Le moulin de la Sourdine
Chapitre VI
Du haut du grand escalier de pierre, le quartier de la Malleboine apparut à Coinchot comme une ville noire et profonde au pied d’une falaise. Le mur du Rond-Point projetait sur le bas de l’escalier et la rue de la Clé-d’Or, une ombre épaisse. Plus loin, au carrefour des Cinq, un bec électrique éclairait les maisons d’angle, découpant d’un trait lumineux le profil d’une échauguette. La rue Gorgerin, la rue du Sire-de-Roulans, et la rue aux Oiseaux, se perdaient dans la nuit et le brouillard qui montait du fleuve. On en devinait la fuite sinueuse au tracé fragile de quelques lumières filtrées par des abat-jour, des rideaux ou des carreaux encrassés. Au-delà de ces couloirs de ténèbres apparaissaient des zones de clarté diffuse, difficiles à situer et qui révélaient l’emplacement d’un café.
Comme il était en bas de l’escalier, Coinchot
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vit deux hommes traverser le carrefour des Cinq en courant et pensa qu’il arrivait à la fin d’une querelle. Il se rappela les rues du quartier de la Malleboine, au temps de sa jeunesse, un mort par semaine et la police n’osant guère s’y risquer après huit heures du soir. Depuis, les choses avaient bien changé et on ne s’y entre-tuait pour ainsi dire plus. Après la guerre, on avait pu craindre un moment que l’affluence des Polaks et des Kabyles n’y remît le désordre d’autrefois, mais la police s’était montrée ferme et la crise avait ensuite chassé tous ces étrangers.
Dans la rue de la Clé-d’Or, le docteur fut abordé par un homme qui sortait de l’ombre d’un porche. C’était un garçon de vingt-cinq ans, au corps grêle et d’une taille au-dessus de la moyenne. Avec un nez très long, de larges oreilles décollées et une peau boutonneuse et des chairs malsaines d’affamé et de scrofuleux, il avait un air avenant.
« Tiens, voilà Trésor ! dit Coinchot. Tu es venu à ma rencontre ?
– Oui, médecin, répondit Trésor. Je pensais
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bien que tu arriverais par là. Ma maman Minie te voyait venir par la rampe du Blaireau, mais moi j’étais tranquille. Tu avais meilleur par ici. Pas vrai ? »
Traversant le carrefour, ils s’engagèrent dans la rue aux Oiseaux. Trésor marchait un pas en avant, à cause de l’ombre et avertissait le docteur des inégalités du sol.
« Au juste, qu’est-ce qu’il y a de cassé ? demanda Coinchot.
– C’est ma maman Marion qui est malade, dit Trésor. À propos, il ne faudra pas l’engueuler... Attention, médecin, il y a un trou, va-t’en plutôt sur la droite. Ces temps derniers, mes mamans ont eu bien des ennuis. L’année passée, elles s’étaient mises avec Billotey... tu l’as peut-être su ? Pendant six mois, tout a bien été, mais voilà qu’il en est venu un autre habiter encore avec nous, un nommé Manaquès, qui se trouvait sans place. Billotey ne pouvait pas être content, ni personne. Et puis, habiter quatre dans une chambre, sans compter moi, ce n’est pas commode. Mes mamans ne pouvaient plus
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recevoir du monde comme avant. Si je me plains, c’est plutôt pour elles. Avec le mal qu’elles ont...
– Et qu’est-ce que tu fais, toi ?
– Rien, dit Trésor.
– À ton âge, tu pourrais tout de même travailler, voyons.
– Bien sûr, dit Trésor, bien sûr. »
Après avoir marché cent mètres dans la rue aux Oiseaux, ils tournèrent à droite dans l’impasse de la Sourdine. Coinchot fut saisi par un courant d’air frais et humide, et il crut entendre le murmure du ruisseau souterrain qui débouchait derrière l’impasse, après avoir cheminé sous la ville haute.
« Attention, médecin, il fait noir. L’année dernière, ils avaient bien mis un bec électrique, mais à chaque instant on chopait des ampoules... »
Au milieu de la chaussée, le pavé était visqueux, à cause des eaux ménagères qui allaient au ruisseau ; sur les côtés, il était moussu et à peine moins dangereux. Le docteur marchait avec
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précaution et appréciait les avertissements de Trésor. Au fond de l’impasse, sur le seuil de la maison qui bouchait la venelle, brûlait une petite lampe à essence, dont la clarté était à chaque instant interceptée par des allées et venues. Il semblait qu’il y eût auprès de la malade une assistance assez nombreuse, mais à l’arrivée du docteur, les curieux se résorbèrent dans l’ombre de l’impasse. Lorsqu’il entra dans la pièce, l’unique du logement, de plain-pied avec la rue, les deux sœurs étaient seules. Le docteur reconnut la chambre où il avait quelque vingt ans plus tôt, donné les derniers soins à Tétère. Elle était spacieuse et haute de plafond, mais les murs étaient noirs et gluants, les boiseries moisies, spongieuses. Elle n’avait pas de fenêtre, mais tout au fond, une porte vitrée qui ouvrait sur le ruisseau, à l’endroit où il sortait de terre. L’ameublement était misérable : un lit campagnard, en bois vermoulu, un lit de sangle des stocks américains, un poêle en fonte à deux trous et une table carrée. Les chaises étaient si dépenaillées qu’on avait jugé décent de les soustraire à la vue du visiteur et d’en emprunter
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deux à un voisin. Minie prit la lampe à pétrole au chevet du lit et vint à la rencontre du médecin. Sa taille menue, son visage blême, décharné, mais presque sans rides, et sa frange à peine grisonnante coupée aux sourcils la faisaient ressembler à une vieille petite fille. Sa sœur Marion, un peu plus fortement charpentée, avait, elle aussi, cet air de fillette usée et famélique. Quoiqu’elles fussent l’une et l’autre dans la quarantaine, on les appelait encore dans le quartier, les gamines à Tétère.
« Alors, dit Coinchot, raconte-moi ce qui ne va pas, petite.
– Je ne me sens guère bien », dit la malade d’une voix peureuse.
Derrière le dos du médecin, Minie et Trésor échangeaient des signes, et pour être muette, leur dispute n’en était pas moins animée.
« Où as-tu mal ? demanda Coinchot en prenant le pouls à Marion.
– Je ne sais pas, répondit-elle, un peu partout... je ne peux pas dire... »
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Il lui posa d’autres questions et l’incertitude de ses réponses, ses hésitations, ses réticences, lui parurent suspectes. Comme il se disposait à l’ausculter, elle eut un regard traqué et, des deux mains, assura la couverture à son menton.
« Je me sens bien mieux, dit-elle. Je n’ai déjà plus mal... ce n’est sûrement rien du tout...
– En voilà des histoires, dit Coinchot en se tournant vers Minie. Qu’est-ce que ça signifie ? J’imagine que vous ne m’avez pas fait venir pour rien ?
– Bien sûr que non ! » murmura Trésor.
Minie leva sur le docteur un regard craintif et, à plusieurs reprises, se frappa le sein gauche de la pointe de l’index. Cependant, Trésor se penchait sur le lit et souriait à la malade.
« Maman, lui dit-il à mi-voix, regarde comme je fais. »
D’abord, il se prit le menton à deux mains, et fit mine de le tirer en avant, comme si c’eût été un tiroir, mais sans rien gagner à tous ses efforts. Dans sa poche, il prit alors un bouton de culotte
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et l’ajusta à la pointe de son menton où il parut être vissé. Cette simple précaution lui permettait d’ouvrir le tiroir sans effort apparent. Il n’eut qu’à saisir le bouton entre le pouce et l’index et à tirer. La mâchoire s’avança de près d’un demi-pouce, et il put en extraire : deux cuillers à café en fer, un bouchon de liège, une bobine de fil, une mèche de vilebrequin et deux clefs de boîtes à sardines. Et le geste dont il referma sa mâchoire, laissait encore à penser qu’il y restait d’autres objets. Marion, qui avait suivi toute sa mimique, riait avec précaution, et ses mains crispées sur la couverture se détendaient. Minie riait aussi, d’un air confus, et un grand rire de Trésor entraîna celui du médecin. Après cet accès de gaieté, la malade se sentit en confiance et ne résista plus. Coinchot rabattit la couverture sur la chemise bleu pâle en artificiel, où il aperçut tout de suite, du côté gauche, une tache de sang frais.
« Ah ! ah ! voilà l’affaire, dit-il. Faites-moi d’abord bouillir une bassine d’eau chaude. »
Il tira sa trousse de sa poche et y prit une paire de ciseaux, mais il lui vint un scrupule. Au lieu
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de couper la chemise, il prit le temps de la remonter jusque sous les bras. Un tampon fait de deux linges de toilette était ajusté sur la plaie par deux bas noués ensemble autour du corps. Le docteur examina la blessure et vit deux trous distants de quelques centimètres. L’un, à peine visible, sous le sein gauche, ne saignait pas. L’autre, à la même hauteur, près du dos, était un peu plus large, et il s’en échappait un filet de sang.
« Tu n’as pas craché le sang ? demanda Coinchot.
– Non, monsieur.
– Tu n’as pas non plus un goût de sang dans la bouche ? »
Marion ne sentait rien. Coinchot, perplexe, demanda à Trésor comment les choses s’étaient passées. Un silence presque réprobateur accueillit sa question. Il reprit :
« Je ne cherche pas à connaître vos affaires. Je voudrais savoir combien il y a eu de balles tirées et à quelle distance.
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– Eh bien, voilà, dit Trésor. Nous, on n’y est pour rien, on ne sait pas seulement ce qui s’est passé. On s’en revenait de prendre un verre et la chose est arrivée dans la rue des Nonettes, juste quand on passait devant le machin. Quelqu’un qui se trouvait là, à quatre ou cinq mètres, a tiré un coup de revolver, et ma maman Marion m’est tombée dans les bras en disant qu’elle en tenait au côté gauche.
– Tu es sûr qu’il y a eu une seule balle de tirée ? Ça m’étonne... une fois qu’on a appuyé sur la détente, c’est rare qu’il n’en parte pas au moins deux... »
Trésor, qui paraissait avoir vu l’arme de très près, expliqua qu’il s’agissait d’un vieux revolver à barillet. La détente devait être dure et il était vraisemblable que l’agresseur n’eût tiré qu’une balle. Coinchot se pencha sur la malade et n’hésita plus à conclure qu’il s’agissait d’une simple blessure en séton. La balle avait glissé sur une côte et était sortie sans toucher aucun organe. Ce n’était rien de plus qu’une éraflure et, dans deux jours, tout serait fini.
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Tout en faisant son pansement, le docteur prêtait l’oreille à un bruit sourd qui revenait à intervalles réguliers. C’était comme une pulsation du plancher, et il finit par demander ce qu’il entendait.
« C’est le moulin, dit Trésor.
– Le moulin ! Quel moulin ? Je connais le quartier, mais je n’ai jamais entendu parler d’un moulin sur la Sourdine. »
Et Coinchot se tourna vers Minie pour demander un éclaircissement.
« Oui, c’est le moulin ! confirma Minie.
– Mais enfin, quel moulin ? » demanda-t-il, agacé.
Minie et Trésor se regardaient, visiblement surpris par son insistance. Sa question leur paraissait au moins saugrenue, car « le moulin » avait pour eux un sens évident. Coinchot comprit que le mot s’était étroitement spécialisé dans la famille et qu’il ne gagnerait rien à insister davantage. Comme il achevait son pansement, la porte fut ouverte discrètement et une voix de
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femme jeta par l’entrebâillement :
« Voilà Maillard. Il est dans l’impasse avec un autre agent. »
Minie, qui versait de l’eau dans une cuvette d’émail, abandonna sa besogne pour conférer à voix basse avec Trésor. Le conciliabule durait encore quand la police entra. Précédant un agent qu’il dissimulait derrière ses larges épaules, Maillard courba sa haute taille pour passer sous le chambranle. La colère le congestionnait jusqu’à la nuque et ses gros yeux bleus en étaient injectés. D’un coup de talon, il écrasa un plat de terre posé sur le plancher et, à coups de pied, fit voler une casserole et un tabouret à l’autre bout de la pièce. Au fracas, le docteur se redressa et dit d’une voix calme :
« Tiens, c’est vous, brigadier ? Je ne vous avais pas entendu frapper. »
Maillard, confus, devint un peu plus rouge et porta la main à son képi.
« Excusez, dit-il, je ne vous savais pas là. Je n’ai pas voulu vous déranger.
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– Vous ne me dérangez pas, j’ai fini... mon pansement est fait.
– C’est sérieux ? demanda Maillard en désignant le lit d’un coup de menton.
– Non, une toute petite blessure... Ne vous tourmentez pas, ce ne sera rien... »
Coinchot tira la couverture et alla se laver les mains dans la cuvette d’émail. Le brigadier, suivi timidement par l’agent Charlasse, s’avança au milieu de la pièce. Il croyait, bien à tort, apercevoir sur le visage des filles à Tétère, un air de sécurité et d’ironie, qui l’exaspérait. Malade de colère rentrée, il se mit à gronder tout bas et marcha vers le lit. Enfin, il n’y tint plus et, oubliant la présence de Coinchot, lança à pleine voix :
« Ça va-t-il finir ces comédies-là ? deux bougres de salopes ! Alors, vous croyez que la police n’a rien à faire qu’à être derrière vos fesses ? Ce sera donc toujours les mêmes ? La Malleboine était devenue tranquille et il a pourtant fallu que ces nom de Dieu de putains-là viennent donner le mauvais exemple... des
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roulures à quarante sous ! des sans jupons ! de la viande à Kabyles ! la honte du quartier ! la pire pouillerie de la Malleboine ! Mais je m’en vas vous faire tenir tranquilles moi, bougez pas. Je vous mènerai comme il faut vous mener ! Je vous ferai lécher la semelle de mes bottes, je vous écraserai la gueule à coups de talon et, pour finir, je vous ferai crever en prison, comme deux charognes que vous êtes ! »
Il avait une voix ample, d’une sonorité redoutable, et parfois un mouvement du buste en avant, comme pour dévorer toute la postérité de Tétère. Minie et Trésor baissaient la tête sous l’orage et ne paraissaient pas trop émus. De temps à autre, ils échangeaient un coup d’œil, comme pour dire que l’affaire tournait mieux qu’on n’aurait pu l’espérer. L’agent Charlasse, qui accompagnait Maillard, restait à deux pas en arrière, s’efforçant d’admirer l’assurance de son chef et son verbe dominateur, mais sans pouvoir résister à un sentiment de sympathie pour les filles à Tétère. C’était un jeune agent admis depuis quelques mois au service de la ville, grâce à l’appui d’un homme influent qui employait sa
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sœur en qualité de bonne à tout faire et s’était ainsi assuré son dévouement à vie. Il était né dans le quartier et avait joué avec Trésor. L’année dernière encore, au retour du régiment, sans travail et presque sans espoir, il y avait trouvé asile et assistance. Dans cette chambre où il lui souvenait d’avoir pénétré en ami, l’agent Charlasse n’osait pas trop se féliciter de sa chance et rêvait confusément aux puissances de la ville, qui se faisaient un jeu d’opposer ainsi un homme à lui-même. Mélancolique, il écoutait le battement du moulin.
Coinchot, en s’essuyant les mains, regardait les adversaires en présence, dont la lampe à pétrole projetait sur les murs de grandes ombres molles et difformes. L’attitude de Maillard, les injures et les menaces qu’il continuait à vomir, l’humble contenance des deux filles, l’animaient d’une colère généreuse. Traversant la chambre, il revint au chevet du lit et prit le poignet de Marion. Ce geste professionnel coupa la parole au brigadier. Il y eut un temps de silence que le docteur se plut à prolonger. En repassant devant Maillard, il lui dit sèchement :
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« La victime est fatiguée. Pour ce soir, il vaudrait mieux vous en tenir à l’enquête et vous soulager la bile autre part... sur l’agresseur, par exemple... »
De saisissement, Maillard eut un haut-le-corps, et faillit faire un éclat. Jamais, au cours de sa longue carrière, il n’avait eu comme ce soir le sentiment de l’injustice et de l’imbécillité des gens haut placés. Tant de fois, il avait résisté à l’envie de démissionner pour les écraser sous leurs quatre vérités. Les salauds. Avec toute leur rouerie, ils étaient pourtant plus bêtes que les plus bêtes putains de la Malleboine. Avec ça, dangereux. Un beau tas d’abrutis, de charognards, et de cochons baveux. Il les connaissait, lui, Maillard. Depuis le préfet, le maire, jusqu’aux richards de petite volée, il pouvait dire qu’il les connaissait, oui, et ils étaient même assez contents d’avoir une police et un commissaire à leur botte pour arranger leurs sales affaires et les laisser trifouiller dans leurs ordures de famille. Et ça venait se donner les gants d’avoir bon cœur avec des garces en l’empêchant de faire son métier. Peut-être qu’ils
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avaient la prétention de faire la police à sa place dans les rues de la Malleboine. Bon air, qu’ils auraient. Foutu médecin. Vieux jeton. Vieille noix. Ça se pinçait la corde du sentiment pour une écorchure de catin, mais que lui, le brigadier Maillard, ait passé trente ans de sa vie à mettre de l’ordre dans la Malleboine et à se faire craindre et respecter, qu’il en soit marqué sur tout le corps au plomb et au fer, on ne s’en souciait pas plus que d’une pomme d’arrosoir par un jour de pluie. Les deux coups de couteau qu’il avait pris à l’épaule, il n’en faisait pas un plat, et la balle que les médecins n’avaient pas su lui extraire et qui se promenait encore dans son ventre, il n’en faisait pas un plat non plus, mais enfin, ce n’était ni Coinchot, ni un autre qui en avait saigné. C’était Maillard, tout de même. Maillard, rue de la Clé-d’Or ; Maillard, au carrefour des Cinq ; Maillard au clac et Maillard toujours et partout où le réclamait son métier. Tas d’andouilles. S’ils souffraient tellement de voir malmener les putains et la racaille à claques, ils n’avaient qu’à leur fournir les moyens de vivre autrement. Mais la vérité, c’est qu’ils se moquaient pas mal du
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quartier de la Malleboine. Leur bon cœur n’allait pas plus loin que le caprice. Ainsi songeait Maillard, et il avala un grand coup d’air, à faire sauter tous les boutons de sa tunique. Car il n’y avait rien à dire. Il la bouclerait encore un coup. Tout ça passerait comme le reste et, en fin de compte, il aurait quand même le dernier mot.
Coinchot, rasséréné, rangeait avec une lenteur calculée ses instruments dans sa trousse, en guignant le brigadier du coin de l’œil. Il était heureux, léger, comme un homme qui vient d’être bon jusqu’à la garde. Non seulement il s’était dérangé à l’œil et avait prodigué ses soins toujours à l’œil, mais il avait défendu le misérable, l’opprimé, contre l’ogre de police. Minie et Trésor en jugeaient différemment, et s’ils l’avaient osé, auraient fait signe au médecin de s’en tenir là. Ils savaient bien que son geste généreux n’était, au fond, qu’un plaisir d’homme riche, dont ils feraient sûrement les frais un jour ou l’autre. Sans cette intervention, le brigadier se serait contenté d’injurier toute la famille. Ce n’était pas la première fois.
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Maillard n’avait pas besoin de tourner la tête pour sentir que le médecin l’épiait. Il décida d’abréger les formalités et interrogea d’une voix calme, presque indifférente :
« Où est-ce que l’affaire s’est passée ?
– Rue des Nonettes, répondit Trésor ; mais si c’est la patronne du quinze qui t’a téléphoné, tu ferais mieux d’aller aux renseignements près d’elle, parce que nous autres, on ne sait rien de rien.
– D’où veniez-vous ?
– De prendre le café chez Jules.
– Avec qui ?
– Avec Manaquès et Billotey. »
Maillard sourit sans daigner remarquer autrement l’absence des deux hommes qui couchaient habituellement dans la chambre. Tirant de sa poche une blague à tabac, il se mit à rouler une cigarette en regardant longuement les deux sœurs aux yeux.
« Tiens, dit-il à Charlasse en s’effaçant devant lui, finis d’interroger ce monde-là. Moi, ça ne
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m’intéresse plus. Je t’attends dehors. »
Sa cigarette était roulée, il la mit sur son oreille et, avant de tourner les talons, dit aux filles à Tétère :
« Mettons que vous soyez à carreau pour cette fois...
– À carreau ? s’esclaffa le docteur, je pense bien ! ce sont elles qui ont été attaquées ! »
Lentement, Maillard se tourna vers Coinchot et, renversant la tête en arrière pour abaisser son regard de plus haut, répliqua :
« Je vous ai laissé faire votre métier ? »
Coinchot devint très rouge et voulut répondre, mais déjà Maillard lui tournait le dos et disait aux deux sœurs :
« Mettons que vous soyez à carreau pour cette fois... Mais le jour que je vous recoince, c’est sans rémission..., vous voilà prévenues. »
En traversant la pièce pour sortir, il fit au docteur, sans le regarder, un salut réglementaire.
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