Le moulin de la Sourdine

Marcel Aymé · Chapitre 18 sur 18

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Le moulin de la Sourdine

Chapitre XVIII

 

Maillard se tenait debout devant le bureau du maire et attendait son bon plaisir. Philippon écrivait une lettre qu’il poussait sans nécessité à quatre pages, simplement pour la satisfaction de faire droguer le visiteur. Il se réjouissait à la pensée du grand coup de gueule qu’il allait donner. Maillard, de son côté, goûtait quelque vengeance à se dire que Philippon, tout magistrat qu’il fût, avec sa position, ses moyens et son intelligence, avait la tête d’un veau, ou d’un noyé de trois jours ou d’un cochon d’Angleterre ou encore, pour être moins sévère, toute pareille à une paire de fesses ébouillantées. Le maire signa sa lettre, la mit sous enveloppe, et leva enfin la tête.

« Ah ! vous voilà, vous ? dit-il.

– Oui, monsieur le maire, répondit le brigadier d’une voix aimable, rieuse, qu’il croyait chargée

 

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d’une ironie explosive.

– Ah ! oui... et il paraît que vous êtes un grand détective... que vous venez de découvrir une piste... »

Cette fois, c’était Philippon qui se montrait ironique et Maillard ne put soutenir le jeu. Fronçant les sourcils, il passa les pouces dans son ceinturon et se mit à faire rouler ses épaules, comme pour tromper une impatience. Philippon était heureux. Il se disait que le progrès et la civilisation n’étaient pas de vains mots. Il se trouvait là en face d’un colosse qui n’eût pas demandé mieux que de le dévorer, mais que le respect humain et l’habitude de l’ordre maintenaient à distance.

« Ainsi, vous avez découvert une piste... vous avez voulu faire l’avantageux en ramassant le dernier ragot de la Malleboine... cette histoire d’un gamin de douze ans, qui voit l’assassin du haut de son clocher, vous l’avez tout de suite gobée... grand détective... grand détective... »

Le brigadier était rouge, ses yeux s’injectaient et on l’entendait s’essouffler. Après un silence, le

 

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maire reprit d’une voix doucereuse :

« Dites donc, Maillard, est-ce que vous avez fini de m’emmerder ?

– Plaît-il, monsieur le maire ? » fit Maillard avec un sourire de mépris très bien venu. À ce coup, Philippon abandonna définitivement le mode ironique et entrant en fureur, se mit à crier :

« Je vous demande si vous avez fini, oui ! Je n’aime pas qu’on fasse le malin, moi, vous comprenez ? un agent de police, voilà ce que vous êtes, un simple agent ! et vous n’avez qu’à obéir... ce n’est pas à vous à prendre des initiatives ! Je vous interdis de vous mêler de cette affaire-là ! mais bon Dieu, je me demande quelle mouche vous pique de pérorer dans le commissariat en affirmant la culpabilité de M e Marguet ?

– Pardon, je n’ai rien affirmé, protesta Maillard. J’ai simplement répété ce que j’avais entendu dire. Il me semble que c’était mon devoir !

– Mon devoir ! mon devoir ! je m’en fous, de

 

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votre devoir, vous m’entendez bien ! vous n’avez qu’à la fermer, oui, je dis bien ! Quand vous sauriez mille fois le nom du coupable, gardez-le pour vous, parce que moi, je n’en connais qu’un, c’est Troussequin ! Je n’en veux pas d’autre ! Vous me comprenez ? Je dis pas d’autre.

– Non, je ne comprends pas, dit Maillard. C’est comme pour vos deux parentes...

– Mes deux parentes ?

– Eh bien oui, les deux catins que vous protégez... »

Maillard sentit comme un miel lui fondre dans les veines, car il semblait bien que Philippon fût sur le point de crever de colère. Il ne pouvait parler et bâillait comme une carpe à chercher son souffle. Malgré tous ses efforts, le brigadier ne sut pas trouver le mot qui l’aurait achevé.

« Sortez ! râla Philippon. Vous aurez de mes nouvelles... »

En même temps, il appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique, et il attendit que le garçon de bureau parût à la porte pour renouveler son

 

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injonction à Maillard qui tournait le dos et s’éloignait déjà.

« Sortez ! allons vite ! je vous flanque à la porte ! »

En présence d’un tiers qui n’avait pas assisté à l’entrevue, cette mise en demeure était singulièrement humiliante. Maillard était si démonté qu’il sortit sans songer à une riposte, sans même se retourner. Dehors, il se reprocha longtemps d’avoir manqué de présence d’esprit. « J’aurais dû le calotter », songea-t-il dans le premier moment. L’idée de la besogne qui l’attendait l’apaisa un peu. Sa montre marquait trois heures et demie. Il se promena d’abord dans la rue des Rencontres et, lentement, prit le chemin du collège.

Déjà la veille, à quatre heures moins le quart, Buq, Antoine et Pucelet s’étaient séparés des copains dès au sortir de classe et avaient pris de l’avance. De certaines paroles échangées pendant la récréation, il ressortait même qu’ils avaient passé ensemble l’après-midi de jeudi. L’association était singulière, de celles qu’on

 

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n’eût pas attendues seulement trois jours plus tôt. Aux copains qui lui posaient des questions en tablant sur sa naïveté, le grand Pucelet s’était borné à répondre : « C’est des machins formidables. » Davantage, on n’avait pas pu. Il semblait d’ailleurs que Pucelet fût en train de changer. En classe on ne le voyait plus comme avant les mains toujours cachées sous la table. Il les occupait très bien à écrire, ou à jouer au morpion ou au pendu sur la dernière page de son cahier. En récréation, il ne cherchait plus les propos obscènes et allait-il aux cabinets, il y faisait juste le nécessaire. Enfin, l’héroïsme et l’amitié mettaient dans son regard un joli reflet, doré à la lumière, et bleu marine à contre-jour. Buq et Antoine l’aimaient bien.

Les trois amis passèrent devant le brigadier Maillard sans prendre garde à lui et il entendit Buq demander :

« Tu as bien l’appareil photographique, au moins ?

– Il est là, dit Pucelet en posant la main sur sa serviette de classe, tu ne vois pas la bosse qu’il

 

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fait ? »

Le brigadier observa que l’un des compartiments de la serviette était, en effet, gonflé et bossu. « Un appareil photographique ? pensa-t-il, ça tourne rond »... Il les laissa prendre cinquante mètres et s’engagea à leur suite dans la rue Petit-Clairon. La filature était facile, car les enfants allaient d’un bon pas, sans jamais s’arrêter. Maillard était un peu honteux de suivre ainsi des gamins de douze ans. Il eut envie de les dépasser et d’aller les attendre dans le quartier de la Malleboine, mais il pensa que sa présence là-bas pourrait éveiller la méfiance.

Au Rond-Point, il eut une émotion. Au lieu de descendre le grand escalier, les trois amis entraient dans la teinturerie Buquanant. Il s’assit sur un banc du Rond-Point, à demi dissimulé par le tronc d’un tilleul, et surveilla la boutique presque sans espoir. Au bout de dix minutes, il eut pourtant la chance de les voir sortir qui avaient chacun une grande tartine. Ils s’étaient débarrassés de leurs serviettes de classe et Pucelet portait maintenant son appareil

 

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photographique en bandoulière. Mme Buquanant vint jusqu’au seuil de la boutique les regarder partir et leur fit un sourire qui attrista le brigadier. Quittant son banc, il alla s’asseoir sur le mur du Rond-Point. En bas, dans la rue de la Clé-d’Or, les enfants marchaient vite en dévorant leurs tartines. Traversant le carrefour des Cinq, ils enfilèrent la rue des Oiseaux. Maillard descendit lui-même le grand escalier et les vit tourner dans l’impasse de la sourdine. Alors, sûr de son affaire, il prit le temps de rouler une cigarette qu’il mit en réserve sur son oreille.

Maillard allait sans se presser dans l’impasse de la Sourdine. Le logis n’avait pas de fenêtre de ce côté-là et nul ne pouvait le voir venir. Avant de frapper, il tendit l’oreille et perçut un bruit de rire et de paroles. Ce fut la voix de Marion qui lui cria d’entrer.

Dès l’abord, il fut surpris de l’ordre et de la propreté qui régnaient dans la pièce, mais il n’était pas d’humeur à en faire compliment aux deux sœurs. Buq et Antoine achevaient de manger leurs tartines sur le perron de bois et

 

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regardaient, amarrés à leurs pieds, trois cuveaux dont l’un portait le pavillon noir à la tête de mort des gentilshommes de fortune. On attendait le retour de Trésor qui avait trouvé à emprunter un quatrième cuveau dans le quartier. À l’intérieur de la pièce, Pucelet était en train de poser son appareil photographique sur une chaise et s’informait auprès des deux sœurs si Trésor avait pourvu à certains détails intéressant l’expédition. Dès en entrant, le brigadier l’envoya rejoindre ses deux camarades sur le perron et ferma la porte vitrée.

« Maintenant, dit-il aux deux sœurs qui le regardaient effarées, si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’avouer tout de suite.

– Avouer quoi ? demanda Minie qui comprenait déjà.

– Pas de comédie avec moi. Allons dépêchez-vous... je suis pressé... Non ? vous n’avouez pas ? c’est tant pis pour vous. »

Malgré leurs protestations, leurs injures, il les relégua à leur tour sur le perron et fit comparaître les trois enfants. Il s’était adossé à la porte vitrée,

 

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empêchant ainsi un retour des deux sœurs. Buq était dans une colère furieuse et l’air dont il regardait le brigadier disait assez qu’il ne le craignait pas. Il n’imaginait d’ailleurs pas quel pouvait être l’objet de ses soupçons. Antoine, lui, en avait comme un pressentiment. Son père, il le savait, n’aurait pas toléré qu’il entrât chez les filles à Tétère, et sur ce point, comme sur tant d’autres, sa manière de voir devait être celle de la police. Cette inquiétude, toutefois, n’empêcha pas qu’il fît bonne contenance. Maillard remarqua tout de suite l’air apeuré de Pucelet dont les mains étaient agitées d’un léger tremblement et ce fut surtout lui qu’il essaya d’intimider.

« Elles m’ont dit toute la vérité, fit-il. C’est du propre... Si vos familles venaient à l’apprendre... faudra-t-il les prévenir ? »

Il n’eut pas de réponse. Buq regarda Antoine et lui signifia par un haussement d’épaules qu’il n’entendait pas le propos.

« Je veux bien ne rien dire à vos parents, reprit le brigadier, je veux bien arranger les choses avec le commissaire pour qu’on n’en parle pas dans les

 

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journaux, mais à une condition, c’est que vous allez me raconter comment les choses se sont passées... »

D’un signe, il invita Pucelet à commencer, mais le malheureux roulait des yeux égarés et ne démarrait pas. Il voulut l’aider.

« Voyons... quand êtes-vous venus pour la première fois ?

– Mercredi, après la classe, répondit Antoine.

– Jamais avant ? c’est bien sûr ? bon... puisque tu me le dis, je te crois, je vois que tu es sincère. Et pour cette première fois-là, vous êtes restés combien de temps ?... un quart d’heure ? ce n’est pas beaucoup... mais vous ne vous rappelez peut-être pas bien... Et ce jour-là, qu’est-ce qu’elles vous ont fait ? »

Les trois enfants échangeaient des coups d’œil interrogateurs et tout d’un coup, Buq comprit ce que le brigadier entendait par ces dernières paroles. La chose lui parut si drôle qu’il se mit à rire et fut près d’une minute sans pouvoir se reprendre. Enfin, il se pencha vers les deux amis,

 

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et tout bas, leur fit part à l’oreille de sa découverte. Du coup, Pucelet parut oublier sa frayeur et eut un large sourire. Tous les trois, ils regardaient Maillard avec sympathie, flattés de ce qu’un pareil soupçon lui fût venu à leur endroit. Le brigadier pressentit qu’il s’était fourvoyé et se demanda s’il devait pousser l’interrogatoire plus avant.

« Brigadier, vous n’y êtes pas, dit Buq. Oh ! non, pas du tout... »

Il eut un accès de gaieté et poursuivit :

« On est venu ici parce que le perron est commode pour aller au souterrain...

– Le souterrain ? » murmura Maillard.

On voulut bien lui expliquer de quoi il s’agissait, en passant toutefois sous silence la décision arrêtée à l’égard de la grille de fer.

En regardant par la vitre, il put apercevoir les navires à l’ancre. Il était bien difficile de douter. Mélancolique, il contemplait, entre les deux visages menaçants de Minie et de Marion, l’eau claire de la Sourdine où baignait le pied de la

 

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ville haute. La journée était décidément mauvaise. Il s’était tant réjoui de pincer les protégées de Philippon dans une sale affaire de mineurs, qu’il avait du mal à se résigner. Il se tourna vers les enfants et il lui sembla que Pucelet manœuvrait pour arriver jusqu’à son appareil photographique sans attirer l’attention. Maillard fit semblant de regarder ailleurs. Immobile, l’œil à demi fermé, il paraissait prêter l’oreille.

« C’est le moulin, lui dit Buq.

– Ah ! oui... Le moulin », murmura le brigadier.

Pucelet venait de faire encore un pas qui le rapprochait de l’appareil. Sans quitter des yeux le profil de Maillard, il allongea le bras et atteignit la courroie. Quand il eut l’appareil en main, Maillard lui dit en tournant la tête :

« Ça doit être bien intéressant ce qu’il y a là-dedans... J’aimerais bien y fourrer mon nez... veux-tu me le prêter ? »

Toujours adossé à la porte du perron, il tendit

 

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la main, tenant sous son regard celui du malheureux Pucelet qui était tout pâle.

« L’appareil est à lui, fit observer Buq. Il est libre d’en faire ce qu’il lui plaît. »

Pucelet serrait contre lui la gaine de cuir, gainée elle-même de toile grise, et songeait à s’enfuir...

« Allons, donne... »

Le brigadier tendit la main, son regard se fit plus impatient.

« Il y a des choses qui ne sont pas à moi, balbutia Pucelet, je ne peux pas... »

Maillard fit claquer ses doigts, se pencha en avant, attrapa la courroie qui pendait. Abandonnant son fardeau, Pucelet se tourna vers ses deux amis et commença à sangloter. Buq et Antoine, étonnés de ce désespoir, ne savaient comment le consoler. Maillard retira l’appareil de la sacoche et ne lui découvrit rien de remarquable, sinon qu’il était en fort mauvais état et d’un modèle ancien. Renversant la gaine, il vit venir dans le couvercle de cuir une enveloppe

 

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non cachetée d’où s’échappa une photographie.

« Ah ! Ah ! c’est bien ce que j’avais pensé », dit-il au premier coup d’œil.

Puis, en y regardant de plus près, il eut un sursaut et se mit à jurer. Buq et Antoine, le considéraient avec curiosité, tandis que Pucelet, toujours sanglotant, tournait le dos. Quittant la porte vitrée que le poids de son corps maintenait fermée, Maillard alla s’asseoir sur une chaise. Aussitôt, Minie et Marion pénétrèrent dans la pièce en protestant contre le traitement qui venait de leur être infligé.

En même temps, Trésor entrait par la porte de l’impasse en roulant un cuveau à lessive. On voulait lui expliquer ce qui s’était passé, mais le brigadier cria que chacun eût à fermer sa gueule. Il était rouge et paraissait assez ému. L’enveloppe qu’il avait entre les mains était timbrée et adressée à Me Marguet, 11, rue Jacques-de-Molay. Il ne se fit aucun scrupule de lire la lettre qui accompagnait les photos. Elle était datée du jour même, Pucelet l’ayant écrite à midi pendant que son père était au Grand Restaurant, occupé à

 

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prendre une noce.

 

Monsieur,

Vous vous rappelez que sur les huit photos, il y en avait une que je vous disais qu’elle était complètement voilée. Je suppose que je m’étais trompé, car je viens de retrouver le cliché et je vous l’envoie avec ses trois épreuves. Si je l’ai gardée, c’est sans le faire exprès. Je ne voudrais pas que vous croyiez...

 

« Pourquoi est-ce que tu n’avais pas fini ta lettre ?

– Parce que je n’étais pas sûr comment on écrivait ‶que vous croyiez″ », répondit Pucelet en rougissant.

Maillard leva les yeux et eut un regard d’estime pour ce garçon capable de scrupules aussi élevés.

« Alors, comme ça, tu développais des photos pour Me Marguet ?

 

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– C’était la première fois...

– Et quand est-ce qu’il te les a données... et où ça ? Allons, raconte... »

Pucelet rougit encore un coup, pleura, se rinça la gorge d’une reniflée et raconta comment, alors qu’il était bien en train de s’amuser à ne rien faire au milieu de la prairie, Me Marguet l’avait prié de lui développer, moyennant rétribution, un rouleau de photographies.

« Il m’a dit que c’était le juge d’instruction qui lui avait demandé de les prendre pour sa collection... »

Maillard, mettant la lettre et les photos dans sa poche, quitta l’impasse de la Sourdine et courut trouver le juge d’instruction. Il pensait avec plaisir à la tête que ferait Philippon à la nouvelle d’une arrestation qu’il paraissait craindre plus que tout au monde. Tout d’abord, M. Alfan, lorsqu’il entendit parler de Me Marguet, ne voulut rien entendre. Le brigadier lui mit entre les mains l’une des trois épreuves, puis la lettre, et enfin l’enveloppe qui portait l’adresse du notaire.

 

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« Évidemment, soupira le juge, la photo n’a pu être prise que par le criminel... Dès l’instant où le crime a été découvert, ce n’était plus possible et, d’ailleurs, le corps a été enlevé dès dix heures du soir... Quel dommage... j’étais sur la piste d’un coupable si satisfaisant... j’allais peut-être l’arrêter ce soir...

– C’était pourtant Me Marguet qui avait raison quand il affirmait l’innocence de Troussequin, fit observer le brigadier.

– Oui... il était bien placé pour le savoir... et le procédé ne manquait pas d’habileté.

– C’était quand même gentil de sa part. »

Le juge d’instruction pria Maillard de descendre dans le quartier de la Malleboine et d’aller lui chercher le jeune Pucelet qu’il désirait confronter avec le notaire. Demeuré seul dans son fauteuil, il décrocha le téléphone et demanda un numéro.

« Allô... je voudrais parler à Me Marguet... de la part de M. Alfan... Allô ? Me Marguet ? Dites-moi, si mes renseignements sont exacts, vous

 

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étiez bien dans la prairie lundi soir à cinq heures ?

– Mais oui...

– Et vous avez bien donné au jeune Pucelet un rouleau de photographies à développer ? »

Le notaire ne répondit pas.

« Nous avons découvert entre les mains de ce garçon l’un des huit clichés du rouleau, précisément celui qu’il vous a dit être voilé. Il est au contraire tout à fait réussi et les trois épreuves qu’il en a tirées sont d’une netteté parfaite. C’est un gros plan de la victime... »

Il y eut un silence de plusieurs secondes. Enfin, le juge entendit la voix de M e Marguet, un peu altérée.

« Je ne nie rien, dit le notaire, et je vous suis très obligé de ce coup de téléphone... quoique, à vous parler franchement, je n’aie pas envie de me suicider... Oh ! non, pas envie du tout... Au moins, n’allez pas croire que je sois de ces pauvres gens qui tiennent à la vie comme les bêtes. Je n’aime la vie que quand elle est belle et

 

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j’attends beaucoup de celle qui va commencer pour moi. Puisque vous avez la bonté de m’écouter, je vous prierai de vouloir bien avertir le docteur Coinchot et lui demander de prévenir ma femme et ma mère. Je n’en aurais pas le courage, du moins en ce qui regarde ma mère. Ma femme est justement à son chevet, ne manquez pas, s’il vous plaît, de le dire au docteur. Je n’ose pas vous remercier davantage, de peur d’être indiscret. Au revoir, monsieur. »

M. Alfan raccrocha et resta cinq minutes, le menton dans ses deux mains, à rêver au criminel. Il avait beau s’y ingénier, il ne pouvait faire que Me Marguet devînt un monstre à ses yeux. Au fond, il ne répugnait même pas à l’idée de lui conserver son amitié, tout au contraire. Malheureusement, une amitié qu’on n’avoue pas n’est rien et M. Alfan ne se voyait pas encore à la veille de dire en public : « J’ai un ami très cher qui s’est laissé aller à commettre un crime répugnant, et il est au bagne pour vingt ans. » Il eut un peu honte d’une si grande faiblesse. Il essaya de n’y plus penser et imagina sans exaltation la joie du pauvre Troussequin à la

 

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nouvelle de sa délivrance.

Maillard, en descendant le grand escalier, se sentit merveilleusement léger. Il avait bien des raisons d’être heureux, mais pour l’instant, il n’en distinguait qu’une seule, la fureur de Philippon quand il saurait tout, et peut-être sa frayeur, car son attitude était assez louche. Et tout à coup, il oublia Philippon et le plaisir de la vengeance. En passant rue de la Clé-d’Or, à l’endroit où il s’était battu avec Troussequin, il pensa tendrement au prisonnier et crut recevoir encore au visage le souffle désespéré du malheureux. Il en avait la gorge serrée et sentait son cœur augmenter sous sa tunique.

« Vous savez, dit-il dans un groupe, Troussequin va être relâché avant demain... »

La nouvelle se répandit très vite et fit descendre les femmes dans la rue.

« Ils vont relâcher Troussequin, c’est Maillard qui l’a dit. »

Et lui, Maillard, il s’en allait doucement dans les rues de la Malleboine, les mains toutes bonnes

 

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et qui pendaient au long du corps. Il pensait qu’il n’y avait personne au monde qu’il aimât autant que Troussequin. En passant devant les gens, il dodelinait de la tête, et ses yeux semblaient dire : « Si jamais vous allez en prison, soyez tranquilles, je suis là. » Les enfants venaient toucher les boutons de son uniforme. Une bonne rumeur montait sur ses pas : « Maillard ! Maillard ! » Et les gens du quartier de la Malleboine, penchés à leurs fenêtres ou se levant sur la pointe des pieds, ou courant pour le voir plus longtemps, regardaient le cœur du brigadier qui gonflait l’étoffe de sa tunique.

« Bon brigadier, lui demandait le monde qui passait, où vas-tu avec tes épaules ?

– Je m’en vais, disait-il de l’œil, je m’en vais voir mes deux amies sur la Sourdine.

– Brigadier ! brigadier ! et l’aîné d’Artevel ?

– J’ai toutes les clés, n’ayez plus peur. »

Il trouva Minie et Marion sur le perron de bois et se baissa sur elles pour sourire à chacune. Sur la Sourdine voguait une flottille de quatre bons

 

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cuveaux, tout pavoisés, hardiment conduits, et qui se dirigeaient vers le fond de la crique. Maillard faisait signe à Pucelet que tout allait bien et qu’il n’eût pas à s’inquiéter. Plus souvent qu’il irait le déranger. Le juge d’instruction attendrait, tout simplement.

Trésor allait en tête de l’escadre, devant Buq et Antoine. À mi-chemin du souterrain, il s’arrêta et dit en se tournant vers ses compagnons :

« Regardez, tous, comme je fais. »

Alors, il fit si bien de la langue, de son nez, et de ses oreilles, que le brigadier Maillard partit d’un grand rire qui se prolongea tard dans la soirée.

 

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Cet ouvrage est le 414e publié

dans la collection e Classiques du 20 siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

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Jean-Yves Dupuis.

 

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