Le moulin de la Sourdine
Chapitre XV
Pierre Artevel considérait avec une curiosité plutôt bienveillante tous ces hommes en robe noire, qui l’épiaient par-dessus leurs toques. Il était sans méfiance parce qu’il était sans illusion. Pour lui, cet appareil de la justice, ces répliques échangées, ces sourires, ces mouvements d’éloquence, n’étaient rien qu’un spectacle. Sans doute les juges étaient-ils de bonne volonté, mais si loin de lui, si étrangers, que leur entreprise avait à ses yeux quelque chose de touchant. Honnêtement, pesamment, ils s’efforçaient d’oublier leur hostilité et leur répulsion pour la condition sociale de l’accusé, mais sans y penser, l’un défendait sa fille, l’autre sa maison de campagne ou sa collection de timbres, contre la racaille de la Malleboine, qui se pressait, tendre et hargneuse, au fond du tribunal, debout derrière les bancs. En résumé, l’affaire était déjà dans le sac dès avant la séance. Telle était l’opinion
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d’Artevel et c’était aussi celle de Me Marguet assis parmi les spectateurs de choix à côté de M. Alfan, le juge d’instruction, qui l’avait amené là. Le notaire avait presque pitié de ces irréprochables, courbés sur leurs papiers, noirs, griffus, la face creusée de mauvais plis craintifs, l’œil éteint par toute une vie d’honneur et de probité. Il songeait que la justice est d’abord une passion qui n’a presque rien à attendre de la vertu.
Au demeurant, le procès était animé. Président, accusateur, avocat, voulant profiter de la connexion de cette affaire avec celle du crime, essayaient d’en souffler l’importance et faisaient feu des quatre fers. Le président était sarcastique, insinuant, gracieux, le procureur véhément, solennel et furonculard. L’avocat était tout cela et encore : plaintif, lénitif, noble, élastique, pointu, farceur et torrentueux. Lorsque le brigadier parut à la barre, il y eut au fond de la salle une rumeur menaçante. Le président, d’une voix sévère, rappela le public à l’ordre, mais sans résultat. Maillard, les deux mains d’aplomb sur la barre, jeta par-dessus son épaule un coup d’œil
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insistant, comme s’il cherchait à reconnaître un visage parmi les aboyeurs, et le tumulte s’apaisa aussitôt. Buq, Antoine et Marie-Louise, à peine visibles au premier rang de la foule, sentirent, sous ce regard pesant, s’éteindre dans leurs gosiers un grondement d’indignation. Maillard se retourna vers le président pour répondre à la question rituelle.
« Je le jure, dit-il, en levant la main.
– Voulez-vous nous dire maintenant, non pas ce que vous savez de l’affaire, mais ce que vous en avez vu ?
– J’étais au poste quand j’ai été prévenu par un coup de téléphone que Troussequin venait d’entrer en ville. Je prends Charlasse et Guilbon avec moi et je descends dans le quartier de la Malleboine. Je vois arriver mon homme avec Artevel par la rue des Oiseaux et je l’attends dans la rue de la Clé-d’Or, au pied du grand escalier. Au moment d’arrêter Troussequin, je lui demande où il va et c’est cet individu-là qui se mêle de vouloir répondre à sa place. Je le renvoie à ses oignons et je me retourne vers
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Troussequin. »
Jusque-là, Maillard avait parlé d’un débit uniforme, mais il regarda l’accusé et s’anima tout à coup.
« C’est le moment qu’il a choisi pour me provoquer. Il a eu la prétention, à moi, de me donner des ordres ! Il m’a commandé de renvoyer l’agent Charlasse ! Une première fois, il m’a commandé et il a réitéré et il m’a traité de cochon ! »
Il eut un mouvement des épaules et même un appel du pied, comme pour écraser Artevel à son banc.
« Voilà ce qu’il a osé me dire, un morveux de rien que je lui aurais fermé son bec d’une seule claque de ma main gauche si ce n’était pas que j’aie déjà eu Troussequin sur les bras ! Mais il le voyait bien, et c’est justement ce qui lui a donné l’aplomb. Ensuite de ça, je l’ai vu porter un coup à l’agent Charlasse et il s’est battu avec les deux agents pendant que Troussequin me tombait sur le dos. Mais je tiens à déclarer que si cet individu ne s’était pas trouvé là, il n’y aurait pas eu de
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bataille et que l’arrestation se serait faite tout tranquillement. Et je tiens à déclarer que cet individu a frappé les agents avec une clé et qu’il a frappé sauvagement, à preuve les blessures qu’il leur a faites. »
L’accent convaincu de sa déposition fit impression sur la salle. Le public du fond regardait le dos énorme du brigadier avec une haine fervente.
« Selon vous, demanda le président, comment s’explique la conduite d’Artevel et dans quelle mesure pouvait-elle aider l’assassin ?
– Je n’ai pas parlé d’assassin, répliqua le brigadier avec hauteur. Je ne connais pas l’assassin. »
Le président, agacé, rectifia néanmoins et répéta la question.
« Sa conduite, répondit Maillard, elle s’explique par l’imbécillité. Elle ne pouvait que nuire à Troussequin, sa conduite ! »
Il avait prononcé cette dernière phrase, favorable à l’accusé, en se tournant vers lui avec
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un mépris ironique auquel, il le savait, Artevel était plus sensible qu’à l’opinion des juges. Le défenseur posa plusieurs questions au témoin, entre autres s’il avait entendu les propos tenus par Artevel et Troussequin pendant qu’ils se dirigeaient vers la rue de la Clé-d’Or.
« Non, dit Maillard.
– Mais peut-être en avez-vous saisi le sens d’après l’attitude et les réponses de Troussequin ? »
La question était importante, car Artevel prétendait avoir conseillé à Troussequin de se constituer prisonnier. Maillard courba la tête et fixa le revers poilu de ses lourdes mains accrochées à la barre. Il se souvenait fort bien de l’attitude du fugitif et ne gardait aucun doute sérieux sur les intentions d’Artevel dans cet instant-là. Il se demandait simplement s’il pouvait, en bonne justice, se dispenser d’en témoigner. Sous l’effort de la réflexion, son dos se voûta un peu et l’on croyait voir bouger sous sa tunique les muscles de sa conscience en travail. Il finit par répondre :
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« J’ai juré de ne rien dire que la vérité et je ne dirai rien sans en être sûr. Après tout, je ne suis pas son avocat.
– Soit, répondit celui-ci. Le tribunal retiendra que votre déposition a été influencée par la crainte de décharger Pierre Artevel. »
Maillard protesta et il y eut un échange de répliques assez vives entre le procureur et l’avocat qui parut avoir l’avantage. Dans les bancs réservés aux spectateurs, Philippon et le docteur Coinchot faisaient justement des vœux pour le défenseur d’Artevel. Ils étaient venus bien moins par curiosité du procès que pour jouir de la triste figure de l’avocat Fouchard, rentré de voyage la veille au soir. Mélancolique, il était assis presque devant eux et écoutait son collègue en songeant à tout le parti qu’il aurait tiré de la cause d’Artevel et, plus tard, de celle de Troussequin. Pour une fois où il s’était absenté, il avait manqué la plus belle affaire de toute sa carrière.
Après la déposition de Maillard, on entendit celles des agents Guilbon et Charlasse. Guilbon
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se montra plus âpre encore que le brigadier. Il ne craignit pas d’affirmer que la conduite d’Artevel lui paraissait avoir été concertée avec Troussequin.
« L’agent Guilbon mérite des compliments, dit l’avocat. Son beau zèle l’avertit là où la simple conscience professionnelle n’a pas suffi à éclairer son chef.
– La défense songerait-elle à reprocher le témoin ? » demanda le procureur.
Les juges et toutes les personnes d’un peu d’esprit eurent un sourire pour montrer qu’ils saisissaient l’allusion. En effet, la défense, qui n’avait pas craint de citer Troussequin comme témoin à décharge, semblait mal venue de se montrer aussi pointilleuse. Me Fouchard se tourna vers Philippon et Coinchot qui ne tarissaient pas d’éloges sur le défenseur d’Artevel, et leur jeta à mi-voix :
« Croyez-vous que c’est pommé, comme réplique ? Vous verrez qu’il enlèvera la condamnation... Vous verrez...
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– Jamais de la vie, murmura Coinchot. Je veux qu’un cochon soit mon oncle si le gamin n’est pas acquitté. »
En vérité, les choses semblaient tourner assez bien pour Artevel. Guilbon maintenait ses dires avec un air rageur, agressif, qui déplut même aux juges. Mais le témoignage de l’agent Charlasse devait faire davantage pour la cause de l’accusé. Il expliqua comment, avant d’être agent de police, il avait été l’ami d’Artevel.
« Et je peux bien dire que je l’étais resté... et encore aujourd’hui... C’est même la raison qu’en me voyant de service dans une occasion pareille, il a demandé au brigadier de me renvoyer. Il était ennuyé pour moi, et à bien regarder, moi je n’étais guère fier... »
Charlasse parlait sans assurance, d’une voix terne, mélancolique, ayant l’accent honteux de la sincérité. Les juges, attendris par ce conflit entre le devoir et l’amitié, tâtaient des vers dans leurs souvenirs. En face de ces jeunes hommes beaux et généreux, le président sentait lui passer, entre le cuir et la robe, des frissons virgiliens. Le
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notaire, qui épiait sur leurs visages cet amollissement des irréprochables, prétendait n’être pas dupe. Selon lui, et il fit part de son impression à M. Alfan, les juges trouvaient ce détour pour se persuader au moins un instant que les chances de l’accusé étaient incertaines.
Au fond de la salle, il y eut dans le public quelques minutes de détente et d’espoir. Le témoignage de Vuillemard et des deux autres hommes, qui avaient joué aux cartes avec Artevel le soir de l’arrestation, eut peu d’importance, mais fut encore favorable à l’accusé.
Enfin, introduit par deux gendarmes, Troussequin s’avança menottes aux mains dans le prétoire. Le public oublia aussitôt Pierre Artevel et n’eut plus de tendresse que pour lui. Mais, dans toute la salle, il n’y avait personne dont l’émotion fût comparable à celle d’Antoine, et pas même le notaire. En voyant l’innocent entre deux gendarmes, Antoine serra très fort la main de Marie-Louise et fondit en larmes. Sentant sur lui le poids de la foule qui l’enveloppait, il s’agita comme pour se frayer un chemin. Il aurait voulu
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être libre et joindre Troussequin. Non pas même dans la première ferveur de son amitié pour Buq, il n’avait connu ce grand élan de tendresse qui le soulevait maintenant.
Entre ses deux gardiens sanglés dans leurs uniformes bleus et qui le dominaient d’une longue tête, Troussequin semblait une lourde bête maladroite, née dans l’ombre et dans la servitude. En arrivant devant le tribunal, il leva la tête et regarda les juges sur leur estrade. Son visage enfoncé, bosselé, n’exprimait que la curiosité la plus rudimentaire, celle de l’animal qui s’informe sommairement de la géographie des lieux où ses maîtres l’ont amené. Lorsque le président prit la parole, il lui tourna le dos, obligeant les deux gendarmes à accompagner son demi-tour, et il poursuivit son exploration. Sa physionomie s’anima en apercevant Maillard assis au banc des témoins. Il eut à l’adresse d’Artevel un signe de tête amical et arrêta un moment son regard sur celui du notaire. Enfin, au fond de la salle, il reconnut le public de la Malleboine qui lui dédiait un murmure affectueux. Une grimace tordit son visage et il ébaucha le geste de lever ses poignets
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enchaînés comme pour les montrer à ses amis. Une rumeur attendrie, où dominaient les voix de femmes, monta de la foule. Le président, qui avait jusqu’alors respecté l’humeur capricieuse de ce témoin de marque, le rappela à l’ordre d’un ton débonnaire. L’homme n’ayant pas paru entendre, il insista et non sans impatience. Ce fut alors que Troussequin, grossièrement, lui signifia en le tutoyant qu’il eût à causer avec la région la plus mal famée de son corps. D’ordre du président qui était devenu rouge de confusion, il fut entraîné aussitôt hors du tribunal par ses deux gardiens. Au banc des témoins un rire énorme éclata, d’une sonorité candide. Tête en arrière, et deux doigts dans le col de sa tunique pour parer à la congestion, le brigadier Maillard riait sans retenue, oubliant la solennité du lieu et jusqu’à ses galons. Il était d’ailleurs, de tous les assistants, le seul que l’apostrophe grossière de Troussequin eût mis en gaieté. En général, cet accès de brutalité avait paru tragique. On y sentait l’expression d’un mépris définitif et comme une volonté de rompre sans retour avec certaines formes qu’on persistait à vouloir lui
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imposer. La colère du président et l’indignation des juges ne consolaient pas du désespoir de Troussequin.
Maillard ne savait pas lui-même bien sûrement pourquoi il riait. Sans doute l’humiliation du président et du tribunal lui était-elle agréable. Depuis l’intervention de Philippon et de Coinchot en faveur des filles à Tétère, il sentait s’éveiller en lui des instincts révolutionnaires. Déjà la nuit passée, il avait rêvé qu’il était dictateur et qu’il traversait la ville dans un palanquin porté par Coinchot, Philippon, et leurs deux protégées. Mais le meilleur de sa joie venait peut-être de la certitude qu’il avait acquise quant à l’innocence de Troussequin. La roideur de sa riposte et son incomparable assurance valaient pour lui autant qu’un alibi.
Le grand rire de Maillard faisait jaunir les juges et trembler les spectateurs. Le public hésitait à comprendre et ne pouvait croire que cet homme, l’instant d’avant acharné à la perte d’Artevel, voulût approuver par une telle explosion de gaieté l’attitude de Troussequin.
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Mais déjà on lui savait gré d’avoir indisposé le tribunal. Une première fois, le président invita Maillard à reprendre son sérieux. Le brigadier se contraignit quelques secondes, mais son rire repartit de plus belle.
« Nous n’allons pas suspendre l’audience à cause de vous, cria le président. Allons, sortez ! »
L’injonction suffit à rendre tout son sérieux à Maillard. Tandis qu’il se levait, le président ajouta :
« Je n’avais jamais vu qu’un brigadier de police eût pour fonction d’entretenir le scandale ! »
Le visage de Maillard s’assombrit tout à fait. Il riposta en passant devant le tribunal :
« Maintenant que je sais comment un honnête homme parle à un juge, j’aime mieux sortir. »
D’un simple brigadier à un président de chambre correctionnelle, c’était une audace sans précédent. Telle fut la stupéfaction du tribunal que Maillard put gagner la porte sans recevoir de nouvelle observation. Très agité, il alla attendre
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le verdict dans la cour du palais de Justice. Il lui plaisait de se répéter que le tribunal venait de le flanquer à la porte ; il entretenait ainsi une colère dont il aimait l’ivresse. Son rêve de la nuit lui revint à l’esprit et il s’imagina volontiers dans l’exercice d’un pouvoir discrétionnaire, saquant les juges, les putains, les commissaires et les conseillers municipaux. Dictateur, il mettait Coinchot et Philippon à pourrir dans un cul de basse fosse et à la mairie, par dérision, il installait Marion et Minie. Avec lui on en verrait des pas ordinaires. Et il eut une autre idée, celle-ci réalisable sur-le-champ, et qui était d’acheter un journal subversif qu’il lirait ostensiblement à la sortie de l’audience. Il y avait un marchand de journaux presque en face du palais. Maillard demanda L’Humanité, mais le marchand n’en avait plus. Il eut un moment de perplexité. La politique n’était pas son fort, et les seuls journaux qu’il connût vraiment étaient cinq ou six. Les autres lui paraissaient tous un peu subversifs. Il en tâta plusieurs, les soupesa, et hésita plus longtemps entre L’Ère nouvelle et Le Temps. Le premier avait un titre prometteur, mais il lui
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souvint de l’avoir vu entre les mains du président de la Philharmonie. L’autre le retint par sa disposition typographique, son titre en pattes d’araignée. Il acheta donc Le Temps et regagna la cour du palais. Bientôt, il vit sortir de l’audience les deux agents Guilbon et Charlasse. Le jugement venait d’être rendu.
« Ils lui ont flanqué six mois, informa Guilbon. Sans sursis. Il va en appel.
– C’est honteux, déclara Maillard, je suis écœuré. »
Les deux agents s’éloignèrent et, un peu ému, il déploya son journal de façon que le titre en fût apparent. L’assistance s’écoulait lentement et les conversations étaient animées. Buq et Antoine échangeaient des impressions au milieu d’un groupe d’Artevel. Au fond de la cour, Maillard aperçut Philippon, Coinchot et l’avocat Fouchard, arrêtés devant la porte du tribunal. Il pencha la tête par-dessus son journal pour s’assurer que le titre en était visible, et, le cœur battant, il attendit.
Buq et Antoine étaient dans un état d’exaltation extraordinaire. Pour un rien, ils
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seraient allés au café. Buq, qui mettait pour la première fois de sa vie les pieds dans un tribunal, disait n’avoir jamais vu des juges aussi répugnants. D’ailleurs, aucun d’eux n’eût soutenu seulement une minute un combat loyal avec Pierre Artevel. Tous ensemble, ils auraient pu se mettre, il les knockoutait encore et sans se forcer, même.
Antoine, dont l’indignation était moins bruyante, n’était pas sans honte ni remords. Il rougissait de la faiblesse de son père et se reprochait de n’avoir pas fait davantage pour le salut de l’innocent. L’image de Troussequin montrant à ses amis de la Malleboine ses poignets enchaînés ne le quittait plus et à chaque instant, des larmes lui piquaient les yeux. Voyant le notaire traverser la cour en compagnie de M. Alfan, il alla vers lui d’un mouvement irréfléchi, et sans préambule, lui jeta :
« Ce n’est pas Troussequin... celui qui a tué, ce n’est pas lui... »
Déjà sa voix s’embarrassait. Le notaire le regarda avec un peu de surprise et répondit
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doucement :
« Non, mon enfant, Troussequin n’a pas tué. C’est aussi ma conviction. »
Antoine, sous ce regard doux et tranquille, perdit contenance et s’effaça pour laisser passer les deux hommes. Buq admira néanmoins son cran et son zèle pour la cause de la Justice. Quelques minutes plus tard, les deux amis passaient devant la boutique d’un photographe, et le grand Pucelet leur mit la main à l’épaule. Quoique le procès ne le préoccupât nullement, son regard était également anxieux et il y avait dans toute sa physionomie une certaine gravité qui n’y était pas d’habitude. Antoine faisait signe à Buq d’abréger l’entretien.
« Pour ce que tu sais, dit celui-ci à haute voix, on pourrait peut-être l’emmener avec nous cette après-midi. Si on découvrait quelque chose, il pourrait prendre des vues... et chez lui, il doit avoir des appareils pour l’éclairage... du magnésium... »
Antoine fit la moue. Il lui semblait que la présence de ce compagnon dût ôter à l’expédition
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un peu de son mystère. Mais le grand Pucelet, sans savoir encore de quoi il s’agissait, pria qu’on l’emmenât et il y avait dans sa voix un accent de détresse qui le toucha. Laissant à Buq le soin de s’entendre avec lui, car il était près de midi, Antoine prit le chemin de la maison. Lorsqu’il arriva, son père était déjà à table.
« Le procès a fini tard, dit-il en s’asseyant. Artevel est condamné à six mois de prison... »
Rigault leva sur son fils un regard éperdu. Antoine le soutint sans attendrissement et ajouta d’une voix sèche, hargneuse :
« Six mois sans sursis. Mais si l’innocence de Troussequin avait pu être prouvée, ils l’acquittaient ou ils le condamnaient avec sursis. »
Ce repas de midi, que tout le monde s’efforçait d’abréger, fut pour Rigault le plus pénible qu’il eût encore connu. Jamais les silences de son fils ne lui avaient paru aussi lourds, aussi réticents. Juliette, qui n’avait pas un sentiment très vif de la justice, ne comprenait rien au drame qui se jouait à l’heure des repas depuis quelques jours. Par
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contre, elle sentait très bien que l’autorité s’était déplacée ; elle réservait maintenant toutes ses attentions à Antoine. Rigault n’était pas sans s’en apercevoir et rien ne lui était plus douloureux que ce témoignage de sa déchéance. Vers la fin du repas, Antoine regarda son père avec des yeux ardents et lui dit :
« Tout à l’heure, j’ai vu Troussequin. Il était entre deux gendarmes et il a soulevé ses poignets pour nous montrer ses menottes. »
Rigault eut un soupir de protestation. Voilà ce qu’il avait mangé : des radis, une grillade de cochon, des haricots-mange-tout, de la salade, et un morceau de camembert. Il n’était pas content de soi, il avait des remords, mais enfin, il y avait le temps pour tout et il aurait voulu boire son café en paix. À quoi bon retourner le fer dans la plaie ? Antoine le tenait toujours sous son regard. Il avait passé l’un de ses poignets dans son rond de serviette et le lui tendait, comme avait fait Troussequin à l’audience.
« Il était entre deux gendarmes... »
Alors Rigault se leva, excédé et, résolu à
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décharger sa conscience, quitta la maison sans attendre le café. Du reste, aussitôt qu’il fut sur la route, son élan tomba. Sa décision n’avait rien d’irrévocable. Tous les jours, il partait ainsi avec l’intention de livrer le nom du coupable. Trois fois déjà, il avait pris le chemin du commissariat de police et senti le courage lui manquer à la dernière minute. À vrai dire, il n’ignorait pas tout à fait, au départ de chez lui, que sa résolution faiblirait au bout du trajet ; mais cette demi-heure de marche était tout de même un repos pour sa conscience en même temps qu’un excellent exercice contre l’embonpoint.
Rigault se mit en route d’un cœur modeste en s’efforçant de ne pas attirer sur sa personne l’attention des dieux et, alors qu’il s’y attendait le moins, il eut une inspiration. Au lieu de se diriger vers le commissariat de police, il prit une rue sur sa gauche, qui le conduisit chez Philippon. Le maire déjeunait avec sa femme d’un rôti de veau qui avait mijoté deux heures avec des oignons, des navets, des carottes et une branche de thym, dans une casserole de terre émaillée. Il parut néanmoins très content de voir Rigault et lui
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demanda ce qu’il pensait de la situation en général. Rigault répondit qu’il n’en pensait pas grand-chose, mais qu’il savait bien qui était le véritable meurtrier de Charlotte Richon.
« Figurez-vous que samedi soir, en sortant de l’école... »
Le maire écouta jusqu’au bout sans interrompre une fois, et sa femme, demeurée seule dans la salle à manger, écoutait aussi derrière la porte.
« Monsieur Rigault, dit Philippon lorsqu’il eut fini, vous avez bien fait de venir me trouver. Le témoignage d’un enfant de douze ans, quand on ne s’entoure pas des précautions nécessaires, peut jouer un mauvais tour aux parents. Mais soyez tranquille, monsieur Rigault, je m’occupe de votre affaire. De votre côté, veuillez avoir la prudence de n’en ouvrir la bouche à personne. »
Philippon était trop honnête homme pour se résoudre à étouffer l’affaire sans un déchirement préalable de sa conscience. Ce fut seulement après le départ de Rigault qu’il conclut à garder le silence. La première raison qu’il se donna était
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d’utilité. Il y avait péril à dénoncer le notaire, car c’était rendre à Fouchard une chance sérieuse de plaider avec éclat. L’autre raison, qui fut peut-être plus décisive, le maire se défendit d’en faire aucun cas, mais il ne lui échappait pas combien les maisons respectables de la ville, qu’elles fussent de droite ou de gauche, étaient intéressées à l’honneur de Me Marguet.
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