L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 15 - De l'aide demandée…
ACTE 15
De l’aide demandée…
Il y a des courages qui semblent se trouver dans le désespoir total. Comme si notre être avait besoin de toucher le fond pour pouvoir émerger et enfin trouver la force de révéler tout ce qu’il a enfoui.
Je suis là, face à lui.
Je suis juste heureuse que cet homme porte des lunettes, comme une distance nécessaire entre son regard et mon cerveau qu’il tente de percer. J’apprécie que le bureau entre nous soit large, ça doit être un truc de psy pour éviter que leurs patients ne sautent dans leurs bras pour pleurer. Ce cabinet a dû en entendre des secrets. J’ai battu ma femme, je suis amoureux de ma cousine, je prends plaisir à empoisonner les chats de mes voisins, j’ai voulu noyer mon enfant… L’espace d’un instant, une seconde. De trop.
Une seconde. De. Trop.
Je me renfrogne. Cette seule seconde a brisé ma vie. Cette seule seconde a effacé les heures de câlins entre nous. Comment n’ai-je pas pu voir à quel point j’allais mal et que mes pensées à l’égard de mon enfant étaient le signe d’une dépression ?
– Alors comment allez-vous depuis la semaine passée ?
– Ça va…
Je sens son regard insistant qui m’incite à en dire davantage.
– Je n’ai plus eu de pensées… Enfin, vous voyez quoi…
– Vous pensez que la thérapie commence à faire effet…
– Oui, enfin je pense qu’avoir pu en parler librement avec vous m’a fait du bien.
Si librement signifie passer mon temps à me noyer sous des larmes de crocodile alors je jouis d’une liberté totalement outrageante. La femme forte que j’étais semble avoir été jetée aux ordures en même temps que mon placenta. Je me suis transformée en serpillère, incapable de répondre à toutes les attaques qu’on m’adresse. Pire, la moindre maladresse de James est interprétée comme un signe de haute trahison, une volonté de destruction, un besoin de soumettre. Je l’accusais d’avoir changé, je préférais ne pas voir que la maternité avait déterré en moi un tas d’émotions lointaines qui avaient besoin d’être évacuées.
– Plus de bien que la médication ?
Oui, j’ai pris des antidépresseurs. Oui, j’entre désormais dans cette catégorie peu reluisante de femmes dépressives et pas fichues de s’en sortir seules.
– Oui et non… La médication m’empêchait de penser alors que maintenant, j’ai l’impression de ne faire que ça !
– Et ça vous dérange ?
– Carrément ! J’ai l’impression de tout remettre en question, je n’arrête pas de tenter de faire des liens entre ce que je suis et la façon dont j’ai été élevée.
– On est souvent le fruit du modèle parental…
– Le mien n’a pas été au top…
Celui de James non plus et il semble pourtant capable de vivre avec.
– Souhaitez-vous développer ?
– Non, j’aimerais qu’on se concentre sur ma relation avec ma fille. C’est elle le plus important.
– Vous aussi, vous êtes importante.
– …
– Vous en doutez toujours ?
– …
Je ne sais pas quoi répondre, je sais que nous avons établi au cours de nos séances que l’arrivée de Joséphine avait certainement fait ressurgir pas mal de choses vécues pendant ma toute petite enfance sur la façon dont ma propre mère avait vécu sa maternité, mais j’ai juste envie de pleurer.
– Avez-vous pu poser des questions à votre père ?
– Oui, mais il est resté assez vague. Il m’a dit qu’à l’époque, il travaillait beaucoup et je pense qu’il avait déjà des liaisons.
– Votre mère s’est donc sentie moins importante à votre arrivée… L’arrivée d’un enfant modifie souvent pas mal de paramètres dans un couple…
– Peut-être…
– Le fait de la perdre au moment où vous-même appréhendiez la maternité était aussi un point crucial, déterminant…
Je l’écoute sans l’écouter. Il veut me convaincre, là où rien ne justifie celle que je suis au fond de moi. Je ne mérite pas d’être maman. J’arrive à peine à la cheville de James. Il affronte tout, aborde en permanence un visage rayonnant dès que je pose Joséphine dans ses bras. Même s’il est fatigué après sa journée de travail. Même si je le réveille à trois heures du matin alors qu’il doit se lever deux plus tard. Même quand il fait le ménage pendant que je dors en plein après-midi. Voilà l’homme qu’il est. Et voilà, celle que je suis : la femme qui va voir un psy.
Je passe à nouveau à l’extrême pour culpabiliser. Il faut que j’apprenne à nuancer. Il n’est pas que cet homme-là. Il existe en lui une autre version, une version que je n’aime pas. Rien ne semble lui convenir sauf si je tends vers l’éducation que lui ont prodiguée ses merveilleux parents. Je me dis que même si nous n’avions pas eu Joséphine aussi rapidement, il ne se serait dévoilé qu’à l’arrivée d’un enfant de toute façon.
Je pense à tout ce que cela a modifié entre James et moi. À tout le mal qu’il me fait quand il me reproche parfois en un regard de ne pas être la mère qu’il souhaitait pour notre enfant. Je me sens jugée. Sans arrêt.
La parentalité est-elle le berceau de l’émergence du mal en chacun de nous ?
– Pourquoi restez-vous aussi persistante à en parler ?
– Elle est morte point. Je ne vais pas non plus dire du mal d’une morte !
Je ravale ma colère. Je sais que quand je rentrerai, le frigo se videra en moi pour m’apaiser.
– Et pourquoi pas ? Parce que votre mère est décédée, vous vous devez d’oublier tous vos manques ?
Je me ronge les ongles. J’ai envie de partir sans pour autant être capable de me lever. Alors, je me plonge dans mon mutisme.
– Victoire, votre dépression post-partum a été trop loin avant que vous ne veniez me consulter. Vous avez tellement de choses en vous et vous devez vous en libérer pour qu’elles n’aient aucun impact sur vous et votre enfant, reprend-il.
– Mais je vais bien maintenant ! Je me sens bien ! Je n’ai plus de pensées morbides. Je profite du temps que je passe avec ma fille. Tout va bien !
– Tout va bien donc… Alors que faites-vous là ?
– On a pris rendez-vous.
– Mais vous auriez pu l’annuler. Pourtant, vous êtes là devant moi…
Je fonds en larmes. Je ne prends même pas la peine de les essuyer sur ma joue.
– Je ne sais pas par où commencer…
– Commençons par le positif de votre semaine alors, commence-t-il d’une voix enjouée qu’il termine par un clin d’œil. Rappelez-vous l’importance de se remémorer au moins trois choses positives chaque jour.
Je réfléchis un instant. Cultiver le bonheur quand on a pensé à noyer sa fille est quelque chose que j’ai du mal à accepter.
– Eh bien, j’ai vendu trois maisons cette semaine.
– Mmmmm…
– Joséphine a repris du poids.
– Beaucoup ?
– Elle rejoint tout doucement la courbe normale de croissance.
– Qu’en avez-vous pensé ?
– J’étais contente.
Eh oui, j’étais vraiment contente. Aussitôt, mes pensées sont absorbées par ma culpabilité. Cela doit se lire sur mon visage car il reprend la parole avec douceur :
– Victoire, vous culpabilisez toujours ?
– Comment ne pas culpabiliser ?
Ma voix devient cassante mais je me promets intérieurement de ne plus pleurer. Je me sers dans la boite à mouchoirs installée sur son bureau et m’essuie le nez.
– J’en ai voulu à mon bébé de sombrer elle aussi en dépression face à sa mère totalement incompétente !
Tant pis, je pleure. Après tout, je le paie pour le supporter.
– Victoire, votre esprit cherchait à vous faire passer un message. Votre fille également. C’était sa façon à elle de pointer du doigt ce qui n’allait pas. Votre inconscient vous parlait, lui aussi. Il n’y a pas à culpabiliser. Les enfants sont une formidable chance pour nous de revenir sur notre propre chemin pour mieux avancer.
– Si je suis la théorie dont vous m’avez parlé, – vous savez qu’un premier enfant hérite de l’inconscient de sa mère voire de toute la famille et qu’on revit souvent à son arrivée, sa propre enfance ? –, qu’est-ce que j’ai transmis à ma fille ? Je l’ai bousillée dès la naissance !
Je me renfrogne, ce type avec ces concepts à la con selon lesquels il faut me reprogrammer peut aller se faire voir ! Je suis une mauvaise mère, une épouse à peine passable.
Un monstre.
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