Le moulin de la Sourdine

Marcel Aymé · Chapitre 1 sur 18

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Le moulin de la Sourdine

Chapitre I

 

Le sort désigna Buquanant. On se serait bien passé de l’avoir avec soi, mais, en sortant de l’école, il avait collé à la bande et l’avait suivie jusque dans ce cul-de-sac qui formait une dépendance de la rue de l’Herbe-Sèche. Il commença par faire observer que c’était une bien drôle de chose que, sur sept copains qu’ils étaient ce fût justement lui que le hasard avait désigné. On lui répondit que, s’il n’était pas content, il n’avait qu’à s’en aller chez lui, dans son quartier. Puisqu’il paraissait l’aimer tant, ce fameux quartier, et qu’il se renflait si fort d’y être tous les soirs avec des voyous, des traîne-savates et des pièces-au-cul, il n’avait qu’à y filer tout droit, comme il faisait d’habitude. Après tout, on n’était pas allé le chercher.

« Ça va, dit Buquanant. Mettons que ce soit juste. Mettons. »

 

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Sans se presser, il releva son tablier noir dont il noua les deux pans derrière son dos. Les copains, déjà rangés à la file, se montraient impatients, mais lui, avant de s’y coller, s’assura encore qu’il avait bien son porte-monnaie sur lui et ferma sa poche avec une épingle de sûreté. Pour quatre sous qu’il avait dedans ! On n’allait pas les lui prendre. Enfin, il se courba, les épaules à la hauteur des fesses, et déclara en effaçant la tête :

« Je défends la muette et la médecine », signifiant par là l’interdiction de parler et de lui porter un coup, sous peine de s’y coller à sa place. Charnotey, qui était en tête de file et se préparait à sauter, protesta :

« Non, tu n’as pas le droit de défendre la muette et la médecine en même temps.

– Pas le droit ! dit Buquanant en se relevant.

– Non, pas le droit.

– Je te trouve prétentieux. Et pourquoi est-ce que je n’aurais pas le droit ? Dis-le donc ! »

Et Buquanant se mit à ricaner, comme pour

 

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prendre à témoin le reste de la bande.

« Tu me dis qu’on n’a pas le droit, insista-t-il. Moi, je te demande pourquoi. »

Charnotey le regarda longuement, haussa les épaules et dit, en se tournant vers les copains :

« Vous parlez d’un conard... »

Et ses narines soufflèrent le mépris. Il y eut dans la rangée une rumeur d’estime. Sur le fond, les copains étaient bien d’accord avec Charnotey. Pour une malheureuse demi-heure qu’on s’octroyait en sortant de classe et dont il faudrait rendre compte aux parents tout à l’heure, on n’allait pas la passer dans la discussion. Buquanant fut plus sensible au succès de Charnotey qu’à l’injure elle-même. Il devint tout pâle et, marchant sur lui les poings serrés, articula d’une voix mate :

« Répète voir ce que tu viens de dire ! »

Les copains s’étaient débandés pour former le cercle. Charnotey, qui sentait mollir ses genoux, riposta faiblement :

« Oui, je le répète.

 

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– Alors, vas-y. Répète-le, au lieu de dire que tu le répètes.

– Parfaitement, je le répète.

– En attendant, tu ne le répètes pas. Dégonflé ! »

Buquanant eut un rire insultant qui donna à réfléchir à plus d’un. Néanmoins, Charnotey jugea qu’il était arrivé à se tirer d’affaire par des voies suffisamment honorables.

« Je ne me dégonfle pas, dit-il d’une voix modeste. Je dis simplement qu’on n’a pas le droit de défendre en même temps la muette et la médecine. Toi, tu me demandes pourquoi. Qu’est-ce que tu veux que je te réponde ? C’est comme ça, voilà tout.

– Ma foi ! » approuva Pucelet, un grand dépendeur qui dépassait les autres de plus d’une demi-tête.

Ainsi, sans se renier, sans avoir l’air de rien céder, Charnotey trouvait moyen de regagner l’estime des copains.

« Du moment que c’est comme ça, c’est

 

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comme ça », dit-il encore.

Et il eut un murmure pour lui. Buquanant sentit qu’on lui escamotait sa victoire et il eut une nouvelle flambée de colère.

« Et si je te fous mon poing sur la gueule, dit-il, ce sera comme ça ? »

L’autre eut un hochement de tête qui voulait concilier sa dignité et son désir de ne pas envenimer l’affaire. Les copains s’étaient un peu écartés pour laisser le champ libre aux adversaires, et il se fit un silence total. Tous les regards suivaient le poing de Buquanant qu’il ramenait lentement sous son aisselle pour prendre son élan, mais aussi pour donner à Charnotey le temps de se préparer. Et c’était chic de sa part. On pouvait dire tout ce qu’on voulait de Buquanant, ce n’était pas le type à vous prendre en traître. Cependant, Charnotey se mettait en garde avec une lenteur désespérée, sentant bien que le cœur lui manquerait pour porter un coup efficace. Il allait y avoir du sang sur son nez et lui, tout ce qu’il saurait faire serait de pousser des deux poings, sans élan, comme font les filles. Il

 

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implora des yeux un secours des copains, et particulièrement de Pucelet, dont la force pouvait le sauver. Mais Pucelet n’entendit pas son appel, et il chercha le regard de Rigault, sans espérer sérieusement qu’un garçon aussi réservé pût s’entremettre dans une pareille affaire. Rigault comprit sa détresse et en eut pitié. Comme Buquanant assurait son poing gauche pour se détendre d’aplomb, il se détacha du cercle des copains et se mit entre les deux adversaires.

« Arrêtez-vous, dit-il, vous empêchez tout le monde de jouer. »

Déjà, Charnotey laissait tomber les bras au long du corps et ses poings s’ouvraient, fleurissaient des cinq, avec une hâte qui fit sourire les copains. Buquanant restait en position de boxer, mais il regardait Rigault sans hostilité, avec une sympathie timide. Antoine Rigault, c’était un copain gentil, un peu triste, qui ne faisait jamais grand bruit, et les plus hardis se sentaient un peu timides devant lui. Même au plus fort du jeu, dans une partie d’assoce, par exemple, quand on était à rien de s’entre-dévorer,

 

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il savait encore rester calme, un peu distant aussi. Nul n’avait jamais eu à se plaindre de lui. Bon élève, il n’était pas regardant pour laisser copier les voisins les jours de composition, et, s’il ne se mêlait jamais à un chahut, il en acceptait les risques sans protester. Et qu’est-ce qu’il pouvait courir fort, avec son air doux !

Buquanant reprit une attitude pacifique, et Charnotey, qui se regonflait déjà, attesta Rigault qu’il était interdit de défendre à la fois la muette et la médecine. Antoine Rigault ne pouvait pas se dérober à son rôle d’arbitre, et il eut un moment d’embarras. À n’en pas douter, Buquanant n’avait suivi la bande que pour contrarier ses projets. On ne pouvait pas, sans injustice, lui donner raison. Antoine s’y résolut pourtant, et en connaissance, simplement parce que ses sympathies allaient à Buquanant.

« On a le droit de ce qu’on veut, fit-il observer. Tout dépend de ce qu’on a convenu avant. Il suffit d’abord de s’entendre. »

Le visage de Buquanant s’épanouit et il regarda Antoine d’un air admiratif qu’il força

 

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encore.

« C’est bien moi qui avais raison, dit-il. La question de savoir ce qu’on défend, ça se discute. Mais l’autre enflé me traite de conard...

– Alors, dit Antoine Rigault, décidons, qu’est-ce qu’on défend ? »

Humilié, Charnotey ne répondit pas. Il attendait qu’on décidât contre l’usage établi pour se retirer avec mépris, mais, là encore, il fut déçu.

« Dans mon quartier, déclara Buquanant, on a le droit de défendre la muette et la médecine. Mais, si vous avez l’habitude de jouer autrement, moi, je veux bien... Comme dit Rigault, il suffit de s’entendre. »

Il eut un sourire d’amitié à l’adresse d’Antoine et, avant de reprendre sa place, il jeta généreusement, pour affirmer qu’il ne tenait pas plus à la muette qu’à la médecine, du moment où la raison était sauve :

« Je défends queue de vache et faire pisser le mouton. »

Dès lors, Buquanant se montra enjoué, rieur,

 

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et on se remit à l’appeler Buq comme aux meilleurs jours. À quatre heures et demie, Pucelet, qui possédait une montre, avertit les copains qu’il était temps de rentrer, mais le jeu allait si bien qu’on s’accorda dix minutes supplémentaires. Seul, Antoine parut non pas contrarié, mais inquiet de cette prolongation.

Le jeu de fio se poursuivit par le saut en statue. Après avoir sauté chacun devait s’immobiliser dans la position où il se trouvait retomber. La chose n’allait pas sans difficulté pour les derniers, car la place leur était mesurée entre le mouton et les sauteurs déjà statufiés. Antoine était justement en queue de file. Quatrième de la rangée, Buq venait de sauter avec le souci généreux d’économiser la place pour les suivants. À son tour, le grand Pucelet s’ébranla et s’immobilisa, la main entre les cuisses, riant tout seul à plein gosier d’un geste dont l’obscénité restait à vrai dire indécise. Avant de s’élancer, Antoine chercha des yeux un espace vacant entre les statues, et il lui sembla qu’une chose bougeait à ses pieds. C’était une ombre noire, à la forme d’une tête. L’enfant se retourna

 

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et, qui se tenait à l’entrée du cul-de-sac, il vit, contre le soleil, la haute silhouette du brigadier Maillard, de la police municipale. Le colosse ne parut pas s’apercevoir de sa surprise ni même de sa présence. Le regard de ses gros yeux bleus allait du groupe des statues à un mur de façade où les vitres manquaient à plusieurs fenêtres. Lui-même avait l’immobilité des statues, sauf que, sur son large torse, pris dans la tunique de drap noir, la rangée des boutons d’argent se tordait comme un serpent paresseux, au rythme profond de sa respiration. Antoine baissa les yeux, hésitant sur la conduite à tenir. Le brigadier s’intéressait bien vivement aux carreaux cassés de la maison abandonnée, et sa curiosité ne pouvait qu’être dangereuse. S’il en venait à poser des questions, qui pouvait se flatter de garder son sang-froid et de feindre l’ignorance ? Antoine eut un serrement de cœur. Pour une fois où il s’était laissé aller à casser des carreaux avec les copains, mon Dieu, pour une fois... Si l’affaire allait au commissariat, si son père en était informé, il paierait cher le plaisir d’un moment de violence.

Charnotey, le dos arrondi et les mains aux

 

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cuisses, attendait le dernier sauteur. Trouvant qu’il tardait, il jeta un coup d’œil de son côté, découvrit Maillard et se releva aussitôt avec un air gêné. Les copains sentaient bien qu’il se passait quelque chose derrière leur dos, mais, craignant un piège, restaient figés dans l’attitude imposée par le jeu. Une minute écoulée, Buq se retourna et oublia d’abord son impatience à la vue du brigadier. Il se ressaisit presque aussitôt et dit à Antoine :

« Alors, qu’est-ce que tu attends ?

– Je suis prêt », répondit Antoine avec un semblant d’assurance.

Mais Charnotey n’était visiblement pas disposé à reprendre la partie. D’ailleurs, les statues se détendaient et, en apercevant Maillard, oubliaient le jeu aussitôt. Buq, à voir ce tas d’andouilles donner au brigadier le spectacle de la panique, était écœuré. L’indignation lui était du reste facile. N’ayant pas participé à la lapidation des carreaux, il n’avait rien à craindre de la police. Toujours silencieux, Maillard prit sa blague à tabac dans la poche de son vaste

 

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pantalon bleu taillé à la hussarde, et se mit à rouler une cigarette. Les doubles chevrons d’argent, insigne de son grade, luisaient sur ses manches de drap noir. Il sembla prendre quelque plaisir au désarroi dans lequel il avait jeté la bande par sa seule présence, car il eut un sourire satisfait. Antoine était resté immobile, mais les copains avaient si bien manœuvré qu’ils s’étaient rangés derrière Pucelet, dont la haute taille masquait toute la file. Et lui, le grand dépendeur, à moitié innocent, la main toujours adhérente à l’entrecuisse, regardait le brigadier sans soupçonner qu’il servait de paravent aux autres. C’était un spectacle si ridicule que Buq n’y put tenir. Il s’avança vers Maillard et dit en levant la tête :

« Brigadier, vous ne pourriez pas vous en aller ? Quand on s’amuse, on n’aime pas être dérangés. »

Maillard regarda à ses pieds d’un air étonné. Son front se plissa sous la visière du képi, il jeta un coup d’œil de côté vers les fenêtres fracassées, et l’on put croire que sa colère allait éclater, mais

 

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ce fut un grand rire et qui lui découvrit la mâchoire jusqu’aux molaires. Tournant le dos, il s’éloigna d’un grand pas tranquille dans la rue de l’Herbe-Sèche, où on l’entendit rire encore.

« Les agents, dit Buq aux copains, voilà ce que j’en fais, et ce n’est pas encore Maillard qui me fera peur. Dans le quartier de la Malleboine, j’en ai vu d’autres. »

Toutefois, en apprenant que la bande s’était rendue coupable, la semaine passée, d’un bris de vitres, il dut s’avouer qu’il eût été moins hardi s’il avait été informé plus tôt. Mal rassurés, les copains se hâtèrent de ramasser leurs serviettes de classe et leurs livres, craignant encore un retour de Maillard. Bientôt, Buq et Antoine restèrent seuls dans le cul-de-sac avec le grand Pucelet, qui leur dit à voix de confesseur :

« J’ai des photos... à cinq sous pièce que j’ai des photos... »

Fils d’un photographe, il raflait dans l’atelier de son père des photographies des plus jolies clientes et les vendait à ses condisciples pour se faire de l’argent de poche. Buq et Antoine ayant

 

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refusé, il les pria à le suivre dans un couloir dont il vanta la solitude et l’obscurité. Sur un nouveau refus, il s’y engagea tout seul avec une hâte que la réprobation de ses deux camarades ne put modérer.

Buq, tournant le dos à son chemin habituel, accompagna Antoine dans la rue de l’Herbe-Sèche. Ils auraient voulu parler de leur amitié et ne savaient trop comment s’y prendre. Buq hasarda enfin :

« À quatre heures, au lieu de perdre une demi-heure avec ta bande d’abrutis, tu ferais mieux de venir t’amuser en bas de chez moi. Je veux bien que vous ayez cassé des carreaux l’autre jour, mais c’est la seule fois. Dans mon quartier, on s’amuse...

– C’est trop loin, dit Antoine, je n’aurais même pas le temps d’y rester un quart d’heure. Pense que maintenant j’ai encore deux kilomètres à faire pour rentrer chez moi. Quand mon père apprend que je suis rentré en retard, c’est toute une affaire. Et, avec ma mère, je ne suis jamais sûr qu’elle ne va pas le mettre au courant... tantôt

 

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elle dit tout, tantôt rien... »

Pareille confidence était insolite de la part d’Antoine, qui ne se départait jamais d’une extrême réserve. Buq témoigna par un silence déférent qu’il en appréciait toute la valeur. Il essaya d’imaginer la solitude de son ami, entre des parents rogneux, aux frontières de la ville et de la plaine, sur une queue de faubourg où la vie était rare et la campagne ingrate. Pour l’avoir aperçu plusieurs fois en compagnie d’Antoine, il se rappelait le père Rigault comme un bonhomme ennuyeux et raide, puant le travail triste. Et il pensa à sa propre mère, M me veuve Buquanant, ainsi qu’il était écrit sur le papier à en-tête de la teinturerie qu’elle exploitait ; quand, au retour de l’école, il entrait dans la boutique, elle l’accueillait d’un sourire de jeunesse, et son visage, tout d’un coup, était reposé, heureux comme si elle eût passé tout l’après-midi dans l’impatience de cet instant-là. Buq tourna la tête vers Antoine et rencontra un regard qui semblait s’excuser de n’apporter rien à leur amitié que la contrainte et la mélancolie. Il lui passa un bras autour du cou avec une aisance toute féminine,

 

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où paraissait l’influence maternelle et qui surprenait de la part d’un garçon aussi brusque. Antoine, que la vie de famille n’avait guère préparé à de tels abandons, en sentit d’autant mieux la douceur. Il lui sembla que ce geste simple et hardi faisait fondre d’un coup la timidité qui avait toujours, en d’autres occasions, noué ses élans au départ.

« Je t’assure, dit Buq, tu devrais venir chez moi. Si c’est une affaire de temps, je peux te ramener chez toi en dix minutes, sur le cadre de mon vélo. Tu y gagnes encore... »

Antoine était ébranlé, et il acheva de le séduire en énumérant les délices du quartier de la Malleboine. La plupart étaient indicibles. Il n’y avait pas de mot pour exprimer le charme de ces rues étroites, peuplées, qui s’appelaient la rue de la Clé-d’Or, la rue du Sire-de-Roulans, la ruelle du Rus, la rue des Nonettes, la rue du Papegai ou le passage du Vert-Vert. Les jeux les plus simples, les plus usés, y avaient une saveur nouvelle, et l’on s’y amusait encore de ne rien faire. Buq, depuis le temps qu’il jouait dans le

 

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quartier, prétendait ne pas le connaître à fond, tant il y avait de passages, de couloirs à surprise, de maisons à double issue.

« Et quand je dis deux, c’est trois, et quatre aussi. C’est comme la rivière souterraine. Je ne peux pas dire que je connais la rivière souterraine.

– La rivière souterraine ? demanda Antoine avec un frisson de curiosité.

– Oui, la rivière souterraine. Tu as déjà bien vu l’endroit où la Sourdine débouche dans le fleuve ? Mais si... près du pont. Eh bien, avant d’arriver là, elle coule pendant deux cents mètres entre les maisons, et encore avant ça, elle passe sous la ville haute. J’ai vu l’endroit où elle sort des rochers. Un grand trou noir... »

Buq ajouta en baissant la voix, ému lui-même à l’évocation de ces ténèbres :

« Il paraît que, dans le temps, il y avait un château fort du côté de la gare, et que les oubliettes tombaient justement dans la rivière souterraine. J’ai même entendu dire qu’elles

 

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n’étaient pas toutes bouchées. C’est possible, remarque. Moi, je pense aussi qu’en remontant jusqu’à la source on doit trouver une grotte, ou peut-être des catacombes... »

Antoine, écrasé par l’ampleur de cette vision, s’informa timidement :

« Et personne n’a essayé de...

– L’entrée est fermée par une grille, dit Buq, et ce n’est déjà pas facile d’y arriver. Mais, quand même, on peut faire quelque chose...

– Sûrement ! » approuva Antoine d’une voix ardente.

Ils se regardèrent avec gravité, et Buq reprit, après un long silence :

« On ne peut pas se figurer ce que c’est que la Malleboine, il faut connaître. C’est comme les filles. »

Il laissa aller son regard sur un chien qui traversait l’avenue et parut oublier son dernier propos, Antoine le poussa :

« Tu disais : c’est comme les filles...

 

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– Eh bien, oui, les filles. Je vois, par exemple, les types dans le genre de Charnotey. À les entendre, ils ont tous des poules, mais quand on sait comment ça se passe... Hier, j’en ai vu toute une bande qui suivait les deux sœurs Jaillet en répétant derrière leur dos : ‶Trois verres de lampes et boîte à clous... Trois verres de lampes et boîte à clous.″ comme ça à n’en plus finir. Et ils viennent raconter qu’ils ont des poules. Moi, ça me fait marrer. »

Buq se laissa rire et répéta en haussant les épaules :

« Des poules ! »

Par respect humain, Antoine se crut obligé de rire également, sans trop savoir où il s’engageait.

« Nous, dans le quartier, reprit Buq, on sait ce que c’est que l’amour. Les filles, on les connaît, on joue avec elles, on leur parle comme moi je te parle, et on leur dit ce qu’on a à leur dire. Moi, j’en ai une... Elle s’appelle Marie-Louise. Je la vois tous les jours, on s’amuse ensemble ou on va se promener. Cet hiver, c’est surtout le soir, vers six heures, que je sortais avec elle. Il faisait nuit...

 

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Mon vieux, se promener ensemble quand il fait nuit, c’est formidable, tu ne peux pas imaginer... »

Antoine, tout agité et frémissant à la pensée des merveilles accumulées dans le quartier de la Malleboine, se sentit prêt à affronter tous les périls et d’abord la colère paternelle. La rivière souterraine l’exaltait plus qu’aucune autre chose. Il n’y avait même pas de Marie-Louise qui valût à ses yeux comme cette caverne héroïque et dédaléenne où il s’imaginait marchant à l’étouffée et traquant le mystère. En cette aventure, l’amour n’était qu’une parure accessoire, un rayon d’or, qu’il arrachait à la nuit et à l’épouvante. Il était même bien obligé d’abandonner à la sortie du souterrain l’adorable captive délivrée d’une si grande vaillance. Qu’est-ce qu’il en ferait ? Il ne pouvait pas l’épouser, il avait douze ans. Quant à l’emmener à la maison, son père les aurait bien reçus...

« Les filles, rêva-t-il à haute voix, les filles... »

Buq se méprit sur le sens de cette parole qui traduisait plutôt une disposition au célibat, il crut

 

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qu’Antoine attendait d’autres confidences et, lui prenant la main, demanda d’une voix un peu solennelle :

« Tu veux voir quelque chose ?

– Quoi ? »

Ils s’étaient arrêtés sur le trottoir de l’avenue Raymond-Poincaré. Buq ôta l’épingle de sûreté qui fermait l’une des poches de sa culotte et tira son porte-monnaie. Il était en cuir rouge et à trois compartiments. L’un contenait une pièce de vingt sous, l’autre une de cinq. Il ouvrit celui du milieu et murmura :

« Tiens, regarde. C’est moi qui les ai coupés hier soir. »

Non sans émotion, Antoine vit une mèche de cheveux blonds, noués d’un ruban blanc. Un brin de myosotis y était piqué comme un bluet dans une gerbe d’épis. Buq épiait son regard avec des yeux chauds, un peu anxieux.

« Ils sont bien, affirma Antoine.

– Je les ai coupés sur la nuque, près de l’oreille. Aïe ! qu’elle a fait un coup quand elle a

 

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senti que je coupais. »

Buq, en remettant le porte-monnaie dans sa poche, s’avisa qu’il devait être tard et se disposa à rebrousser chemin.

« Demain, dit Antoine, ma mère ne sera pas à la maison de tout l’après-midi. J’aurai du temps pour descendre avec toi.

– Demain ? dit Buq. Demain, c’est samedi, je ne peux pas. J’ai promis à Marie-Louise de monter au-dessus du clocher... Mais viens avec nous. »

Antoine, qui n’avait jamais fait l’ascension du clocher accepta, et ils se quittèrent sur cet engagement.

L’avenue Raymond-Poincaré était bordée de villas solides et simplement construites au départ de la ville, mais qui devenaient malingres et d’un style plus tourmenté à mesure qu’on s’en éloignait. Les constructions en aggloméré commençaient à dominer. Parmi les jardins utiles, rares en fleurs et en feuillages, elles paraissaient d’une nudité maladive. Les murs étaient minces,

 

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sans racines, poreux, scrofuleux. Antoine regardait avec rancune ces tristes bâtisses auxquelles il ne prêtait nulle attention d’habitude. Il en voulut à son père d’avoir choisi sa demeure sur ces confins où l’espace revêche décourageait les envies vagabondes. Avec emportement, il rêva au quartier de la Malleboine, à la chaleur, à la tendresse de cette ville serrée qui plongeait dans les entrailles de la terre. Ainsi occupé, il ne vit pas venir à lui un homme d’une quarantaine d’années, d’un visage et d’une mise remarquables. Il portait, sur un très haut col, une large cravate sombre, damassée, du type plastron, et, sous son veston noir, un gilet très clair bordé d’une ganse chamois. Sans du tout sacrifier à la mode, il était vêtu d’une façon à ne choquer personne et ne manquait pas d’une élégance paisible, volontairement désuète. Un mince collier de barbe noire encadrait son visage fin et intelligent. Son regard avait une grande douceur, une bonté insistante. À quelques pas d’Antoine, il souleva son chapeau melon, découvrant une large calvitie.

« Mon jeune ami, dit-il, je vous demande

 

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pardon, mais je crois bien m’être perdu un peu. Il y a longtemps que je ne suis pas venu de ce côté-ci de la ville, et je vois qu’on y a beaucoup construit. Je cherche le chemin Émile-Voirot. »

L’enfant, surpris dans sa rêverie, leva la tête et reconnut Me Marguet, le notaire de la rue Jacques-de-Molay. Sa curiosité avait toujours été piquée par ces élégances d’une autre époque, et il gardait un vif souvenir de sa jolie maison où il avait accompagné son père un jour de l’année précédente, alors que celui-ci était occupé d’un petit héritage échu à sa femme. Antoine donna le renseignement, et le notaire, sans pouvoir se le nommer, se souvint d’avoir déjà vu ce visage d’enfant. Toutefois, il n’osa lui demander son nom, dans la crainte de le froisser, et le quitta non sans l’avoir remercié longuement, avec force cérémonies. Antoine, qui ne s’était jamais vu accorder autant d’importance par un homme de cet âge, fut charmé de son affabilité et de son extrême courtoisie.

Me Marguet s’engagea dans le chemin Émile-Voirot et, pour échapper à l’oppression du

 

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paysage, se réfugia dans une méditation sur la dure condition des notaires, qui est d’être jetés en pâture aux esprits forts comme le symbole des tyrannies bourgeoises et de la sottise compassée. Déplorable pendant du pharmacien Homais... Me Marguet se demandait s’il méritait, pour sa part, de semblables rigueurs. Et, tandis qu’il était occupé de ces réflexions, il ne soupçonnait pas le moins du monde qu’il dût commettre, le lendemain, un crime ignominieux.

 

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