Le moulin de la Sourdine
Chapitre V
Philippon n’avait pas pu se résoudre à inviter à dîner la demi-douzaine de purs auxquels il voulait passer la consigne. Il trouvait que le café, les liqueurs, et le discours, étaient déjà bien assez. Pour mener à bien la tâche de persuader, d’exalter Rigault et les autres purs, il s’était assuré le concours du docteur Coinchot, dont l’autorité, en matière de politique électorale, était persuasive, et il n’avait pu se dispenser, lui, de l’inviter à dîner. C’était d’ailleurs un habitué. Après le repas, l’épouse du maire prétexta une migraine pour laisser les deux hommes seuls. Philippon et Coinchot allèrent s’asseoir au salon en attendant les purs. Le docteur paraissait contrarié et Philippon le lui fit observer d’un air inquiet.
« Franchement, déclara Coinchot, ce n’est pas ce que j’avais rêvé.
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– Voyons, tu me disais hier soir encore que tu étais d’accord.
– Je ne m’en dédis pas, je suis toujours d’accord. N’empêche que j’avais rêvé autre chose. »
Philippon eut un geste de compréhension impuissante, mais Coinchot qui savait à quoi s’en tenir sur les regrets de son hôte, resta mélancolique. Une amitié d’enfance, une parenté lointaine, l’habitude surtout les liaient étroitement sur le terrain de la politique. Le docteur, qui n’avait aucune fonction dans le parti, passait dans l’arrondissement pour un cerbère radical, une sorte de gardien de la loi, et Philippon savait à merveille tirer parti de son autorité. Coinchot ne se dissimulait pas qu’il était la dupe de son ami ; ce soir encore il avait l’impression désagréable d’être là moins pour servir les intérêts du parti que ceux de Philippon. Celui-ci, qui le connaissait trop bien, devinait les sentiments qui l’agitaient, et il en résultait une atmosphère de gêne. Quand le docteur prit un cigare, Philippon n’osa pas lui demander d’attendre l’arrivée des
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invités pour l’allumer. « Je n’aurai pas la chance qu’il ait fini avant qu’ils n’arrivent, songea-t-il avec ennui. Il lui restera un morceau de cigare de deux ou trois centimètres et ils se douteront qu’il a dîné chez moi, et j’aurai l’air de les avoir invités en cure-dents, pour l’utilité. Si encore il ne garde pas cette tête d’enterrement, je pourrai m’estimer heureux. » Il tendit un cendrier à Coinchot et essaya de le dérider, mais celui-ci resta froid.
Coinchot était dans un jour où la vie lui semblait une mauvaise grippe. Il voyait Philippon sans indulgence et la ville entière le dégoûtait. Tout y était ostensiblement moribond, à ras de sol, et à petit bruit. Dans les journaux de Paris, il n’était question que de communisme, de fascisme, de rassemblements, de bagarres, d’appels et de rappels, mais sur tout le territoire de l’arrondissement il n’y avait rien de tout cela. Les communistes, dans cette ville ouvrière, étaient une poignée et ils n’avaient même pas un drapeau rouge, les croix de feu, une quinzaine, les royalistes quatre ou cinq gamins de vingt ans. Les pauvres consentaient à la richesse des riches
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et au chômage menaçant. Les riches ne haïssaient les pauvres qu’à la réflexion. La méchanceté, la rage, la jalousie, au lieu d’éclater, de chambarder, suintaient à l’intérieur des familles, se ravalaient sans bruit. Et la politique, c’était bien pareil. Sauf les proches intéressés, le monde n’en faisait pas une grande affaire et quand le bistrot, ou le gnaf, ou le notaire ou le curé ou le capitaine de gendarmerie ou encore les ouvriers de chez T.D.C., se demandaient si on allait avoir la guerre ou la crevaison d’une manière ou d’une autre, tout ça, dans leur esprit, était sans rapport avec la politique. Pourtant, les choses n’avaient pas toujours été ainsi et Coinchot se rappelait de beaux moments. Pas plus loin que tout de suite avant la guerre, il s’était bagarré en pleine rue trois semaines avant les élections, et en jaquette encore, lui, un médecin. Bagarré, il s’était, oui, avec machin, là, comment donc déjà, celui qui vendait des bécanes, enfin, n’importe. C’est comme les grèves. Dans le temps, et pas si longtemps, ma foi, après la guerre, les ouvriers de chez T.D.C., et d’ailleurs se mettaient en grève. Dans les derniers jours de grève, quand on avait
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faim dans le quartier de la Malleboine et dans les faubourgs de l’Est, la ville était rouge à ne pas mettre un curé dehors. Lui, Coinchot, tout bourgeois qu’il était, avec une profession nourrissante et de l’acquis, dans des moments pareils, il aurait donné pour la bonne cause jusqu’à son dernier souffle et il aurait sacrifié sa meilleure clientèle si ce déjà dégoûtant de Philippon ne l’avait pas retenu des quatre pattes. Oui, la ville avait bien changé, les maladies mêmes n’étaient plus ce qu’elles avaient été. Autrefois, il y avait des poussées de n’importe quoi qui mettaient le clergé et les fossoyeurs sur les dents ; et le médecin avait une tactique, tantôt il faisait reculer la maladie d’un seul coup, tantôt lui cédait du terrain : « J’en laisse claquer cinquante, mais je sais bien ce que je fais. » C’était de la médecine, au lieu que maintenant, il fallait faire dans le chronique, dans les petites affections de vieille famille. Et les saisons, il n’y avait plus de saisons, et ainsi de suite, et de la faute à qui ? C’est comme les guerres, encore. Dans le temps...
Coinchot se montait la tête comme à plaisir et
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regardait Philippon d’un mauvais œil. Croyant le voir sourire, il lui dit sèchement :
« À propos, il faudrait bien que tu viennes me voir. Il y a longtemps qu’on n’a rien fait pour ta vérole.
– On en reparlera, ça ne presse pas, répondit Philippon en rougissant et il jeta vers la porte un coup d’œil craintif.
– Ce que je t’en dis là est pour toi. À ton âge et avec ta complexion, ta négligence pourrait te jouer un mauvais tour, tu sais... »
Philippon eut un regard d’effroi et le docteur ne put s’endurcir au jeu. De vieille amitié, le cœur lui fondit et il reprit plus doucement :
« J’exagère pour te faire peur, mais il faut être prudent...
– Sois tranquille, murmura le maire soulagé, j’irai te voir... J’y serais bien allé plus tôt, mais cette affaire-là me donne tellement de souci...
– Quelle affaire ?
– L’élection, pardi ! on dirait que tu t’en désintéresses, toi...
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– Pas du tout, protesta Coinchot, c’est tout le contraire. Mais franchement, je trouve que le choix n’est pas bon, tu en conviendras toi-même. Depuis dix-huit ans, ce vieux mollasson de Carmagnet encombrait la circonscription et maintenant qu’il est mort on ne trouve rien de mieux, pour le remplacer, que cette espèce de commissionnaire de la politique, qui écrit d’une main dans des feuilles de police et qui torche de l’autre les saletés de ses patrons de l’Intérieur ! et qui a plus de quarante-cinq ans !
– Voyons, dit en riant Philippon, tu ne vas pas me dire que tu le trouves trop vieux à quarante-cinq ans. Pense un peu que nous en avons soixante...
– Parfaitement si, que je le trouve trop vieux. Tant qu’à prendre du neuf, allons-y carrément. Je me fous que ton Leboissel soit malin, ce n’est pas ce qu’il me faut...
– Mettons d’abord les choses au point, dit Philippon. Leboissel n’est pas du tout ce que tu parais croire. Il m’a été recommandé par le secrétaire général du Grand Orient, avec lequel
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j’ai échangé une longue correspondance à son sujet. J’ai pris mes renseignements sur place à Paris et enfin, je l’ai rencontré. C’est un homme expérimenté mais honnête, qui offre toutes les garanties désirables. Quant à ses occupations de journaliste, tes reproches sont parfaitement injustes. Il a toujours défendu dans des journaux de gauche des opinions raisonnables... »
Coinchot accorda qu’il avait noirci Leboissel et qu’au reste il ne savait rien ni des « feuilles de police » ni des « patrons de l’Intérieur ». Quand même, il maintint tout ce qu’il avait dit, vrai ou pas. Il maintenait parce qu’il maintenait, d’abord, et ensuite parce qu’il en avait plein le dos, de tout et de tous : du parti, de la médecine, de Leboissel, de la politique et des hommes de quarante-cinq ans. Un peu plus, et il était prêt à donner ses quatre sous à la révolution, aurait pas fallu le pousser bien fort. En tout cas, ce qu’il fallait dans le parti, c’était des hommes jeunes, vingt-cinq ans ne lui faisaient pas peur, intelligents, audacieux, instruits, beaux garçons aussi, ce n’était pas si méprisable, des hommes que les électeurs eussent portés au pouvoir par amour et
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non plus par calcul et par habitude. On avait beau dire, l’amour, c’était le commencement de tout. Philippon se hâta de replacer le problème de l’élection sur un terrain plus commode et tendit à Coinchot un piège éprouvé :
« Évidemment, tu vas me dire que Fouchard n’a que trente-neuf ans... je sais bien... »
Fouchard, riche avocat et conseiller municipal, briguait l’investiture du parti. Philippon se souciait peu de voir arriver à la députation cet homme déjà important dans la ville, car son influence eût compromis la sienne au sein du conseil municipal. Pour Coinchot, c’était un article de foi que le député devait être un étranger ou un homme de peu d’immeubles, sinon il fallait craindre que sa situation dans la ville ne fût assez forte pour le soustraire au contrôle du parti. Surtout, il haïssait la race des Fouchard, à cause du père qui lui avait défloré deux cousines germaines, engrossant l’une, poussant l’autre au couvent, et avec ça, menteur et insolent, à dire, par exemple, aux père et mère de l’enceintrée, venus pour le sommer, qu’il fallait être bien osée
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quand on s’était assise dans le plein milieu d’une fourmilière, de désigner entre toutes les fourmis celle qui vous avait fait une cloque. Et le fils ne valait guère mieux, si pas pire, un agité, un ambitieux, un dévorant de la politique.
« Ne parlons pas de Fouchard, veux-tu ? dit le docteur.
– C’est bientôt dit, répliqua Philippon, mais sa position est forte... Sacrement forte qu’elle est, sa position, oui. »
Coinchot bougea dans son fauteuil et se mit à grogner. Sûrement qu’il allait sortir de ses gonds. Le maire poursuivit d’un air soucieux :
« Depuis un an et plus qu’il voit venir les choses, lui. Pense qu’il est président du club de rugby qui n’a remporté cet hiver que des victoires ou presque. Encore, dimanche dernier, je ne sais plus si c’est sur Belfort ou sur Montpellier. »
Le docteur, l’œil sanglant, se frotta la moustache par-dessus son cigare. Philippon en remit :
« Avec ça, ancien combattant... ça ne gâte
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rien... »
Coinchot quitta son siège, gueula bordel de Dieu, et vint se planter devant Philippon.
« Ancien combattant ? Quoi ?... et alors, le nôtre, il n’est pas ancien combattant, non ?... Oui ou non, m’as-tu dit que Leboissel avait fait la guerre ?
– Naturellement oui que je te l’ai dit. Leboissel a fait la guerre dans l’aviation. Croix de guerre avec palme. Mais l’aviation, ça fait distant, ça n’a jamais valu l’infanterie. On ne peut pas aligner la misère quotidienne, les poux, la boue des tranchées... Quand un fantassin parle des quinze cent mille morts, il a l’air de les avoir donnés de sa poche. L’aviation, ce n’est déjà plus ça... Et puis, je te l’ai dit, son équipe de rugby a gagné souvent. Ces choses-là flattent bien plus que tu ne penses. Et chaque fois que la ville fait quelque chose pour le sport, c’est ton Fouchard qui a l’air de l’avoir obtenu, parce qu’il est conseiller municipal. Ah ! il est malin... »
Philippon eut un sourire qui renforçait l’hommage rendu à l’adversaire. Alors, Coinchot
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éclata. Non, Fouchard n’était pas un malin. Les Fouchard, il les savait sur le pouce. Fouchard le vieux, qui avait fini par crever de la vessie, c’était un salaud. Et le Fouchard de la quarantaine, c’était un salaud ; et tous les deux, le vif et l’enterré, ils faisaient une paire de salauds. Avocat, le Fouchard ? un avocaillon que c’était pitié de l’entendre, oui, à croire qu’on lui avait coupé le fil avec une patte de lapin. Avec ça, pas d’idées générales pour un sou.
« Notre candidat est tout de même d’une autre trempe : c’est un homme qui a vu du monde, remué des idées, évalué la complexité de... des intérêts de... enfin quoi, il connaît les grands problèmes. Sans le connaître, moi je l’imagine, Leboissel : franc du collier, sachant mettre les gens à l’aise et torcher un discours. En résumé, un politique et un homme comme tout le monde. Fouchard peut s’aligner, il aura toujours l’air d’un riche ! »
Philippon opina au dernier propos qu’il appréciait en connaisseur. Gros propriétaire foncier, ayant gardé des intérêts dans la
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fructueuse entreprise de matériaux, qu’il avait cédée à son gendre quelques années plus tôt, il se flattait de n’avoir pas l’air d’un riche, fût-il en habit et tube en tête.
Le docteur Coinchot posa son cigare sur le bord du cendrier et gagna le couloir.
« Je ne t’accompagne pas, dit Philippon, tu connais l’endroit. »
Resté seul, il consulta sa montre et vit qu’il était neuf heures moins vingt-cinq. Dans dix minutes, car nul n’oserait être en avance, son monde commencerait d’arriver. Au bord du cendrier, le cigare de Coinchot se consumait doucement. Un filet de fumée bleue, mince et droit, montait vers le lustre du salon. Anxieux, Philippon en évalua la durée probable. Plus de la moitié était déjà fumée et peut-être serait-il achevé en moins de dix minutes. Mais l’absence de Coinchot était du temps perdu. Il se pencha sur le cendrier. Le cigare mâchonné au bout, aplati et mouillé de salive, se consumait plus lentement et la fumée se tordait en menues spirales. Philippon avança la main, eut un tremblement d’hésitation,
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la retira, l’avança de nouveau. Après tout, c’était le cigare d’un ami d’enfance. Résolu, il le planta entre ses dents et aspira de longues bouffées, rejetant la fumée d’une seule expiration et tout aussitôt, tirant à fond de souffle. Le cigare rougeoya, grésilla, devint brûlant et Philippon sentit lui couler dans la bouche un jus amer. La combustion progressait comme une vague sûre et l’extrémité formait un long charbon ardent dont il sentait la chaleur sur son visage. Lorsque le pas du docteur retentit dans le couloir, il reposa le cigare et battit l’air des deux mains pour disperser le lourd nuage de fumée qui flottait au centre de la pièce.
« Non ! non ! s’écria Coinchot depuis la porte, je ne peux pas croire que Fouchard ait des chances. Regarde un peu dans quelle situation il s’est mis au conseil municipal à propos de l’expropriation du terrain Butillat. Il ne veut pas que la ville achète...
– Chacun est libre d’avoir une opinion, fit observer hypocritement Philippon.
– Chacun est libre, ricana le docteur. Le
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malheur c’est qu’il n’ait pour soutenir la sienne que les conseillers de la réaction ! Il aura beau dire et beau faire, et prouver si ça lui chante, qu’il a eu raison, il aura quand même pactisé avec l’autre bord ! »
Coinchot eut un rire cruel et alla reprendre son cigare, mais à la première bouffée, un goût âcre, de pipe brûlée et de tabac humide, lui fit faire une moue dégoûtée.
« Il est mauvais ? » demanda Philippon.
Coinchot, sans répondre aspira une autre bouffée et, vaincu, écrasa la pointe de son cigare dans le cendrier.
« En effet, observa le maire, il sent mauvais. Je vais l’enlever. »
Il emporta le cendrier dans la salle à manger, sans cesser de tenir Coinchot en haleine, et les deux amis arrêtèrent en plein accord les dernières dispositions contre l’investiture de Fouchard. Le plan dont ils avaient déjà convenu était classique : endormir la vigilance de l’avocat jusqu’au dernier moment, travailler les délégués
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des campagnes et enfin, le jour venu, emporter l’affaire par un bon noyautage de l’assemblée. Le délicat était de s’assurer des collaborateurs discrets, car une manœuvre trop voyante risquait de provoquer la discorde à l’intérieur du parti.
Moins le quart sonnant, Rigault arriva le premier dans un pantalon à rayures et un veston noir, la pomme d’Adam roulant sur les pointes de son col cassé. Il n’avait pas su se débarrasser de son chapeau melon dans le vestibule et Philippon le lui prit des mains en lui désignant un siège. Rigault, n’ayant jamais rencontré le maire que dans des réunions et des banquets, pénétrait pour la première fois chez lui. Il regarda furtivement les fauteuils, les consoles de marbre, la plante verte nouée d’un ruban rose, le rouet d’un ruban bleu, le mur lambrissé, la statue en bronze dont les fesses mythologiques se reflétaient dans la haute glace de la cheminée. Le temps lui manquait pour en méditer, car il lui fallait être présent à la conversation. Empressé, il aurait voulu aller au-devant des questions affables que lui posait le maire. Le docteur Coinchot, qui avait soigné son jeune fils l’année précédente,
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s’informa de sa santé et de ses études. Philippon, qui ne voulait pas engager la partie avant de tenir tout son monde, amusa le terrain en parlant de l’éducation des enfants. Rigault le suivait avec un peu d’anxiété. Bien que la conversation allât simplement, il lui semblait à cause du décor et de l’importance des personnages, qu’il fût admis par faveur à la célébration d’un culte secret. Ce qui l’effrayait, c’était de comprendre aussi facilement. Coinchot le considérait avec sympathie et non sans quelque remords. Une partie de sa clientèle de médecin, celle qui payait recta, se recrutait dans cette catégorie de menus bourgeois à laquelle appartenait Rigault. Il connaissait les difficultés, les soucis de leurs vies laborieuses, les limites que leur imposait une naïve gratitude à la société qui permet de se promener le dimanche avec un chapeau melon et une canne. « Pour celui-ci, pensa-t-il, Philippon peut se flatter d’avoir bien choisi. Voilà un pauvre garçon sans défense devant lui. Les bourgeois dans le genre de Philippon lui apparaissent comme des directeurs de conscience, à mi-chemin entre les employés de bureau et le
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bon Dieu de la gauche. Il doit nous croire possesseurs d’une sagesse qu’il n’a pas su mériter, et il fait ce qu’il peut pour que son indignité ne se voie pas trop. Je suis un joli dégoûtant. C’est comme quand je me trouve sec en face d’un malade et que je prends mon air profond et que je griffonne une ordonnance illisible (pas à dire non, si j’ai une écriture de cochon, c’est bien parce que je l’ai voulu... une rouerie de métier comme le charabia des huissiers, l’argot des marlous, la cosmogonie hermétique, le latin des curés). »
Les autres purs arrivaient un à un. Boncresson, le bourrelier, qui voulait se donner des airs frondeurs, mais dont l’obéissance était aveugle, entra le dernier. Ses invités au complet, le café fumant, Philippon se mit à rigoler d’un œil, à souffler dans son nez, et à claquer de la main sur sa cuisse, par manière de préambule.
« Si je vous ai fait venir, comme ça, dit-il, sans fracas et tout à la bonne, c’est autant pour prendre votre avis que pour vous informer des faits qui auraient pu vous échapper. Je me suis adressé à
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vous parce que mieux que personne dans la ville, vous connaissez les vrais intérêts du parti. D’abord, j’ai hésité à vous convoquer...
– Pourquoi ? dit Coinchot, faut jamais hésiter...
– Bien sûr... mais moi, je me disais : à quoi bon déranger des gens qui ont déjà bien assez comme ça de leurs soucis à eux, oui, à quoi bon, que je me disais... Et puis à la fin, non, quand même, je me suis décidé. C’était trop grave. J’avais le devoir d’avertir et de consulter ceux qui me paraissent le plus qualifiés pour regarder la situation en face. Vous me direz si j’ai eu tort...
– Mais non ! vous avez bien fait, déclara le bourrelier et les autres purs l’approuvèrent.
– Le pauvre Carmagnet, avec l’expérience qu’il avait des choses de la politique, me le disait dans les derniers temps de sa maladie : « Vous verrez, Philippon, il se passera du vilain. Ces gens-là sont encore plus forts qu’on ne croit... » Ah ! on peut dire qu’il aura vu juste, oui, et jusqu’à son dernier soupir... »
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Le maire s’arrêta un temps pour laisser soupirer tout son monde et reprit :
« La situation, elle est autrement grave qu’on pourrait penser. Naturellement, il fallait s’attendre à ce que la mort de notre pauvre Carmagnet soit mise à profit par l’adversaire, l’occasion était trop belle, vous pensez, avec la crise, le marasme du petit commerce, les difficultés du petit cultivateur, et la misère qui menace... »
Coinchot approuva doucement de la tête, les yeux à demi fermés. Les purs étaient émus, visiblement émus. La chose venait bien. Philippon allait exploiter l’avantage, lorsque la sonnerie du téléphone retentit dans le vestibule. La servante vint informer le docteur qu’on l’appelait de chez lui. Le maire, contrarié, dut attendre pour continuer, le retour de Coinchot. Les purs se regardaient d’un air gêné, n’osant pas rompre le silence, craignant d’autre part qu’on ne les soupçonnât de prêter l’oreille aux paroles que prononçait Coinchot dans le couloir.
« Pas de chance, dit le docteur, en rentrant, on
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m’appelle pour un cas urgent.
– Et tu en as pour longtemps ?
– Peut-être pas. Je vais impasse de la Sourdine. C’est une des filles à Tétère, qui est tombée malade. »
Rigault, mal à l’aise, se recroquevilla dans son fauteuil. Il lui semblait que Troussequin le poursuivît jusque dans le salon du maire.
« Les filles à Tétère ? » s’étonna Philippon. Coinchot lui jeta un coup d’œil de reproche et répondit avec agacement :
« Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Les filles à Tétère, c’est les filles à Tétère. Tout le monde connaît les filles à Tétère. »
Et en vérité, Philippon était seul à les ignorer. Il n’y avait personne parmi les purs qui ne fût pas renseigné sur leur compte. Par hasard le docteur se tourna vers Rigault pour le prendre à témoin.
« N’est-ce pas, dit-il, vous connaissez bien les filles à Tétère ? »
Rigault crut mourir. Sentant sur lui les regards des purs, il rougit jusque dans le col et répondit
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en secouant la tête :
« Non, je ne connais pas. »
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