout problème peut trouver un refuge satisfaisant dans le sucre.
– Victoire, il faut que tu sortes ! râle Milie.
– Va-t-en ! Laisse-moi !
– Bordel ! Je t’signale quand même que c’est pas moi qui t’es foutue en cloque hein ! C’est pas la peine de m’en vouloir !
Je me renfrogne. Elle a raison. Je sens le poids de toute la culpabilité s’ajouter à celui du repas sur mon estomac. Je me rhabille, ouvre la porte et plonge dans ses bras en larmes. Elle caresse mes cheveux puis se dérobe de mon étreinte pour me saisir par les épaules :
– Victoire, tout va bien. C’est juste un bébé, un tout petit bébé !
– Merde ! T’as eu deux gosses toi aussi. Comment tu peux dire que c’est juste un petit bébé ? Tu te fous de moi !
– Mais enfin, me rassure-t-elle, tes enfants sont toute ta vie. Tu les aimes tellement, tu n’as aucune envie de revivre ça une dernière fois ?
Je pleure de plus belle en secouant la tête de gauche à droite. Le sexe oui, la maternité surtout pas ! J’ai l’impression d’avoir trop donné justement et je sais qu’un quatrième enfant me refera plonger dans ce diktat maternel que je m’impose en devenant tout pour lui, allant jusqu’à oublier qu’il existe une femme cachée tout au fond de moi.
Lionel a fait percer cette femme, lui a redonné goût à autre chose que la parentalité. Que ce soit sa présence à ses côtés ou dans mon lit, tout en lui respire la bienveillance et la joie.
Lionel ! Comment va-t-il le prendre ? Nous qui nous amusions de ces femmes capables de faire un enfant dans le dos, me voilà faisant partie de ce lot peu enviable. Je me reprends tout de suite : je n’ai rien fait. Rien ne pouvait laisser présager cette catastrophe.
Je m’extirpe des bras de Milie, assez difficilement tellement son étreinte est étouffante.
– Écoute, je vais rentrer à la maison. J’ai juste besoin de…
Je n’ai même pas le temps de finir ma phrase qu’une nausée me reprend et atterrit sans élégance sur la robe de mon amie ! La catastrophe ne s’arrête pas là. Elle reste là, totalement choquée, les bras en l’air vraisemblablement immobilisés par le dégoût. Je me précipite près du lavabo et m’empare d’un tas de serviettes en papier pour essuyer sa poitrine. J’essaie tant bien mal de retirer le reste de pâtes dont mon estomac a préféré se débarrasser sur ma meilleure amie tout en luttant pour ne pas vomir à nouveau. Seul le vide de mon ventre m’en empêche, je me contente d’avoir des haut-le-cœur. Quand un son guttural trop connu sort de la bouche de Milie, confirmé une seconde plus tard par une sensation chaude et humide sur mes cheveux. Je hurle ! Elle m’a vomi dessus à son tour !
– Oh mon dieu ! crie Milie. Victoire ! Je suis désolée ! Je ne supporte pas le vomi, ça me fait toujours ça !
Je relève la tête doucement, les épaules voutées par le dégoût. Je sens la substance dégouliner le long de mon corps sous les yeux pétrifiés de Milie. Soudain, un morceau de vomi descend lentement sur mon front et tombe sur mon nez. Nous restons là, totalement interdites face à ce grand moment d’intimité.
Emma ouvre la porte, sa bonne humeur se transforme très vite en une mine totalement déconfite. On se tourne au ralenti vers elle, juste histoire de lui confirmer l’étendue du désastre que nous vivons. Milie la regarde en haussant les épaules :
– Si tu veux, il y a encore de la place sur mon dos pour vomir…
Après une seconde de silence, Emma se met à rire à gorge déployée. Emma et sa bonne humeur contagieuse. Emma et son légendaire rire de cochon. On éclate de rire toutes les trois.
Et l’espace d’un fou rire, j’oublie que j’ai face à moi la plus terrible des décisions à prendre…
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XXXI
James la regardait depuis dix minutes jouer avec leurs enfants dans le parc. Ils avaient pris l’habitude de se donner rendez-vous là le mercredi après-midi pour s’échanger infos et enfants aux alentours de dix-sept heures. Au début, il avait soupçonné la gastro-entérite des enfants mais à présent il savait que ce qu’elle portait sur son visage allait bien au-delà qu’un simple virus. Il reconnaissait ces traits qui l’avaient à trois reprises magnifiée et distinguait à présent un voile d’inquiétude voire de tristesse. Se trompait-il ? Elle avait peut-être changé, peut-être ne la connaissait-il plus autant qu’avant ? Et encore, avec le recul, il n’était plus certain de l’avoir vraiment connue. En quelques minutes, lui revint la première fois qu’il l’avait rencontrée. Il avait eu non pas un coup de foudre pour cette inconnue mais une telle attirance qu’il y avait vu surtout un signe que le couple qu’il formait depuis des années avec Annelise n’était peut-être pas ce qu’il recherchait au plus profond de lui-même. Eux deux s’étaient rencontrés si jeunes qu’ils n’avaient jamais réfléchi à ce qu’il attendait vraiment d’une femme : les choses étaient si simples et allaient tellement de soi qu’à aucun moment, il ne s’était demandé s’il pouvait y avoir un autre chemin à suivre.
Lorsqu’il l’avait vue, petite jeune femme au tempérament si affirmé, il avait été subjugué. Il avait rompu avec Annelise dès la fin de la visite, n’attendant même pas d’être rentrés, tel un rustre, à même la voiture. Elle n’avait pas compris et il n’y avait rien à comprendre. Ce n’était pas elle, la femme de sa vie. En l’espace d’un instant, il l’avait compris. Le soir même, après le scandale de ses parents, James était sorti avec ses amis qui lui promirent le début d’une nouvelle vie. Cette nouvelle vie, il l’avait croisée autour d’un cocktail comme si le destin s’en était mêlé. Très vite, il s’était emballé pour son tempérament tranché, sa vie passionnée et ses courbes affolantes. Victoire et lui avaient acheté la maison qui les avait réunis, s’étaient mariés et avaient eu trois enfants. Trois enfants qui avaient totalement métamorphosé sa femme, lui permettant d’accéder au meilleur comme au pire.
Chacun d’eux avait élargi son sourire qu’il avait pourtant cru déjà si parfait et avait creusé un peu plus son cœur et ses blessures d’enfant. Il avait tellement eu l’impression au fil des ans de n’être qu’un spectateur de leur vie : la voyant régulièrement tourmentée par ses démons et tenter en vain de les calmer jour après jour. Il ne se retrouvait pas dans sa vision de la parentalité et avait été incapable de la suivre sur le chemin choisi. Après tout, il n’y avait jamais eu de compromis sur ce propos, elle seule avait décidé. Victoire lui reprochait de ne rien vouloir remettre en question par peur de devoir affronter ses parents. Leurs disputes à leur sujet avaient été si nombreuses. Et avec le temps, il avait bien dû l’admettre : non, il ne voulait pas affronter son passé. Non, il ne voulait pas affronter ce père qui même vieillissant continuait à alimenter ses angoisses. Même s’il était devenu son égal voire son supérieur en force, un seul regard parvenait à le terrifier. La seule fois où il s’était opposé à lui était lorsqu’il leur avait présenté celle qui deviendrait sa femme. Victoire ignorait le courage qu’il lui avait fallu pour rompre avec Annelise que ses parents adoraient. Jamais, il n’avait confié à Victoire les remarques désobligeantes que ses parents avaient eues à son égard et le terrible conflit qu’avait engendré leur union.
Le summum fut atteint lorsqu’Annelise était venue leur rapporter des informations sur cette nouvelle belle-fille, débarquée de ce qu’ils appelaient encore la grande ville. James n’avait jamais cherché à savoir si la réputation de sa copine avait un fondement, trop peur que cela soit vrai. L’idée que d’autres mains aient pu la parcourir l’horrifiait. D’ailleurs, Victoire avait toujours préféré garder son passé amoureux pour elle, se contentant de lui dire qu’elle avait eu « quelques » relations. James aurait-il dû prendre sa défense et partir loin d’eux ? Son frère l’avait fait : il était parti après une dispute et n’était jamais revenu. Aux yeux de son père, ne pas se rallier à l’avis paternel venait à renoncer à ses racines et son frère avait dû quitter la maison familiale. James ne savait toujours pas s’il avait du courage ou avait fait preuve de lâcheté. D’ailleurs, comment avait-il pu abandonner sa mère après tout ce qu’elle avait fait pour eux : tous ces coups évités ou pris sur elle pour les protéger ? Son frère ainé était-il à ce point ingrat ? Victoire affirmait pourtant qu’une femme qui accepte que son mari frappe sur ses enfants n’est pas victime mais complice, mais savait-elle ce que c’était de vivre dans la crainte ? Soupçonnait-elle le courage qu’il lui avait fallu pour tenir bon et rester avec elle malgré leur avis défavorable ? Ce courage-là, il ne l’avait pas revendiqué mais il savait qu’il le tirait de sa mère à rester avec un homme tel que son géniteur.
James avait assisté pendant des années à leurs regards emplis de sous-entendus. Dès que Victoire racontait un peu sa façon d’élever leurs enfants ou marquait simplement un quelconque désaccord, son père et sa mère se regardaient, haussaient les sourcils pour finir par poser le regard sur leur fils. James comprenait.
Oh oui, il comprenait.
Quand cela ne suffisait pas, sa mère parlait d’Annelise. Par moments, elle se contentait de comparer les deux belles-filles. À d’autres, elle racontait ce qu’elle devenait et à quel point elle était merveilleuse. Sa mère pensait certainement que James aurait eu un regret d’avoir fait ce choix. Pourtant, à aucun moment, James n’aurait aimé retourner vers cette femme. Peu lui importait ses qualités (qu’il savait nombreuses). Avec le recul, il ne l’avait jamais réellement aimée.
Seul l’amour qu’il avait ressenti pour Victoire lui avait donné ce courage de s’affirmer et pourtant si fort soit-il, cela n’avait pas été suffisant pour lui éviter la banalité d’une maitresse. Cette maitresse dont le visage s’était depuis longtemps effacé. Aucune femme n’était arrivée à la cheville de celle qu’il observait longuement depuis sa voiture. Si seulement, il pouvait remonter le temps et comprendre tout ce qu’elle avait affronté seule, ces journées harassantes qu’il subissait avec autant de bonheur que d’acharnement avec ses enfants, elle les avait vécues seule. Jamais, il n’avait affronté pareille mise à bout que depuis qu’il passait davantage de temps auprès d’eux. Un rien le faisait hurler et lui donner envie de mettre son poing dans un mur. Chaque pièce était à refaire tous les jours. Chaque neurone de son cerveau était en permanence sollicité pour ne rien oublier. Chaque matin était un combat perdu d’avance pour boucler une journée. Et pourtant, l’inéluctable vérité se réveillait en lui chaque lendemain de leur départ : qu’est-ce que ses enfants lui manquaient ! Le moindre sourire de Louisa, la moindre irrévérence de Samuel et même l’insolence de Joséphine enflaient son cœur d’un amour prêt à tout leur pardonner. Seul le véritable amour avait ce reflet. Seul un amour aussi fort que celui-là était capable de tout pardonner.
D’ailleurs, si Victoire l’avait vraiment aimé, elle lui aurait pardonné son incartade. Non ?
Il décida de sortir de sa voiture pour la rejoindre, marchant lentement afin d’observer la courbe de son ventre. Devait-il lui en parler ? Pourquoi ne lui avait-elle rien dit ? Les enfants ne lui avaient parlé de rien. Il en avait déduit que rien n’était sérieux entre Victoire et ce mystérieux ami et la voilà basculant soudainement dans la famille recomposée ! Elle avait donc fait une croix sur eux, sur eux deux ! Elle portait en elle la vie d’un être pour qui il ne serait rien, elle allait imposer une vie de famille en pièces détachées à leurs trois enfants. Quelle égoïste !
Il arriva et Victoire sut dès qu’elle le vit qu’il était furieux. Elle eut encore ce vieux réflexe de se demander ce qu’elle avait fait de mal mais chassa rapidement cette pensée.
– Salut, toi ! lui lança-t-elle avec un grand sourire, préférant ignorer le visage qu’il affichait.
Le grognement qu’il lui adressa en guise de bonjour n’augurait rien de bon. C’était donc bien elle qui était à l’origine de sa fureur.
Les enfants arrivèrent en trombe pour saluer leur papa qui les remballa sur un ton sec :
– Allez jouer, je dois parler à votre mère.
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XXXII
Quand James eut ordonné aux enfants de s’éloigner, aucun ne demanda d’explication. Cette phrase tombait comme une sentence. Chacun pria intérieurement que les horribles disputes auxquelles ils avaient assisté ne reviennent pas tel un cataclysme, prêt à les ravager à nouveau.
Joe s’empara de Lou et la fit tourner sur elle-même, ce qui convainquit la petite de repartir de plus belle vers le toboggan.
Dès que les enfants furent assez éloignés, James enchaina agressivement :
– Alors tu n’as rien à me dire ?
Victoire fit un rapide tour de sa question, cherchant à deviner ce qu’il pouvait savoir et quelle erreur elle avait pu commettre pour qu’il le sache.
– Va droit au but s’il te plait. Ça me saoule quand tu fais ça, répondit-elle, en tentant de rester calme.
Après tout, elle n’avait plus aucun compte à lui rendre, libre à elle à présent de le laisser choir dans ce parc s’il se comportait comme un abruti.
James serra les poings. Si ce qu’il pensait était vrai et qu’elle n’osait rien lui dire, cela relevait de la pire des trahisons. James se contenta de regarder le ventre de son ex-femme avec colère.
Victoire baissa les yeux vers ce ventre qui l’avait trahie, replaça son T-shirt au-dessus et les larmes montèrent.
– Comment as-tu su ?
– J’ai eu trois enfants avec toi, je te rappelle.
Victoire sentait la fureur dans sa voix mais ce n’était pas cela qui déclenchait sa tristesse. Elle repensait à la réaction du père de l’enfant qu’elle portait.
James enchaina les questions :
– A combien tu en es ? Et tu sais au moins qui est le père ? Et les enfants, t’as pensé aux enfants ? Ils sont au courant eux ?
Victoire baissa les yeux, elle se sentait humiliée par ce déferlement de questions. Elle avait envie de lui cracher à la figure que ça ne le regardait pas mais savait qu’elle éclaterait en sanglots avant. La grossesse l’avait rechargée en hormones larmoyantes. Elle prit un temps pour respirer, décidée à répondre à ses questions, espérant ainsi le calmer.
– Je suis enceinte de cinq semaines.
– Et le père ? répliqua-t-il en cachant sa rage dans une retenue un peu trop forcée.
– Le père est aux abonnés absents.
– Quoi !
James s’imagina tout de suite la flopée d’amants qu’elle avait dû avoir. Quel con il avait été ! Elle tempéra :
– Dès qu’il l’a su, il est parti. Je ne sais plus le contacter !
– Et les enfants ?
– Ils ne savent rien, je te le promets !
– Mais comment tu as pu être aussi stupide !
Victoire se mit à sangloter : c’en était trop pour elle. Les enfants se retournèrent et Joséphine emmena son frère et sa sœur un peu plus loin, tentant de les préserver des cris si souvent entendus. Victoire n’avait aucune envie de discuter mais sa remarque cinglante lui donna envie de répliquer. La rage l’emporta sur le déferlement de larmes :
– Je te demande pardon ?!
– Tu te tapes n’importe qui et tu fais un gosse avec ?!
– C’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité ! T’es vraiment qu’un pauvre type ! Tu crois que j’ai voulu être enceinte, hein ? Tu crois que je n’avais pas pris toutes mes précautions ? Tu crois que j’avais prévu tout ça ! J’avais une vie moi avant toi et tes conneries !
Et c’était reparti pour un tour, James en avait assez qu’elle revienne sur le passé ! Sa tromperie n’avait été à ses yeux qu’un symptôme et non la maladie. Il n’avait plus envie de ça. Si elle avait été aussi stupide, après tout c’était son problème.
– Evidemment, rien n’est jamais de ta faute, lui répondit-il de façon narquoise.
Il l’abandonna là pour avancer de quelques pas afin de rappeler les enfants par un signe de la main. Victoire se dépêcha d’essuyer ses larmes, les embrassa un à un et les accompagna jusqu’à la voiture. Lorsque James prit Louisa dans ses bras et la tendit vers son ex-femme, la petite appuyait déjà ses pieds sur son torse pour se dégager de lui et se cramponnait à sa mère. Une odeur fétide se dégageait d’elle.
– Bon, je crois qu’elle a encore besoin d’être changée, conclut James (il préféra s’adresser à ses ainés plutôt que de regarder son ex-femme).
Une femme au visage anguleux passa avec deux jeunes enfants dévorant une crème glacée. Visiblement, elle était garée juste à côté de leur voiture. James perçut un sourire en coin sur son visage et comprit qu’elle écoutait leur conversation pendant qu’elle tentait de replier une poussette.
Victoire remarqua d’emblée l’immonde catastrophe qui se préparait mais préféra se taire quelques secondes de trop afin d’être certaine que sa petite Lou continue à piétiner son père (et que la voisine participe à la délectation qui s’en suivrait). Quand elle fut certaine que ce ne pouvait être pire et qu’elle vit les narines de James renifler un peu plus fort pour chercher d’où provenait vraiment l’infecte odeur, elle intervint :
– En fait, je pense que ça ne vient pas du lange, dit-elle assez fort pour que la voisine l’entende, tout en glissant son regard sur la veste de James.
Lorsque James croisa son regard, il le descendit sur sa veste, se demanda d’où provenait les traces brunes dessus.
– Mais merde, c’est pas vrai ! râla-t-il. La couche a percé ! C’est dégueulasse ! J’en ai partout !
Victoire retint un rire :
– Euh non pas vraiment…
James la regarda, méfiant. Il déposa la petite, tâta ses petites fesses dodues pour en conclure que ce n’était pas la source du problème. Il sentit le regard de toute sa famille sur lui, ses ainés avaient apparemment percuté avant lui sur l’origine du problème et réprimaient eux aussi un rire.
James tâta la tache brune du bout de ses doigts, priant pour qu’il ne s’agisse que de vieilles taches chocolatées.
Victoire avait à présent la main devant sa bouche. Samuel, lui, prit une mine de profond dégoût pour le geste que son père faisait et Joe plissait les yeux, redoutant le moment où son père prendrait la mesure de ce qu’il était en train de faire :
– Merde ! Merde ! Merde ! hurla-t-il.
Il leva le pied de Louisa et constata avec horreur qu’elle avait marché dans une diarrhée de chien qu’elle avait lamentablement répandue sur toute la veste de son père.
– Vite un mouchoir ! Mais c’est immonde ! Grouillez-vous !
Tous se mirent à fouiller leurs poches mais tous se connaissaient suffisamment pour savoir qu’ils ne pensaient jamais à en prendre.
La jeune femme arriva à la rescousse, elle aussi très amusée par la situation. Elle lui tendit un mouchoir que James arracha de ses mains. Il avait beau tenter de frotter, l’odeur se répandait en même temps que la fiente. La jeune femme crut bon d’ajouter :
– Oh, vous savez, on dit que ça porte chance…
Le silence se fit d’un coup sec, Sam et Joe attendirent une réplique de leur mère mais c’est leur père qui riposta :
– Ah ben vu votre tête, vous auriez dû changer les couches de vos gosses plus souvent !
La femme piqua un fard et repartit s’installer en triple vitesse dans sa voiture. Encore une qui aura une raison de plus de détester les hommes.
Chaque membre de la famille garda la tête baissée, fixant son regard sur la petite fille qui avait trouvé une occupation en ramassant les cailloux du parking. Seul James tentait obstinément de limiter les dégâts. Soudain, dans ce silence coupé par le frôlement du mouchoir sur la veste, un léger bruit se fit entendre comme une respiration étouffée. Tous les regards se tournèrent vers Victoire, un léger doute survint : pleurait-elle ?
La mère de famille encadrait son nez par ses deux mains pour tenter de se contrôler.
Lorsqu’elle releva les yeux, elle éclata dans un rire tellement contagieux que même James ne put s’empêcher de rire lui aussi.
Il retira sa veste, l’enferma dans le coffre pendant que Victoire mettait Louisa dans le siège auto, prenant soin d’ôter les chaussures de sa petite. Ni elle, ni lui ne dirent un mot et il démarra la voiture, la laissant seule. Victoire regarda la voiture s’éloigner avant de rejoindre à pied son appartement. Entre la scène de vomi et celle-ci, l’Univers avait une façon toute singulière de lui rappeler dans quelle mouise elle était.
Un quatrième enfant ?
Jamais. Plus jamais. Et certainement pas seule.
Elle avait rendez-vous demain pour régler cet imprévu.
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XXXIII
Les enfants étaient couchés, il était vingt-une heures et James continuait à ruminer sa colère en nettoyant le sol avec dextérité.
– Papa ?
Il leva la tête et vit Joséphine près de la porte, vêtue d’un pyjama gris à l’effigie de Snoopie. Elle restait dans l’encadrement de la porte, visiblement réticente à lui parler.
– Il est temps que tu ailles te coucher ! conclut-il, pressé de se retrouver seul.
La réponse se voulait expéditive et la jeune fille hésita avant de refaire un pas en avant. Elle se triturait les doigts, signe qu’elle en avait gros sur le cœur.
– Papa, tu sais maman, elle ne veut pas le garder ce bébé.
– Quoi ? Comment tu…
– Comment je sais ? dit-elle en avançant tout doucement. Maman ne met aucun verrouillage sur son téléphone et…
Elle baissa la tête comme le faisait sa mère dès qu’elle sentait qu’elle avait commis une erreur.
– Et tu as fouillé ! conclut-il en déposant la raclette contre le mur.
– Je savais que c’était mal papa mais je voyais maman tellement triste !
Les larmes commencèrent à monter, l’exact portrait de sa mère. Ces deux-là s’adoraient autant qu’elles se détestaient, chacune ayant en horreur ce qui se reflétait de l’autre en elle-même.
– Papa, maman est anéantie ! Je l’entends pleurer tous les soirs dans sa chambre.
– Joe, c’est son problème et je ne crois pas…
– Pourquoi ce serait son problème, hein ? l’interrompit-elle. Je l’ai lu : elle a couché trois fois avec ce type ! Elle pensait que c’était quelqu’un de bien et quand il a su qu’elle était enceinte, il l’a insultée et a carrément changé son numéro. Même sa copine a voulu lui parler et rien ! Toi aussi, tu as eu des aventures, t’aurais eu la même réaction si une des femmes avec qui tu as couché était tombée enceinte ?
Comment Joe savait-elle tout ça ? Ses conquêtes n’avaient pas été si nombreuses. Bien sûr, il était sorti mais avait rarement conclu. Pour ainsi dire jamais, ne parvenant jamais à trouver le réconfort des bras qu’il avait tant connus.
– Et comment tu sais qu’elle ne va pas le garder ? Ta mère est au courant que tu sais ?
La jeune fille hocha la tête négativement. Ses parents lui avaient assez répété que leur séparation était une affaire qui ne la concernait pas et qu’elle était trop jeune pour comprendre. Elle ne voyait que le chagrin de sa mère et cela l’obsédait au point qu’il lui avait fallu intervenir.
– Sa copine Milie l’emmène à la clinique demain matin pour avorter.
Joséphine ne savait pas si elle devait être désolée pour ce bébé à qui on allait ôter la vie ou se réjouir de ne pas avoir un autre marmot dans les pattes. Elle était perdue face à ce flot de contradictions et déçue que sa mère ne lui en ait pas parlé. Son père la regardait sans savoir quoi répondre. La jeune fille sentait cependant qu’il fallait qu’elle raconte ce qu’elle savait. Il fallait que sa mère ne soit pas seule pour affronter cette épreuve. Cela lui coûtait d’en parler à son père. Lui qui les avait tous trahis. Peu lui importait les raisons qui l’avaient poussé à le faire. Cela resterait pour toujours à cause de lui que leur famille était à présent disloquée. Le seul élément positif qu’elle tirait de cette situation avait été qu’il tentait à présent de passer de vrais moments avec eux, même si personne n’était l’abri de son manque de patience. Il la prit dans ses bras et lui dit, autant à elle que pour lui-même :
– Je pense que ta mère sait parfaitement ce qu’elle a à faire, elle a toujours su prendre les bonnes décisions.
– Tu mens, sinon elle n’aurait jamais quitté le seul homme qu’elle a vraiment aimé !
– Tu as lu ça dans son sms ?
– Oui, papa, elle a dit…
Joe renifla un grand coup s’essuyant avec sa manche.
– Elle a dit qu’elle n’aimerait jamais quelqu’un comme toi et que c’était une bonne chose que Lionel ait eu cette réaction car elle n’aurait jamais pu l’aimer comme toi elle t’aimait.
Dire que le cœur de James explosa dans sa poitrine était un faible mot. Leur amour avait donc été réel.
Il prit Joséphine dans ses bras, déposant son menton sur ses cheveux. Elle eut un léger mouvement de recul mais il serra un peu plus son étreinte.
– Maman et toi, vous vous aimez toujours, n’est-ce pas ?
Il ne répondit pas. Il continua à la bercer jusqu’à ce qu’elle s’endorme sur le divan.
Tard dans la nuit, James pensa encore à sa femme. Il parcourut la chambre de ses deux autres enfants, remit tendrement la couverture sur chacun d’eux, imagina sa vie sans eux. Il imagina Victoire, seule dans son lit, sans personne pour la soutenir dans cette épreuve. Son cœur se serra, il aurait aimé pouvoir lui tenir la main et lui dire que tout se passerait bien, qu’il regrettait ses paroles. Ces derniers mois lui avaient tellement permis de tout chambouler dans sa vie. Non, pas que sa vie. Sa façon d’appréhender la vie. Ses enfants. Victoire.
Il la connaissait assez pour savoir que si elle avait opté pour cette solution, c’était qu’elle s’était persuadée qu’il s’agissait de la meilleure option pour tout le monde et que ce tout le monde l’incluait, lui.
Tard dans la nuit, il pianota non sans hésitation sur son téléphone :
Sache que mon cœur est assez grand pour accepter d’élever un autre enfant tant qu’il est de toi.
*
* *
Au réveil, Victoire ne consulta pas son téléphone, trop préoccupée par l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre. Elle ne faisait pas partie de ces femmes anti-avortement. Bien au contraire, elle était persuadée que chaque femme devait être libre d’enfanter ou non, au moment qu’il lui paraissait opportun. Mais ses pensées n’arrêtaient pas de ressasser un semblant de visage de l’enfant qu’elle s’apprêtait à laisser. Y penserait-elle à chaque date-anniversaire ? Se le reprocherait-elle lorsque le jour de la naissance approcherait et qu’elle serait encore absorbée par tout ce qu’elle aurait encore à gérer ? Elle avait la certitude que même sans naitre, cet enfant la hanterait jusqu’à la fin de ses jours.
Le portail de l’immeuble sonna. Milie l’attendait donc en bas. Victoire ferma la porte, la rouvrit et examina son intérieur comme si elle savait que cette expérience la changerait à jamais. Elle imagina un bref instant son appartement couvert de jouets et les pleurs d’un nouveau-né qui s’ensuivirent la firent chasser cette image immédiatement.
Milie l’attendait. Victoire monta dans la voiture, prenant un air faussement relax. Milie la scruta :
– Alors tu es toujours certaine de ta décision ?
Victoire n’avait pas envie de ravoir cette énième conversation. À quoi bon ressasser ? Elever un quatrième enfant seule ? Elle avait déjà du mal avec les trois qu’elle avait en garde partagée. Que dirait-elle à ce gosse quand elle se retrouverait trois jours par semaine seule avec lui sur son père alors qu’il verrait ses frère et sœurs partir chez un homme qu’il ne connait pas ? Comment ses enfants le prendraient-ils ? Ils avaient déjà largement souffert les mois qui avaient suivi la séparation pour ne pas voir leur mère avec un autre amour dans ses bras. Victoire prit son téléphone dans l’espoir qu’en la voyant consulter ses rendez-vous immobiliers, Milie comprendrait qu’il était préférable de la laisser tranquille. Milie se tut : le message était assez clair.
Victoire vit qu’elle avait reçu un message. Quand le prénom de son ex-mari apparut, elle pria qu’il n’y avait pas eu de problème majeur avec un des enfants et s’en voulut aussitôt d’avoir laissé son téléphone au salon pour la nuit.
Elle relut le message plusieurs fois, ne sachant si elle devait y répondre et – si elle le faisait – quels mots elle devait employer. Elle se mit à se ronger les ongles et à relire encore et encore le sms.
– Hé ? Ça va ? T’es bizarre…
Victoire tourna le téléphone vers son amie.
– Oh ! Waouh ! Au moins, il a une chouette réaction !
Victoire ne dit rien, elles entrèrent dans le parking de la clinique. Elle laissa Milie jacasser, répondant évasivement à ses questions, revoyant mentalement la dispute de la veille et la mêlant au sms qu’il lui avait envoyé.
Sans même s’en apercevoir, Victoire était assise dans ce long couloir blanc. En attente.
– Madame Amadéo ?
Elle releva la tête. Elle vit son gynéco debout attendant qu’elle passe l’entrée pour dire au revoir à cette petite vie. Elle revit ce même gynéco qui l’avait tant de fois accueillie un large sourire aux lèvres pour lui faire passer ses échographies, promesses d’un enfant en devenir.
Milie mit sa main sur sa cuisse et la regarda. Victoire lui sourit et Milie lui rendit un sourire encore plus éclatant. Victoire regarda le gynéco et dit :
– À vrai dire, je pense qu’on va devoir prendre rendez-vous pour l’écho du troisième mois mais aujourd’hui, on va aller se manger une bonne glace.
La femme enceinte repartit avec son amie. Un doute la submergeait cependant. Que voulait dire James dans son texto ? Qu’il voulait reprendre leur relation ou qu’il prendrait cet enfant dans un lot avec les trois premiers ? Victoire s’attarda sur ses ongles rongés jusqu’au sang. Milie la sortit de son cataclysme intérieur :
– Nous sommes arrivées. Ça va ?
– Mmm, acquiesça-t-elle.
– Tu réfléchis encore ?
– C’est normal, non ?
– Je crois que tu devrais appeler James pour lui parler.
Victoire savait qu’elle avait raison mais elle craignit d’avoir mal compris ce sms ou que lui-même regrettait déjà de l’avoir envoyé. Alors, elle décida de le faire par écrit :
Je suis partie de l’hôpital sans… Merci pour ce message, merci pour ta gentillesse.
Sobre. Peut-être qu’il lui en dira davantage. Elle commanda un trio de sorbets, se disant que c’est mieux pour leur bébé. Oui, dans sa tête, elle pense déjà à ce petit être qu’elle tiendra dans ses bras d’ici quelques mois, à cette bouffée d’amour qu’elle envahira de baisers jour après jour. Il n’aura pas les yeux de James, il aura les traits d’un quasi-inconnu qu’elle n’évoquera qu’à demi-mots mais cet enfant fera partie d’elle. À jamais.
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