Le moulin de la Sourdine
Chapitre VII
La cage du colimaçon par laquelle on accédait à la plate-forme de la tour cathédrale, était sombre et si étroite qu’on n’y pouvait tenir deux de front. Buq allait en tête et, dans les régions plus noires, tendait la main à Marie-Louise pour qu’elle n’eût pas peur. Il avait fait promettre à ses deux compagnons de ne pas regarder par les meurtrières, car en arrivant en haut de la tour, leur plaisir serait plus vif de la surprise. Marie-Louise et Antoine, pour n’être pas tentés, s’appliquaient à fixer le limon de l’escalier. L’ascension n’en était que plus monotone et Buq, responsable de l’entreprise, soutenait leur zèle par des promesses enthousiastes où perçait l’inquiétude, comme s’il eût craint une mutinerie derrière son dos. En débouchant au grand soleil, ils furent éblouis par la lumière et par l’espace.
Tandis que Marie-Louise rajustait sa barrette,
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Antoine osa l’examiner. C’était une petite fille mince, à la peau hâlée, d’un bistre foncé. Pourtant, ses cheveux raides étaient d’un blond pâle et mat, et ses yeux hardis étaient très clairs. Au premier coup d’œil, on la connaissait dans toute la ville pour une Artevel. Dans cette famille de la Malleboine, dont la pauvreté était proverbiale depuis cent ans, garçons et filles avaient cette particularité entre autres, d’être bruns de peau et clairs de poil. C’était d’ailleurs un type qui se retrouvait sous d’autres noms dans le quartier, mais non pas dans la ville haute. Antoine trouva Marie-Louise plutôt jolie et pensa que si elle n’avait pas été à Buq, il l’aurait aimée. Il observa qu’elle était assez pauvrement vêtue, mais n’en eut pas plus d’assurance auprès d’elle.
La plate-forme carrée supportait en son milieu une tour heptagonale du haut de laquelle s’élançait la flèche du clocher. Elle était entourée d’une balustrade de pierre, si haute que la tablette arrivait aux épaules des enfants et qu’il leur fallait, pour bien voir, se lever sur la pointe des pieds. Buq, que le souci d’ordonner les plaisirs rendait tyrannique, imposa d’abord à ses
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compagnons la vue du côté Nord, à son goût la moins attrayante. C’était la ville haute avec sa ceinture neuve de faubourgs dont les avancées allaient s’étirant au long des routes comme les pointes d’une étoile. Plus près, Antoine regardait avec étonnement la vieille ville qu’il avait presque à vol d’oiseau et la reconnaissait mal. Quand il se promenait dans ses rues et qu’il était par hasard, attentif à l’aspect de ce paysage citadin, l’impression était tout autre. Il y faisait sombre et les maisons étaient si serrées, comme se poussant et chevauchant, qu’il semblait du tout un entassement où il n’y eût rien à pouvoir ajouter. Du haut du clocher, il découvrait pourtant de grands jardins, des cours spacieuses, plantées d’arbres sur le pourtour, des carrés de verdure, enclos entre des rangées de toits d’une pente audacieuse, que le soleil du soir colorait de reflets doux et clairs. Buq expliquait la géographie de la ville en partant de la rue des Rencontres, l’artère principale et commerçante. Il montrait le collège, la préfecture, la gare, la chapelle bleue, les couvents. Il feignait de ne pas voir, sur sa gauche, le quartier de la Malleboine
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dont il réservait l’examen. Au bout d’un moment, ayant reconnu l’impuissance des filles à s’orienter, il affecta de ne s’adresser plus qu’à Antoine. Marie-Louise le regarda plusieurs fois d’un air peiné sans obtenir qu’il fît attention à elle. Buq, il est vrai, se passionnait à l’exploration de la ville haute. Déjà dépitée, elle essaya de le troubler en sifflant tout près de ses oreilles. Lui, sans s’interrompre, fit simplement de la main, le geste de chasser une mouche importune.
« Si je te barbe, dit Marie-Louise, je te barbe pas tant que tu me barbes.
– Est-ce que je t’oblige à m’écouter ? fit Buq, et à Antoine : c’est le gênant des filles qu’elles s’intéressent mal aux affaires sérieuses. »
Marie-Louise, de tout près, le regarda au visage et se mit à rire. Virant sur la pointe de ses espadrilles, elle fit un double tour dans le soleil, sa jupe envolée au-dessus des genoux et s’élança dansant et chantant vers d’autres paysages. Après un coup d’œil aux quatre points cardinaux, elle disparut derrière la tour du clocher et on ne
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l’entendit plus. Buq avait beau s’efforcer à cacher son inquiétude, il était déjà moins assuré dans ses propos. À la fin, il n’y tint plus, et dit à Antoine :
« Sans en avoir l’air, retourne-toi donc, tu me diras ce qu’elle fait.
– Je ne la vois plus », répondit Antoine.
Buq se retourna, le visage soucieux.
« Pourvu qu’elle ne soit pas redescendue, dit-il. Avec sa tête de bois... Tu m’attends, je vais voir une minute... »
Marie-Louise n’était pas partie, car Antoine l’entendit échanger avec Buq des paroles de reproche. Troublé par ces complications délicates, il s’intéressait maintenant distraitement au paysage. Il pensait beaucoup à Buq, à l’anxiété qu’il venait de surprendre au fond de son regard, à sa vie magnifique. Buq semblait ne rien faire que par amour. C’était l’amour de sa mère, l’amour de Marie-Louise, de l’aventure, et quand il parlait d’une version ou d’un problème, c’était encore avec une ardeur toute passionnée. Antoine considérait d’autre part, avec un mépris rageur, sa
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propre vie, déjà sèche comme une carrière ; l’obsession des choses utiles et raisonnables, qui serait l’héritage paternel, la tiendrait à l’écart des aventures et, d’avance, elle était consommée dans le bon chemin qu’on avait choisi pour lui. Quoi qu’il fasse, le regard du père l’accompagnerait. Il imaginait, par exemple, qu’il pénétrait au plus profond du souterrain, brandissant au-dessus de sa tête, une épée, un drapeau en loques, ou n’importe quoi d’un peu héroïque. Arrivait son père qui disait en croisant les bras : « Alors, tu crois que c’est pour ça que je m’impose des sacrifices ? imbécile... » L’air du souterrain devenait irrespirable, il n’y avait plus qu’à rentrer chez soi extraire une racine carrée. Antoine jeta un coup d’œil sur la pointe du faubourg où il reconnut sa maison parmi les dernières. Elle apparaissait ainsi presque séparée de la ville, déjà perdue sur le plateau aride que de maigres cultures disputaient au genêt, à la ronce, et où béaient de tristes carrières couleur de rouille. Avec le même dégoût, il regarda les quelques villages de cette banlieue nord. Le dimanche, il allait parfois s’y promener en famille. Les
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maisons et les gens y avaient un air faubourien, car une partie des paysans venaient travailler à l’usine à bicyclette. Orgueilleux de leur nouvelle condition, ils affectaient un laisser-aller citadin. En savates, la chemise molle et le ventre sur la ceinture, ils bavaient dans un mégot en regardant d’un œil ironique la canne de Rigault et son melon du dimanche. Les filles, en soie vive, badinaient sur les chemins en se claquant mutuellement les fesses ou bien dansaient entre elles derrière les fenêtres d’un bastringue. Les villages sentaient l’eau de Cologne et la crasse de l’usine. Tout ce côté nord, si ingrat, donnait pourtant à la ville son véritable caractère actuel.
Derrière la tour centrale, les voix de Buq et de Marie-Louise se répondaient plus apaisées. Antoine entendait un murmure déjà rieur qui avivait sa détresse. Il fit quelques pas sur la plate-forme avec l’intention de rejoindre ses amis, mais un scrupule l’arrêta en route et il alla jeter un coup d’œil sur le côté sud. La splendeur du paysage lui fit oublier sa peine. Au delà du fleuve qui coulait au pied de la ville, la campagne portait des prairies d’un vert éclatant, des ombrages, des
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fermes, des villages heureux, au loin, des bois lourds et profonds ; et plus loin encore, qui fermaient l’horizon, les montagnes semblaient monter au ciel comme une vapeur de la terre. La ville elle-même, qui descendait au fleuve par une pente rapide, était plus aimable qu’ailleurs. Les jardins y apparaissaient nombreux, même dans la montée où ils s’étageaient entre les grands murs de soutènement, larges comme des remparts. Même dans le voisinage immédiat de la cathédrale, les maisons de ce quartier-là étaient belles, solides, et dataient pour la plupart d’un siècle ou deux ou trois. Cette région de la ville abritait surtout une bourgeoisie dévote, les grosses fortunes immobilières, « la clique », disait encore Philippon. Antoine s’amusa un moment à chercher la demeure de M e Marguet, dont la façade lui avait laissé un vif souvenir. Il la reconnut à son fronton Renaissance qui lui apparaissait presque de face au niveau des plus hauts arbres de la cour d’entrée. Bien qu’il en eût une vue incomplète, la maison du notaire ne lui sembla pas moins séduisante que l’année passée.
Quittant la balustrade, Antoine rejoignit enfin
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ses compagnons. Marie-Louise tenait Buq par le menton et mouillant à ses lèvres un coin de son mouchoir, frottait une tache d’encre qu’il avait près de l’oreille. La tache effacée, elle se pendit à son cou par jeu. Buq la porta ainsi quelques pas et dit à Antoine qui arrivait :
« À porter comme ça, elle est lourde. Tiens, essaie... »
Marie-Louise vint à Antoine et sans timidité, lui passa ses bras autour du cou. La tête renversée en arrière, elle le regardait en riant et il fut troublé. Il ne savait que faire de ses mains ni de son regard et s’effrayait de son cœur qui battait à grands coups contre Marie-Louise. Il fit un pas maladroit et trébucha au deuxième. Mettant pied à terre, elle dit en desserrant ses bras : « Tu es moins fort que lui. » Antoine se sentit très malheureux. Il aurait voulu être fort comme le grand Pucelet, pour que Marie-Louise l’admirât. Par contenance, il alla s’appuyer à la balustrade du côté ouest, où ses amis vinrent l’encadrer. Buq montra en bas le quartier de la Malleboine. C’était une brèche profonde, à la forme d’un
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éventail, et qui semblait avoir été creusée par le fleuve dont le cours, en cet endroit, s’infléchissait vers la ville. Du haut de la cathédrale, on apercevait à droite, en perspective oblique, une fuite de hautes murailles, inondées de soleil, qui marquaient la cassure soudaine du plateau. Les maisons alignées au bord de cette brèche, allaient, en effet, chercher une première assise à mi-flanc de l’escarpement sur une saillie du rocher, quelques-unes même jusqu’au bas. Le mur du Rond-Point, situé à la pointe de l’éventail, était de beaucoup le moins élevé. De l’autre côté, à gauche, le quartier de la Malleboine remontait au plateau par une pente encore rapide, mais à la rigueur praticable aux voitures. À la voir ainsi, on comprenait que cette ville encaissée, isolée par sa profondeur, eût une existence à part. Sauf à la contourner par le chemin en bordure du fleuve, ses habitants n’avaient accès à la ville haute que par des chemins escarpés et des rampes d’escalier. Leur vallée n’avait pas de jardins, la place trop disputée. Pour que toutes les maisons pussent prendre jour par quelque côté, il avait fallu multiplier les venelles, les boyaux de
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communication, les impasses. La densité de l’agglomération, l’étroitesse et le grand nombre des rues, devaient inviter à voisiner.
Les commentaires de Buq n’apprenaient rien d’utile à Antoine. Il était impossible de rien distinguer dans ce fouillis de toits et de cheminées. Buq lui-même n’était pas très sûr de l’endroit où jaillissait la Sourdine et cherchait des points de repère sur le bord de la ville haute :
« Au bout de mon doigt, là-haut, c’est la prison, avec le clocheton de la Chapelle Bleue...
– Tiens, fit Marie-Louise, c’est la prison ? Mon oncle Louis pourrait nous voir... »
Elle agita son mouchoir à bout de bras, d’un geste affectueux. Buq fut un peu gêné, à cause d’Antoine. Quand on n’était pas du quartier, la chose pouvait surprendre. Dans la famille Artevel, les garçons avaient la tête chaude. La plupart allaient faire en prison au moins un séjour de six mois à un an. Coups et blessures, injures à agent, à magistrat, étaient les motifs les plus ordinaires. Au tribunal, le nom d’Artevel était synonyme de gibier de prison et les juges se
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montraient sévères à leur égard. Rendus à la vie civile, le plus souvent ils se mariaient et menaient une vie exemplaire. Dans le voisinage, on parlait de leurs prisons en toute simplicité, comme d’une échéance ennuyeuse, du même ordre que le service militaire et à tout prendre plus admissible, car elle payait le plaisir d’un moment de liberté. Les Artevel n’en concevaient ni honte ni fierté, et le souvenir de leur captivité les laissait sans rancune. Antoine n’osa pas s’informer de l’oncle de Marie-Louise, mais considérant que le coupable n’était pas renié par sa famille, il soupçonna un délit politique. L’oncle Louis devait être quelque chose comme un communiste et sans doute l’avait-on surpris en train de graisser la mitrailleuse en famille. Antoine regarda Marie-Louise avec envie et admiration. Ce n’était pas chez lui que de pareilles choses risquaient d’arriver. Il rêva un instant d’un réseau de barricades dressé au cœur de la Malleboine : l’artillerie tonnait du haut du Rond-Point et les fantassins donnaient l’assaut ; tous les insurgés étaient morts. Buq venait de se faire tuer sur le dernier retranchement avec un rire de défi, et lui,
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Antoine, seul survivant, noir de poudre, terrible, jetant la mitraille et l’injure, il reculait pied à pied devant les soldats, jusqu’à l’entrée du souterrain de la Sourdine, où il échappait à la fureur de ses poursuivants, car il ne pouvait pas se résigner à mourir.
Cependant, Buq regardait fort paisiblement le fleuve en pensant à une partie de barque qu’il avait faite l’année précédente. Antoine le regarda d’un air de reproche et interrogea :
« Qu’est-ce que tu es, toi ?
– Comment, qu’est-ce que je suis...
– Je veux dire : qu’est-ce que tu es comme opinion politique ?
– Je ne sais pas, fit Buq pris au dépourvu. Et toi, qu’est-ce que tu es ?
– Moi je suis communiste, répondit Antoine et il avait dans les yeux une belle flamme révolutionnaire qu’il offrit d’ailleurs vainement à Marie-Louise.
– Communiste ? réfléchit Buq. Moi non. Je suis pour l’armée... ou si tu aimes mieux, pour la
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liberté... »
Marie-Louise bâillait sur la ville. Elle demanda si l’on n’allait pas jouer à quelque chose et Buq inventa un jeu de poursuite assez divertissant. Au bout d’un quart d’heure, le jeu amusa moins et ils songèrent à en chercher un autre.
« Ce qui serait drôle, plaisanta Buq, ce serait de se courir après sur la balustrade. Celui qui tomberait dans le vide s’y collerait.
– Qu’il est bête », dit Marie-Louise.
C’était une façon de parler presque machinale qui n’avait rien de désobligeant et Buq ne s’en froissa pas. Sans du tout songer à contrarier Marie-Louise, il voulut examiner les possibilités purement théoriques qu’offrait son idée de galoper au bord de l’abîme.
« Au fond, dit-il, ce n’est pas si malin de marcher là-dessus. Il suffit de n’avoir pas le vertige... »
Marie-Louise haussa les épaules avec le regard irrité et patient dont elle eût accueilli les
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propos d’un homme ivre. Cette fois, Buq fut blessé.
« Je me chargerais d’y monter, ajouta-t-il. Je serais peut-être le premier... »
Il s’approcha de la balustrade, du côté où l’on découvrait la plaine au delà du fleuve. Il en caressa le rebord qui n’avait pas plus de vingt centimètres de largeur et déclara que ce n’était vraiment pas une affaire. Pour le détourner de son projet, Antoine intervint avec des précautions affectueuses qui lui ménageaient encore une retraite honorable. C’était bien un peu là-dessus qu’avait compté Buq, mais Marie-Louise dit avec un air de défi :
« Laisse-le faire, va... il a bien trop peur pour y monter. »
Buq ne se retourna même pas et agrippa des deux mains l’angle extérieur de la tablette. Posant son pied sur la saillie d’un balustre, il s’enleva d’un effort aisé. Déjà il était à mi-chemin de son ascension, Marie-Louise saisit un pan de son tablier noir et lui dit d’une voix blanche :
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« Descends. Tu vas descendre tout de suite. »
Le sang s’était retiré de son visage et sa peau brune prenait une couleur grise. Antoine vit ses yeux clairs briller d’un éclat qui lui parut effrayant.
« Tu vas descendre, dit-elle encore.
– Laisse-moi tranquille », fit Buq.
Il leva la jambe pour prendre appui de son genou sur le rebord de pierre, mais elle l’empoigna par l’autre jambe et le tira en arrière d’un effort violent auquel il ne put résister. Comme il prenait équilibre sur la plate-forme, Marie-Louise le gifla deux fois, sans prononcer une parole. Dans le parfait silence de cette retraite aérienne, les claques firent un beau bruit clair. Antoine ne put s’empêcher d’admirer et Buq lui-même en resta comme ébloui. Marie-Louise, les bras ballants, regardait avec un commencement d’effroi les traces encore visibles de ses mains nerveuses sur les joues du claqué. Enragé de colère, il se jeta sur elle et la fit rouler par terre sans qu’elle se défendît. Il la maintenait le dos contre la dalle, pesant sur les minces
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épaules qu’il serrait de tous ses ongles. Marie-Louise fit entendre une petite plainte et il la lâcha aussitôt pour s’étendre à côté d’elle, leurs deux visages rapprochés, les regards et les souffles mêlés.
Antoine n’avait pas eu le temps d’intervenir. Voyant la querelle terminée et ses deux amis réconciliés, il ne savait trop quelle contenance prendre. Il finit par s’asseoir au pied de la balustrade et essaya de s’intéresser au paysage. La tête à moitié engagée dans l’intervalle de deux balustres, il chercha encore une fois la maison du notaire et la découvrit facilement. À la fenêtre de la mansarde, au milieu du fronton Renaissance, il vit apparaître un homme et à son gilet clair, à son collier de barbe noire, et à sa calvitie, il reconnut Me Marguet. La distance qui les séparait était d’ailleurs assez courte, un peu plus de cent mètres, et il distinguait les traits du visage. Le notaire se pencha comme pour examiner l’appui de la fenêtre, et parut adresser la parole par-dessus l’épaule, à une personne qui devait se trouver derrière lui. Après quoi il recula d’un pas et, sans se hâter, ferma la fenêtre. Dans le même
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instant, l’horloge de la cathédrale sonna cinq heures. Antoine se retourna et d’une voix inquiète dit à ses deux amis :
« Cinq heures ! dites donc, il est tard... il faudrait s’en aller... »
Il vit des larmes rouler sur les joues brunes de Marie-Louise. Buq, qui avait lui-même les yeux rouges, la tenait par la main et il lui disait qu’il l’aimait bien.
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