Le moulin de la Sourdine
Chapitre III
Me Marguet pénétra dans la cour des usines T.D.C. avec soulagement. Il lui sembla qu’il n’aurait pu aller jusque chez lui sans laisser paraître au regard des passants la fièvre qui l’agitait. Cette conversation d’affaire qui l’attendait chez le directeur allait lui rendre son assurance. Repris par sa profession, il pourrait oublier son étrange aventure. En traversant la cour déserte sous la conduite du concierge, il se remémora pour en rendre compte au directeur l’entrevue qu’il venait d’avoir avec le vieux Butillat. Mais ses souvenirs venaient mal. Il restait distrait par l’image de Troussequin dressé au bord de la tranchée du chemin de fer.
Devard, le directeur, accueillit le notaire avec un empressement déférent et attendit qu’il vînt lui-même au sujet qui les occupait. M e Marguet fut sensible à l’attention et, néanmoins, resta
49
froid. Il éprouvait une vive antipathie à l’égard du haut personnel de l’industrie, recruté en raison d’aptitudes trop spéciales qui se voyaient à l’œil nu. Devard lui-même, malgré ses manières courtoises, ses mains fines, lui paraissait manquer de paliers. Sa silhouette jeune, alerte, son regard précis, intelligent, l’économie du geste et de la parole, le situaient aux yeux du notaire dans une certaine catégorie d’êtres lucides et bornés, dépourvus des raffinements d’ignorance, des passions prudentes et longuement polies du bourgeois remâcheur qui ne veut rien éliminer et s’efforce de vivre dans le moment présent, tous les âges de sa vie. M e Marguet lui déniait tout bas la qualité de bourgeois et méprisait un peu son activité.
« Comme je le pensais, dit-il, M. Butillat n’est nullement disposé à vendre. Depuis le temps que la ville parle de l’exproprier, il est cramponné à cet espoir d’une grosse indemnité et il est plus résolu que jamais à ne pas lâcher sa carte. J’avoue humblement que si mon offre a eu un résultat, c’est de l’avoir fortifié dans sa résolution. Peut-être aurait-il fallu s’y prendre
50
d’autre façon. Si vous n’aviez pas été aussi pressé d’une réponse, j’aurais pu amorcer la chose... »
Il se crut dispensé de poursuivre par le demi-sourire du directeur. Il y avait beau temps, semblait dire Devard, que les problèmes de vente et d’achat avaient cessé d’être pour lui des problèmes de psychologie et quitté le plan du maquignonnage.
« Vous lui avez proposé trois cent mille comptant. C’est une jolie somme pour ce M. Butillat, et que la ville ne lui donnera jamais. L’avantage de tenir une certitude devait le décider.
– Il avait tout intérêt à vendre, accorda le notaire.
– Alors ?
– Alors, mon Dieu, c’est très simple. M. Butillat est persuadé que l’indemnité d’expropriation sera beaucoup plus considérable qu’une évaluation sensée ne permet de le supposer. Enfin, c’est un vieillard qui attend depuis trop longtemps la chance de traiter avec la
51
ville. Son imagination a travaillé...
– Ce n’est tout de même ni un fou ni un imbécile, coupa le directeur. Les chiffres doivent avoir un sens pour lui. »
Me Marguet demeura silencieux quelques secondes, non pour préparer sa réponse, mais pour songer à la réflexion du directeur. Elle lui paraissait révéler clairement un certain besoin de ne pas comprendre, favorable à l’exercice de l’autorité.
« Vous avez raison, dit-il enfin.
– Alors ?
– M. Butillat, comme vous le dites vous-même, n’est ni un fou ni un imbécile, et pourtant rien ne le fera vendre son terrain. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre... M. Butillat ne trouve aucun plaisir à vendre... c’est ça, aucun plaisir. Notez qu’il a suivi ma démonstration avec beaucoup d’intérêt. Il a même eu une remarque très juste : « Pourquoi « diable, m’a-t-il dit, votre client veut-il acquérir un terrain dont il sera exproprié dans quelques mois ? C’est donc qu’il
52
en attend un gros bénéfice ? » Naturellement, j’ai objecté la certitude où nous étions que la ville n’achèterait jamais ce terrain-là, mais c’était une défaite... j’ai bien vu que ma réponse ne l’avait pas convaincu...
– Pas plus que vous n’en étiez convaincu vous-même, dit Devard. Et pourtant, vous lui avez dit la vérité. Si nous avions pu nous rendre acquéreur, la ville ne nous aurait jamais expropriés. Son intérêt n’est-il pas que l’usine s’accroisse et déborde sur ce terrain ? Nous occuperons davantage d’ouvriers et dans des conditions de confort que nous ne pouvons leur offrir dans nos limites actuelles.
– C’est juste, opina le notaire. Il est bien dommage que ce M. Butillat soit aussi entêté. Mais ce qui me console, c’est que la crise ne paraît pas vous avoir touchés. Je suis heureux de vous en féliciter.
– Détrompez-vous, Me Marguet, nous sommes atteints comme tout le monde. Notre projet d’expansion correspond en réalité à un resserrement de nos usines qui ne peuvent plus
53
supporter la charge de conserver certaines petites filiales de faible rendement. Il s’agit, en somme, d’une concentration ou d’un regroupement. Ce que je vous dis là n’est pas un secret...
– Si je comprends bien, dit le notaire, il dépend de M. Butillat et de la municipalité que cette filiale-ci continue ou non à travailler ? C’est plus grave que je ne pensais... »
Le directeur parut ennuyé d’entendre poser le problème en des termes aussi catégoriques, d’autant plus qu’il lui semblait percevoir dans le ton du notaire une intention ironique.
« En réalité, dit-il, les choses ne sont pas si simples... Nous n’avons encore que des craintes. En tout cas, tout ça doit rester entre nous... »
Me Marguet vit qu’il était près de sept heures et songea au départ. Il répondit assez distraitement au directeur qui lui parlait de l’élection au siège laissé vacant par la mort du député de l’arrondissement. Les élections législatives ne l’intéressaient presque pas. Il était parmi les deux cents citoyens qui votaient pour le candidat communiste. C’était par vice, pour le
54
seul plaisir d’être en opposition secrète avec les gens de son monde. Devard essaya de lui tirer quelques renseignements utiles concernant le candidat des radicaux, mais le notaire était des plus mal informés et répondit que la chose était d’ailleurs sans importance puisque le radical devait être élu quel qu’il fût. Au reste, il comprit parfaitement qu’il avait répondu à côté et que le directeur s’intéressait surtout à la personne du candidat et aux petites intrigues qui lui conféreraient l’investiture du parti.
« Il n’y a personne dans toute la ville qui soit aussi mal informé que moi des choses de la politique, dit-il. Ma profession de notaire n’est pas faite pour mettre les gens de gauche en confiance, même s’ils sont mes clients. Vous n’imaginez pas combien je suis isolé. J’ai entendu dire souvent que l’étude du notaire est un autre confessionnal. Pour ma part, je ne m’en suis guère aperçu. Il n’y a pas plus de fantaisie, de liberté, d’abandon, dans les gestes du propriétaire que dans les contractions d’un estomac. Quand un homme vient vous trouver pour une affaire d’héritage, vous penserez peut-être qu’il va vous
55
livrer le fond de son âme. En réalité, ce qu’il vous montre, c’est bien un aspect honteux et secret de son âme, mais c’est celui qu’en pareil cas chacun vous montrera. Notez, d’ailleurs, que les médecins sont logés à la même enseigne que nous. Ce n’est pas parce que le malade leur fait voir ses tares qu’ils peuvent prétendre le connaître vraiment. Et ce que je dis là, je le dirais aussi bien des prêtres. Une confession n’est pas une confidence... »
Au regard étonné du directeur, Me Marguet comprit qu’il commençait à divaguer et se hâta de prendre congé. Son exaltation, qu’il avait mise en réserve pendant cet entretien professionnel, le ressaisissait tout entier... Passé la porte de l’usine, il eut peur de la joie sombre et impatiente qui transformait peut-être son visage. Il avait envie de courir, de bavarder, de s’épancher. Jamais il ne s’était senti aussi allègre, débordant de vie, étouffant d’éloquence. Il avait peine à suivre les bonds et les retours de son imagination, l’abondance de sa pensée qui brassait un univers et s’appliquait en même temps à d’infimes détails. Chacun de ses mouvements projetait une
56
image nouvelle, une rumeur. Et au milieu de ce tumulte, de ce foisonnement, la silhouette de Troussequin traçait un chemin sûr et secret.
Vers le centre de la ville, les passants devenaient plus nombreux. Il fallait être attentif, saluer, doser l’ampleur d’un coup de chapeau, l’amabilité d’un sourire, faire en sorte que chacun pût dire en rentrant chez soi qu’il n’avait rien vu d’intéressant dans la ville. Après avoir traversé la rue des Rencontres où se pressait la foule de sept heures, il prit une ruelle et déboucha près de la cathédrale, face à l’un des portails latéraux. Sa maison était située de l’autre côté de l’église, dans la calme rue Jacques-de-Molay. Souvent il utilisait le transept comme un raccourci, saluant au passage le maître-autel d’une génuflexion rapide.
Il entra d’un pas furtif, cherchant les zones d’ombre pour gagner l’un des piliers d’un bas-côté où il retrouvait parfois le démon de pierre, mais il réfléchit qu’à cette heure et dans cette partie de l’église, les fidèles attendaient leur tour de confesse. Il alla s’agenouiller dans l’ombre de
57
la chaire et joignit les mains. Devant lui, sur le bord de l’allée médiane, au premier rang des chaises, une jeune femme en noir priait, la tête penchée sur l’épaule, le regard levé vers l’autel, et sa prière était moins ardente que la prière de Me Marguet. Dehors, il faisait jour encore, mais à l’intérieur de l’église, l’approche du soir commençait à éteindre dans les hauts les trouées de clarté vive, voilait la lumière sourde et violente des vitraux et noyait les angles profonds. Déjà, entre le jour et la lueur des cierges, hésitaient plus noires les ombres portées, et les dorures de l’autel brillaient sur la nuit de l’abside. Le notaire aiguisait un reste de ferveur religieuse, très catholique, jouait avec des mots, des airs liturgiques, des parfums de cire et d’encens et, en s’aidant d’oraisons jaculatoires, projetait des fantômes dans l’ombre opulente et le silence de la cathédrale.
« Mon Dieu, je jaillis vers vous, mon confident, mon père chéri, ma bonne barbe, mon œil d’en dehors, ma douce habitude et tous mes dimanches.
58
« Mon Dieu, je suis indigne de votre miséricorde et si indigne que je ne l’implore pas. Je ne veux que votre indifférence, je ne souhaite que d’être oublié.
« Mon Dieu, mon cher bon Dieu, je jaillis vers vous. Je me tords et je me vautre à vos pieds, dans ma purulence et dans mon ordure, en appelant sur moi le crachat de votre mépris.
« Mon Dieu, serais-je si heureux que de vous dégoûter ? Votre regard se détourne et déjà ma prière retombe à mes pieds. Mon Dieu, je me sens bien mieux. Comme vous êtes fort et terrible, quand vous tournez le dos, mais tellement plus aimable.
« Mon Dieu, je jaillis vers vous dans l’éclaboussure de mon infamie. Me voici venir avec le cortège des créatures compagnes de mes nuits et de mes solitudes. Vous les regardez par-dessus l’épaule et je vais vous dire qui elles sont.
« Voici la boulangère de la rue des Rencontres. J’ai appris l’autre jour qu’elle s’appelle Roberte Boulier. C’est ma grande robuste, mon Dieu, la plus sûre, celle que mon
59
rêve atteint d’abord, à cause de ses hanches et de ce plein corsage.
« Cette fille pâle, au fichu jaune, qui s’en va claquant des savates, je l’ai vue passer un soir que je traversais moi-même le quartier de la Malleboine. Le vent d’automne la moulait dans sa jupe de pauvresse et marquait entre ses cuisses un pli noir et profond, un pli pour mes nuits, mon Dieu.
« Voyez, en tablier blanc, la petite bonne des Frainel, cette mutine. Un soir que j’étais à dîner chez eux, je lui ai marché sur le pied comme par mégarde, et le cri qu’elle a laissé passer et sa grimace de douleur, j’en ai animé les créatures de mes veilles et de mes sommeils.
« Voilà les trois sœurs Janet, ma messe du dimanche. Je ne sais pas les séparer.
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! comme je vous aime ! laissez-moi suer sur vos pieds.
« Et encore : une écolière cambrée aux mollets blonds, la concierge de la mairie, les deux demoiselles Vatard, l’une châtaine, l’autre rousse,
60
et si chétives, si humbles, qu’elles me provoquent parfois jusque dans mon labeur. Tant d’autres.
« Vous les voyez, mon Dieu, dans la lumière des cierges, effarées, rampantes, et entre elles toutes, celle que je n’ai pas nommée, celle que vous m’avez choisie. Les chairs et les étoffes tremblent d’épouvante dans votre clarté divine qui fait étinceler le métal des jarretelles, et la moiteur de leurs corps fume sur les marches de l’autel.
« Mon Dieu, j’ai tant rôdé autour du mystère de ces jupes, j’ai tant souffert en osant de loin, et en osant tout, et du fond de mon désespoir, je vois se lever le jour des mains pleines. Mon Dieu, vous avez bien voulu me dire que j’étais libre, que la chose ne vous regarde pas. Vous l’avez dit parce que vous êtes bon, et pour que je vous aime davantage aussi. Notre père qui êtes aux cieux. »
Me Marguet desserra ses mains moites, crispées par l’invocation, et fit le signe de la croix. Il était très ému. Beaucoup plus qu’il n’avait espéré. Une minute, il ferma les yeux pour laisser refroidir son âme. Derrière lui, dans
61
l’ombre d’un bas-côté, il entendit un doux bruit de pas et de chaises remuées. Il pensa que sa femme devait être là-bas, dans l’armoire à confesse, en train de laisser tomber dans l’oreille poilue de l’abbé Duperron la neige de ses menus péchés. Il aurait voulu pouvoir l’entendre, non par indiscrétion, mais pour admirer dans la pénombre capiteuse de l’église l’éclat et la blancheur de cette âme de moniale. Il fit encore une prière qu’il adressa à la Vierge en appelant sa bienveillance sur son épouse. Bien qu’il ne crût pas davantage à la Sainte Vierge qu’à Dieu le père, il priait avec un élan sincère, comme il jouait du piano. Même il fixait sa pensée, sans la formuler, sur un ulcère de la cuisse qui l’incommodait depuis plusieurs années, avec l’espoir que sa discrétion toucherait le cœur de la Vierge. Enfin, dans le quatrième dessous de sa conscience, il se moquait de lui-même, se disant par exemple qu’il ferait un bien mauvais catholique, s’il prêtait ainsi à la divinité le goût de la modestie et de la tempérance. Et ainsi de suite.
Frôlant au passage la jeune femme en noir, qui
62
continuait à prier, il fit une génuflexion devant le maître-autel et sortit par le petit portail de droite. À l’entrée de la rue Jacques-de-Molay, le brigadier Maillard, les cuisses appuyées sur le cadre de sa bécane, devisait avec Rebuchat, l’huissier de la place Aubert. À vrai dire, Maillard écoutait plus qu’il ne parlait. En roulant une cigarette, il balayait le carrefour du regard sévère et distrait qui lui était habituel. À cette apparition, Me Marguet eut au cœur un pincement d’inquiétude. Sa maison était si proche qu’il avait négligé, en quittant l’église, de se composer une physionomie et il songea que sa figure devait être rouge et qu’il y perlait des gouttes de sueur. Il crut prudent d’obliquer à droite, vers le parvis, et après avoir fait trois pas, réfléchit que la proximité de sa maison ne l’y autorisait pas. Il reprit sa direction première, fit encore une embardée à droite, une sur la gauche, hésita, et se décida enfin à tirer droit. Effrayé à la pensée de tous ces zigzags effectués dans le champ visuel du brigadier, il s’efforçait d’affermir sa démarche ; mais sous ses pas les pavés dansaient, le carrefour oscillait tout entier. L’huissier
63
Rebuchat se découvrit au passage du notaire avec un mouvement du buste en avant. Le brigadier, qui n’aurait pas pris, tout seul, la liberté de saluer un homme de cette importance, porta la main à son képi.
Le danger passé, Me Marguet sourit de sa pusillanimité. Cette peur enfantine du gendarme lui parut charmante. « Le danger, c’est la jeunesse, pensa-t-il. Lui seul peut rendre à nos sentiments toute la fraîcheur du premier âge. »
Il eut la présence d’esprit d’éviter son voisin Crépel, l’organiste de la cathédrale, qui devait être dans sa cave à surveiller les passants avec un périscope. Cette installation à laquelle avait procédé Crépel n’était nullement suspecte et il ne s’agissait pas du tout de contempler les jambes des femmes, c’était simplement une façon de regarder passer les gens, à la fois scientifique et originale. Toutes les fois qu’il découvrait le notaire dans le champ de son appareil, il l’appelait avec un porte-voix et le priait de descendre auprès de lui. Me Marguet ne pouvait pas toujours se dérober et quoiqu’il le comptât
64
parmi ses amis, il redoutait la compagnie de ce forcené de la musique, qui croyait à son génie et qui jouait de l’orgue comme on fait des haltères. Il passa en rasant le mur de façon à boucher le périscope et il lui sembla entendre une plainte sortir du soupirail.
Enfin, il arriva chez lui. Des retombées de lierre et de vigne vierge formaient au-dessus du mur de clôture un rideau épais. Ayant poussé la porte, il se trouva dans une cour spacieuse, bordée d’une double rangée d’arbres et ornée de parterres. La demeure du notaire était une maison à étage, de lignes simples et de belles proportions, avec un haut toit en pente, planté de longues et fines cheminées. Elle avait été construite en 1720. Quelques années avant la guerre, le père de Me Marguet, en même temps qu’il y avait fait aménager trois mansardes pour la commodité de loger les bonnes, l’avait enjolivée d’un fronton Renaissance pour encadrer celle des trois nouvelles fenêtres qui donnait sur la façade. L’ajouture était d’autant plus regrettable qu’en entrant dans la cour, on avait assez de reculée pour embrasser l’ensemble d’un
65
coup d’œil.
Le notaire vit à sa montre qu’il était sept heures et jugea que les bonnes devaient être à la cuisine. Il s’étonna d’avoir fait tant de choses en une demi-heure et récapitula : un quart d’heure avec Devard, sept ou huit minutes de l’usine à la maison, à peu près autant à l’église. L’idée qu’on pouvait faire tenir un événement considérable dans l’espace de quelques minutes le saisit pendant qu’il montait au premier étage. Aussitôt, il en tira des conséquences si importantes qu’il en sentit comme un éblouissement. En arrivant sur le palier, il tendit l’oreille et perçut un bruit d’office au fond du couloir. Son cœur battait au ralenti et ses mains étaient glacées. Il détacha sa montre en or de la lourde chaîne qui barrait son gilet et la tint serrée au creux de sa main gauche. La grande aiguille était à cheval sur la première et la deuxième minute de sept heures. Me Marguet ouvrit sans bruit la porte de l’escalier de bois conduisant aux mansardes et monta les marches deux par deux. Un œil-de-bœuf, donnant sur le grand jardin qui s’étendait derrière la maison, l’éclairait suffisamment pour qu’il n’eût pas à
66
redouter de surprise. Le palier des mansardes était plus obscur, mais les trois portes étaient indiquées par des traits de lumière au ras du plancher. D’un mouvement brusque, mais sans bruit, le notaire ouvrit l’une d’elles et referma aussitôt avec les mêmes précautions. La mansarde, propre et claire, était meublée d’un lit étroit, d’une armoire à deux battants, d’une chaise et d’une table de toilette. Il alla d’abord à la fenêtre et tout en faisant le simulacre de la fermer, jeta un coup d’œil à l’extérieur. La maison était si bien masquée par les arbres et par la clôture que la vue n’allait guère au delà de la cour. L’on n’apercevait rien de la ville que la pointe des toits, et, tout près, le clocher de la cathédrale. Me Marguet regarda sa montre. Une demi-minute s’était écoulée depuis qu’il avait quitté le premier étage. Au fond de la cour, la porte s’ouvrit et Mme Marguet entra. Il s’était effacé et contemplait avec vénération cette femme mal habillée, mince et pourtant pesante, qui traversait la cour d’un grand pas maladroit. Ses vêtements, sa démarche, semblaient d’une vieille femme, mais son visage, ses yeux clairs,
67
son port de tête avaient une grâce enfantine. Le notaire se hâta de quitter la mansarde pour aller l’accueillir sur le palier du premier étage.
68