Le moulin de la Sourdine
Chapitre IX
Le café Vuillemard, au coin de la rue du Papegai et de l’impasse de la Courte, était le moins fréquenté du quartier. On n’y avait pas la place pour danser et son état de délabrement éloignait la jeunesse. C’était une création récente de Vuillemard qui s’était contenté d’abattre un mur de cloison entre deux pièces sans y faire d’autres frais. Les papiers de tenture subsistaient, rose pour la première partie de la salle, jaune pour l’autre moitié, et les tables et les chaises étaient dépareillées. Au reste, Vuillemard ne fondait pas d’espoir déraisonnable sur cette entreprise. Il se déclarait satisfait des petits bénéfices que réalisait sa femme pendant qu’il travaillait lui-même à l’usine. Parmi ses compagnons de travail qui demeuraient à la Malleboine, beaucoup se faisaient un devoir de venir consommer chez lui une ou deux fois par semaine. Dimanche était le meilleur jour de vente
183
et cette après-midi avait été particulièrement fructueuse. On s’était échauffé en parlant du crime et de la fuite de Troussequin, les uns voulant croire encore à son innocence, les autres non, et l’on était passé de la bière à l’apéritif sans arrêter de boire. Mais après dîner, les clients n’étaient plus aussi nombreux, à beaucoup près, et, dès neuf heures du soir, il ne restait dans la salle que Pierre Artevel, le frère aîné de Marie-Louise, qui jouait aux cartes avec le patron et deux amis de celui-ci. Trésor, à la recherche de sa maman Minie, était entré en passant et se tenait derrière Artevel. Ses recherches l’avaient conduit de café en café, et il riait tout seul, sans raison apparente, à cause d’un commencement d’ivresse. Tout d’un coup, il devint sérieux et dit aux joueurs :
« Regardez comme je fais. »
Les quatre têtes se levèrent en même temps. Trésor s’empara du verre d’Artevel et se gonfla les joues d’une grande lampée de bière. Pinçant alors ses deux lèvres entre le pouce et l’index, il rejeta le liquide jusqu’à la dernière goutte dans le
184
verre le plus éloigné, qui était celui du patron, et cela sans courber d’une ligne sa haute taille, d’un jet sûr et précis comme un trait d’arbalète. C’était un tour d’adresse incomparable, dont il était seul dans toute la ville et peut-être au monde à connaître le secret. Il ne s’y essayait d’ailleurs que rarement et poussé par l’inspiration. Pierre Artevel et les deux autres clients s’étaient mis à rire avec amitié, mais le patron prit la chose de mauvaise humeur. Soulevant son verre encore écumant de la violence du jet, il traita Trésor de cochon malade, le menaçant de lui faire la reconduite à coups de pieds. Le coupable ne l’entendait guère, le regard occupé d’un papillon du soir, et riant comme sans y penser. Vuillemard entra en fureur.
« D’abord, moi je te défends de mettre les pieds dans mon établissement, tu m’as bien compris ? au lieu de venir ici pour déranger le monde, tu aurais mieux fait de me payer les deux apéritifs que tu m’as bus avant dîner ! grand feignant ! j’estime qu’à ton âge, un garçon devrait être honteux de traîner les rues sans rien faire de ses dix doigts ! »
185
Artevel et les deux compagnons firent entendre un murmure de conciliation, nuancé de reproche. Il y avait, dans le fait de réclamer de l’argent à Trésor, quelque chose qui blessait leur sentiment des convenances. Aussi bien trouvaient-ils juste que ce garçon de vingt-cinq ans menât une existence de parfaite oisiveté. Ce n’était pas son affaire de travailler, si léger. Au chantier ou à l’usine, il leur arrivait de penser à lui, l’imaginaient bâillant dans la rue de la Clé-d’Or, sur la dernière marche du grand escalier, ou poussant du pied un caillou le long de l’impasse de la Sourdine. C’était un ami qui rêvait pour eux. Vuillemard lui-même se sentit en faute et sa colère trouva un détour. Il montra du doigt un énorme bouton, enflammé, d’une couleur lie de vin, suppurant et sanguinolent, que Trésor avait au cou.
« Regardez-moi ce malpropre-là, dit-il, avec son robinet à cassis sous le menton ! ça n’est pourtant pas gêné de venir boire dans le verre des personnes ! Est-ce que je suis forcé d’attraper toutes ses maladies, moi ? Ah ! on me paierait cher pour boire après lui ! »
186
D’un geste dégoûté, il repoussa son verre. Trésor le vida d’un trait sans quitter des yeux le lourd papillon qui tournait en rond au-dessus de la table, et comme l’insecte se déplaçait vers l’entrée de la salle, il se mit à sa poursuite d’un élan qui fit vaciller la chaise du patron. Il y eut un moment de vacarme. Trésor sautait sur les tables avec de grands éclats de rire, renversant les chaises, heurtant la lampe électrique, et Vuillemard jurait qu’il allait le flanquer à la rue d’une belle façon. Enfin, le papillon affolé parvint à s’échapper par la porte ouverte, et Trésor courut derrière lui. On l’entendit rire encore dans la rue du Papegai.
Vers 9 heures et demie, le père d’Artevel entra dans le café, donnant la main à Marie-Louise qu’il venait de promener au bord du fleuve. Il avait travaillé jusqu’au milieu de l’après-midi à monter du bois dans le grenier d’une maison de la ville haute, mais en rentrant chez lui, il s’était rasé et avait passé une chemise blanche au col souple et bas noué d’un cordon tressé à deux couleurs. Malgré ses vêtements de travail usés et écorchés, sa mise paraissait soignée. Le patron
187
l’invita à s’asseoir, mais il se défendit de rien prendre.
« La petite a sommeil, je n’ai pas le temps. J’avais promis à sa mère de la ramener à neuf heures et voilà qu’il est la demie... »
Marie-Louise s’approcha de son frère qui la prit par la taille, et l’un des joueurs fit observer :
« Ces deux-là, ils sont bien le frère et la sœur... Le portrait d’Artevel, quoi... »
En effet, les trois Artevel se ressemblaient étrangement, mais le père avait les cheveux blancs et son visage brun était marqué de rides que le moindre sourire creusait et ramifiait. Il regarda ses enfants et convint avec un effort de modestie :
« Question de me ressembler, on ne peut pas dire non...
– Et ils sont huit comme ça, dit l’un des joueurs.
– Et ce n’est peut-être pas fini ! » ajouta Vuillemard avec un clin d’œil.
Artevel hocha la tête et parla d’autre chose.
188
Crainte de paraître naïf, il ne voulait pas avouer qu’il envisageait sans trop de déplaisir d’avoir encore un ou deux enfants. Sans doute, il fallait les nourrir et sa femme avait le mal de les mettre au monde, mais elle n’y regardait pas. Rentrant de son travail, les soirs d’été qu’il descendait dans le quartier de la Malleboine, il entendait déjà du haut du grand escalier, crier à tous les échos le nom d’Artevel, et dans toutes les rues piaillaient et riaient des Artevel, les uns à quatre pattes, les autres courant des deux, ou encore à cloche-pied, les plus petits s’essayant à leurs premiers pas. Tout le long de son chemin, il lui partait des Artevels dans les jambes. Parfois, il en cueillait un au passage et quand il avait le nez dessus, reconnaissait l’Artevel d’un de ses frères ou de ses cousins. Sans parler des enfants de ses sœurs, ils étaient trente-deux du nom dans le quartier et il y en avait à Lyon, à Paris, en Amérique et en Australie, pour ne rien dire de la souche flamande. Lui, Artevel, il se sentait comme soulevé et porté par la tribu blonde et hâlée, et la rumeur et le tourbillon de tous ces Artevels le reposaient de sa fatigue de l’usine.
189
« En nous en revenant par la rue des Ladres, dit-il à Vuillemard, j’ai aperçu Maillard devant nous, qui tournait dans la rue de l’Ourson... »
Il y eut un temps de silence, chacun songeant à Troussequin, et Artevel ajouta :
« Si ça l’amuse... »
Les joueurs et Marie-Louise elle-même, firent entendre un gloussement de satisfaction à l’idée de Maillard arpentant les rues comme un fauve. L’homme ne l’avait pas attendu et on en était heureux. Tous ses amis réprouvaient le crime de Troussequin, mais il n’y avait personne qui ne fût tenté de le plaindre et de l’excuser un peu. Il n’était pas tout à fait responsable. Comme un affamé se jette sur la nourriture et la déchire des mains et des dents, et souille son visage, ses vêtements, lui, le monstre, la bête lasse d’espérer la belle qui devait le changer en homme, il s’était laissé aller avec toute la fureur d’un élan trop longtemps déçu. Et peut-être qu’il s’était vengé aussi et de toutes manières. Au plus profond du cœur, on lui savait gré de cette violence et on l’en aimait davantage. Pour les habitants de la
190
Malleboine, Troussequin n’était pas seulement un des leurs ; son visage humble et terrible était celui de leur misère ; une même grimace pour la joie et pour la douleur, et qui dégoûtait les notaires et les domestiques des notaires. D’ailleurs, un crime qui scandalisait la bonne société ne méritait pas qu’on fît les hauts cris, et, même ignoble, c’était se trahir que d’en paraître scandalisé.
« Mauvaise affaire pour lui, soupira Pierre Artevel. Avec une gueule comme la sienne, on ne se cache pas longtemps... »
Artevel, le père, s’appuya d’une main sur la table pour donner son opinion sur le cas du fugitif, mais il y renonça et dit simplement :
« Allons nous coucher, Marie-Louise. Est-ce que tu restes longtemps, petit ?
– Pas plus d’une heure, répondit Pierre en embrassant sa sœur. Sûrement pas plus. »
Le père parut hésiter et porta la main à sa poche.
« Je vais tout de même te laisser la clé, dit-il
191
en la posant sur la table. Des fois que tu serais retenu, ta mère n’aime pas sentir la porte ouverte... Au revoir tous », ajouta-t-il en poussant Marie-Louise devant lui.
Demeurés seuls, les quatre hommes se mirent au jeu avec plus d’application. Vuillemard, par son âpreté, n’avait pas d’égal pour animer une partie. Il faisait si bien par ses reproches, son ironie, et même ses silences, que chacun jetait sa carte comme un défi. Pierre Artevel, qui jouait rarement, car il abandonnait presque toute sa paie à sa mère, montrait moins de hargne que ses compagnons. Plusieurs fois, même, il se laissa surprendre à être distrait. Vers 11 heures, comme il battait les cartes, la porte s’ouvrit et le jeu lui tomba des mains.
Arrêté au seuil, Troussequin regardait dans la salle avec l’espèce de sourire qu’on lui connaissait, une grimace à tout exprimer, qui tordait le bas du visage, faisait saillir en bourrelet la ligne des sourcils, et creusait encore l’enfoncement de la face.
« J’en ai plein les jambes », grogna-t-il en
192
refermant, du coude, la porte derrière lui.
Il s’avança d’un pas lourd, la tête un peu penchée vers le creux de l’épaule droite, avec un balancement animal, dont la fatigue exagérait l’amplitude. Les quatre hommes s’étaient levés et le regardaient en silence. Lorsqu’il passa sous la lampe, son ombre qui se balançait derrière lui, vint à le précéder et bondit jusqu’à la table des joueurs. L’un d’eux eut un mouvement de recul. Troussequin sentit dans l’accueil de ses amis quelque chose d’inquiétant. Il s’arrêta à trois pas et le regard de ses petits yeux vifs profondément enfoncés, allait de l’un à l’autre avec un air interrogateur. Pierre Artevel demanda d’une voix mal assurée :
« Où donc que tu étais depuis hier soir ?
– Hier, j’ai travaillé chez Marguet le notaire, et en rentrant, l’idée m’a pris d’aller voir Klein, un ami à moi, qui a une baraque dans le milieu des bois entre Sexelles et Saint-Aunay. Pourquoi me demandes-tu ça ? Vous me cherchiez ? »
Artevel ne sut répondre et regarda ses compagnons. Se pouvait-il que Troussequin fût
193
non seulement innocent, mais ignorant d’un crime commis la veille et dont tout le monde était informé ? Vuillemard demanda d’une voix lente :
« Est-ce que tu n’aurais pas lu les journaux de ce matin ? »
Troussequin secoua la tête.
« Qu’est-ce qu’il y a, la guerre est déclarée ?
– Non, ce n’est pas ça... »
Quelqu’un tira un journal de sa poche, mais n’osant le remettre lui-même, le passa au voisin. De mains en mains, il fit le tour de la table et ce fut Artevel qui le remit à Troussequin en montrant du doigt l’article qui le concernait. Le monstre se mit à lire et les joueurs à épier son visage dont les traits demeuraient immobiles. La lecture achevée, il rendit le journal et fit entendre un rire hébété. Mais, tandis qu’il regardait les quatre compagnons, ses yeux étaient emplis d’une telle épouvante que toutes les mains se tendirent vers lui. Sa bouche bâilla largement, et il en sortit d’abord une longue plainte basse, d’agonisant qui meurt d’effort, puis un hurlement
194
de terreur, et il marcha vers le fond de la salle en criant :
« Ce n’est pas moi ! Je n’ai pas tué ! Ce n’est pas moi ! »
Il revint à la table, et tombant à genoux devant les joueurs comme s’ils eussent été ses juges, il cria encore :
« Je jure que ce n’est pas moi ! Je jure que je n’ai tué personne... je jure... »
Ses dents s’entrechoquaient et il se mit à bafouiller. Artevel voulut le rassurer par des paroles affectueuses et lui passa son bras autour du cou. Au contact, Troussequin fut pris d’une peur panique, se dégagea d’un mouvement brutal et franchit la porte en courant, sans penser à la bicyclette qu’il avait rangée contre le mur du café. Artevel se jeta à sa poursuite dans la rue du Papegai, le priant, d’une voix haletante, qu’il l’attendît et l’écoutât au moins une minute. Troussequin courait sans se retourner, enfilant une rue après l’autre, cherchant confusément une issue vers la ville haute et les longs espaces. Artevel le rejoignit enfin dans la rue des Oiseaux
195
et réussit à l’apaiser, sinon à lui faire entendre raison. Il lui donnait le conseil d’aller se livrer à la police et là, d’expliquer pourquoi il avait disparu depuis la veille. Le fait qu’il fût revenu dans le quartier lui était favorable, et ses amis témoigneraient qu’il était entré chez Vuillemard sans méfiance. Mais Troussequin ne comprenait pas le sens de ses exhortations et n’en saisissait que l’intention amicale. Parfois, il se remettait à courir, comme s’il eût été pressé d’émerger enfin de la ville profonde dans la lumière du Rond-Point, et puis s’arrêtait pour crier encore son innocence. À cette heure, la rue des Oiseaux était déserte et ils ne firent d’autre rencontre que celle d’un groupe d’artilleurs sortant du numéro 15 de la rue des Nonettes.
Dissimulé dans l’ombre de la rue de la Clé-d’Or, le brigadier Maillard surveillait leurs mouvements. Tout à l’heure, au bureau, un coup de téléphone l’avait informé que Troussequin venait d’entrer en ville à bicyclette et il était accouru avec l’agent Charlasse et l’agent Guilbon. Il aurait pu le surprendre dans la rue des Oiseaux au détour d’une venelle, les occasions ne
196
lui avaient pas manqué. Pourtant, il avait choisi la rue de la Clé-d’Or, courant délibérément le risque de le laisser échapper par une voie transversale. La rue des Oiseaux était obscure et il n’apercevait des deux hommes qu’une ombre jumelée qui s’effaçait parfois complètement. Le bruit des voix et des pas le renseignait mieux, mais Maillard n’en était pas moins angoissé. Jamais l’accomplissement de sa besogne n’avait été contrarié par de telles hésitations et à vrai dire, il ne savait pas encore s’il appréhenderait Troussequin. Le cas était épineux. Puisque ce prétendu criminel revenait de lui-même dans la ville, c’est peut-être qu’il avait l’intention de se livrer à la police. Fallait-il, en l’arrêtant à mi-chemin, lui ôter le bénéfice d’un geste volontaire ? D’autre part, le brigadier connaissait assez Troussequin pour le croire capable, même innocent, de s’enfuir dans la campagne et d’aggraver ainsi sa situation. L’arrêter, c’était peut-être le protéger contre lui-même, sans compter que les gendarmes, le surprenant au coin d’un bois, auraient tôt fait de l’abattre d’un coup de revolver. Au moindre semblant de défense, ils
197
n’en feraient pas à deux fois. Maillard méprisait profondément les gendarmes, à ses yeux des gens sans nuances. L’idée de leur remettre le sort de Troussequin le décida. Il poussa ses deux agents dans un couloir et s’y engagea lui-même à demi.
« Et surtout, ne pas me l’effaroucher, dit-il. Je veux du moelleux et de la politesse. On n’est pas là pour faire du travail de gendarmes. »
Guilbon eut un mot d’approbation, mais Charlasse ne répondit pas. Il en voulait au brigadier de l’avoir choisi pour porter la main sur un ami, alors qu’il y avait au poste deux autres agents que cette corvée n’eût pas gênés. Dans un mouvement de rancune, il se mit à tousser bruyamment, avec une intention évidente. À la vérité, Troussequin n’était pas encore à portée de l’entendre, et il le savait, mais il voulait manifester ainsi sa mauvaise humeur. À tâtons, dans la nuit du couloir, Maillard l’empoigna par l’étoffe de sa tunique et l’amenant à lui d’une secousse, lui dit à l’oreille :
« Ne t’amuse pas à ce petit jeu-là, gamin. J’aurais tôt fait de te museler, moi. »
198
Charlasse, vaincu, attendit en silence. Troussequin et Artevel débouchaient de la rue des Oiseaux dans la lumière du carrefour des Cinq. Maillard eut un serrement de cœur et sentit revenir ses hésitations. Le temps pressait. Il décida que si Troussequin s’engageait dans la rue Raulin qui était la voie la plus courte pour se rendre au commissariat, il le laisserait aller à son gré. Les deux hommes étaient au milieu de la petite place et Artevel appuyait visiblement sur sa droite, en direction de la rue Raulin. L’autre le suivit d’abord quelques pas sans saisir son intention, mais levant la tête, il chercha des yeux le grand escalier, et s’écartant de son compagnon, se hâta vers la rue de la Clé-d’Or.
Lorsque Maillard sortit du couloir avec ses deux agents, Troussequin eut un sursaut d’effroi, et, reculant devant le brigadier, alla s’adosser à la muraille du Rond-Point. Les jambes à demi-fléchies, les mains collées à la pierre, le regard sournois, il semblait prêt à bondir.
« Où allais-tu ? » demanda Maillard.
Le monstre resta muet, épiant les gestes des
199
agents. Artevel voulut parler, mais le brigadier lui imposa silence :
« Ferme ta boîte. Tu devrais être couché. »
Artevel se cabra et sentit le chaud de la colère sur ses joues, mais il fit l’effort de se contenir. Maillard se tourna vers Troussequin et lui dit avec douceur :
« Allons, Marcel, dis-moi où tu allais. »
Le monstre fut touché d’entendre ainsi ce prénom qu’on ne lui donnait plus guère, même parmi les gens de son âge. Son corps tendu parut s’amollir et sa grosse tête s’avancer à la rencontre du prénom, mais comme Maillard lui touchait l’épaule, il se méprit sur l’intention du geste et d’un coup de patte lui fit retirer sa main, en grondant :
« Laisse-moi passer. Je veux m’en aller. Laisse-moi passer tout de suite. »
Sa voix était menaçante, son attitude l’était davantage. Artevel comprit qu’il ne se laisserait pas appréhender sans une vive résistance et tout d’un coup, il se sentait lui-même engagé à fond
200
dans l’affaire, un peu par devoir d’amitié et plus encore par le désir de violence qu’une indignation irraisonnée lui faisait monter à la tête. Si l’arrestation se fût opérée dans la ville haute, peut-être serait-il resté spectateur, mais rue de la Clé-d’Or, Maillard et ses agents faisaient figure d’intrus, forçant sa retraite pour lui arracher un ami. Il eut le sentiment de cette intrusion en s’avisant tout à coup de la présence de Charlasse, qui se tenait devant lui, entre Maillard et Guilbon, un peu en retrait. Charlasse et lui avaient grandi ensemble dans les rues de la Malleboine et pendant vingt ans, ils s’étaient tenus si près l’un de l’autre qu’il leur semblait être d’une même famille. L’année dernière encore, rentrant du service militaire, ils avaient cherché ensemble du travail. Artevel se tourna vers le brigadier et lui dit sèchement :
« Renvoie Charlasse, ce n’est pas sa place d’être ici.
– C’est toi que je vais renvoyer chez ta mère, répliqua Maillard, et avec une correction.
– Renvoie Charlasse. Tu m’as compris, gros
201
cochon ? »
La main crispée au fond de sa poche sur la clé que lui avait remise son père tout à l’heure, Artevel fit un pas en avant. Au moment, Guilbon le tira en arrière par le col de son veston, comme il eût saisi un malfaiteur. Rendu enragé par l’injure, Artevel se retourna, frappant de revers avec la clé qu’il tenait serrée en son poing. L’ombre était trompeuse. Ce fut Charlasse qui reçut le coup. La clé avait éraflé le menton, lui causant une blessure cuisante, et porté rudement sur la clavicule. Charlasse crut qu’Artevel entendait le punir ainsi de sa trahison. Il se jeta sur lui.
Troussequin, voyant son ami aux prises avec les deux agents, fit un bond en avant et faillit passer. Bien qu’il s’attendît à l’assaut, le brigadier vacilla sous la violence du coup de tête qu’il reçut en pleine poitrine, et il fut une seconde à chercher sa respiration. Troussequin aurait pu profiter de la surprise pour lui échapper, mais il ne songea d’abord qu’à pousser son avantage sur Maillard et à le faire reculer. Il éprouvait
202
d’ailleurs bien plus le besoin de vaincre que de s’enfuir, lui semblant qu’il dût faire la preuve de son innocence à la force du poignet. Maillard recula en effet de deux ou trois pas, mais il reprit son aplomb, et comme le pied de Troussequin hésitait sur le pavé poli et glissant, il le ramena au mur d’un seul élan. C’était une faute de sa part et il s’en repentit aussitôt. Prenant appui du talon contre le bas du mur, Troussequin le ceinturait de ses bras puissants et, plus petit d’au moins une tête, lui rejetait le menton en arrière avec le sommet de son crâne. Maillard n’avait aucune prise sur lui et, à faire le gros dos, s’épuisait dans une résistance toute passive. Il essayait maintenant de reculer, mais l’étreinte l’immobilisait et, de seconde en seconde, il se sentait fléchir. L’avantage de sa taille et de son poids ne le servait presque pas, tandis que la puissance de l’autre, ramassée, trouvait toute son utilité. Enfin, il réussit à dégager son menton, ce qui lui permit de ployer les épaules, et de saisir son adversaire aux hanches. Mais à bout de bras, la prise était peu efficace, et Maillard faiblissait. À force de secouer Troussequin, il réussit
203
pourtant à lui faire perdre son point d’appui, à déplacer l’axe du combat et enfin à s’adosser lui-même à la muraille. L’étreinte des deux mains nouées sur ses reins n’en restait pas moins dangereuse. Il s’en débarrassa en frottant son dos contre les moellons rugueux du grand mur. Les mains écorchées et endolories, Troussequin dut se résigner à lâcher prise. Fatigué, pressé d’en finir, Maillard le poussa vers le milieu de la chaussée et ils s’étreignirent sans reprendre haleine.
Dans l’ombre de la rue de la Clé-d’Or, les deux groupes, à quelques pas d’intervalle, combattaient en silence. Un couple traversa le carrefour sans même soupçonner leur présence. Artevel, un genou en terre, tenait sous son bras l’agent Guilbon par le cou, paralysant ainsi ses mouvements et de sa main libre se cramponnait à Charlasse. Tandis qu’ils échangeaient des coups incertains, un beuglement triomphal éclata au-dessus de leurs têtes. C’était l’équipe de rugby qui parcourait les rues de la ville haute au débarquer de la gare et clamait sa victoire de l’après-midi. Elle passa devant le Rond-Point au
204
pas cadencé en chantant son refrain :
Honneur à notre vieux Club olympique,
La fière et vaillante équipe
Dont le maillot vert et noir
Vole de victoire en victoire.
Au-dessus du grand escalier, un joueur donna un coup de poing dans les volets de bois de la teinturerie Buquanant et derrière lui, tous les autres cognèrent à leur tour. L’équipe, exaltée par ce roulement, ne sentit plus la fatigue de l’après-midi et prit le pas de charge dans la rue des Rencontres, comme s’il se fût agi de marquer un essai, en criant : « Au pied, l’Olympique ! Suivez, l’Olympique ! » et encore : « Vive le Président Fouchard ! Vive l’Olympique ! » Au premier bruit des poings sur les volets de la boutique, Buq, dont la chambre était au premier étage, se leva et vint à la fenêtre. Il put encore apercevoir de dos la silhouette du secrétaire de la société, qui suivait péniblement la glorieuse
205
équipe.
Maillard et Troussequin, si étroitement liés qu’ils semblaient n’être plus qu’un bloc, ne prêtèrent aucune attention au tumulte. Ils combattaient sans ruse, d’un dur effort qui les tenait immobiles. Pour la première fois Maillard sentait le poids de l’âge et faisait appel à toutes ses ressources. Enfin, il réussit à soulever son adversaire et à le jeter au sol dans une position difficile. Les épaules à terre, Troussequin s’abandonna et, sans résistance, se laissa passer les menottes.
« C’est bon, murmura-t-il, mettons que ce soit moi. »
Malgré l’excitation du combat, Maillard fut touché par ce naïf désespoir du prisonnier qui semblait n’avoir attendu de la justice que la chance d’un pugilat. Il l’aida à se remettre sur pied avec des précautions presque amicales. La défaite de Troussequin avait mis fin à l’autre bataille. Artevel et Charlasse, le visage ensanglanté, se regardaient maintenant sans colère, avec toute l’amitié des anciens jours. En
206
ramassant son képi sur le pavé, Charlasse découvrit la clé qui l’avait frappé tout à l’heure.
« C’est ma clé, dit Artevel. Mais garde-la.
– Pourquoi ?
– Tu vois bien, fit Artevel en montrant l’agent Guilbon qui le tenait à deux mains par le bras. Tu vois bien que je suis bon. Ma clé, tu vas la rendre à ma mère. Tu lui diras que c’est moi qui t’envoie. »
Charlasse empocha la clé. Maillard s’avançait vers le groupe en poussant Troussequin. Il jeta sur Artevel un regard de colère et ricana :
« Te voilà pourtant calmé, l’Artevel ! Je te promets que ça va te coûter cher d’avoir voulu faire le malin. Entrave à la force publique ? Injure à agents ? Coups et blessures ? Tu n’en sortiras pas de sitôt ! »
Charlasse baissait la tête en manipulant son képi. Maillard lui ordonna :
« Prends-moi ce salaud-là par l’autre bras, et en route. »
Charlasse ne bougea pas. Le brigadier répéta :
207
« Prends-moi cet homme-là par le bras. »
Charlasse leva la tête et tordit son képi dans ses mains comme une casquette. On entendit le craquement feutré du cartonnage. Il allait le jeter à la face du brigadier, mais Artevel, de son bras resté libre, l’attira contre lui en murmurant :
« Prends-moi le bras, Lulu. Ne me laisse pas partir tout seul avec eux. »
208