Le moulin de la Sourdine

Marcel Aymé · Chapitre 16 sur 18

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Le moulin de la Sourdine

Chapitre XVI

 

Marion et Minie avaient balayé à fond, lavé les boiseries, exposé la literie au soleil et mis la chambre en courant d’air durant toute la matinée. La puanteur de la veille avait fait place à un parfum d’eau de Javel et de papier d’Arménie. Elles avaient épinglé au mur un portrait en couleur du maréchal Joffre et une photographie, également en couleur, de star américaine, toute nue, mangeant un pamplemousse sur le dos d’un dromadaire. La pièce en était égayée et il y entrait un peu de printemps. Le maréchal faisait très bien.

On avait longuement recommandé au grand Pucelet d’être convenable, quoi qu’il arrivât. Parce qu’on le menait chez des courtisanes, disait Buq, ce n’était pas une raison de se conduire comme un sagouin et un malappris. En tout cas, s’il avait seulement l’air d’en avoir deux, on le

 

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flanquait à la porte aussitôt, il était prévenu. Rien qu’à écouter leurs recommandations, Pucelet avait déjà les yeux hors la tête et la langue pendante au coin des lèvres. Pourtant, il fut très bien et, jusqu’à la fin de l’après-midi, ne mérita pas un reproche. Les filles à Tétère ne l’attendaient pas et marquèrent quelque surprise à la vue de ce garçon déjà grand qui portait une petite tête et, en bandoulière, un appareil photographique.

« C’est notre opérateur, dit Buq.

– C’est Pucelet, ajouta Trésor. Vous savez bien, Pucelet le photographe. »

Les filles à Tétère répondirent qu’elles étaient bien contentes. Justement, elles s’étaient fait photographier chez son père en 1924. Pucelet était rouge et émerveillé des bonnes façons qu’avaient les filles de rien. Il se promit que plus tard, quand il aurait des pantalons d’homme, il irait souvent dans les maisons de tolérance.

Tandis que les deux sœurs demeuraient dans la pièce, les garçons passaient sur le petit perron de bois. Trésor rendit compte des sondages qu’il

 

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avait effectués dans la matinée. La Sourdine était plus profonde que la transparence de son eau ne donnait à penser. De plus elle était si froide qu’il eût été fou d’y aventurer seulement un orteil. L’expédition paraissait très compromise. Il y eut un moment de silence consterné.

« Qu’est-ce qu’on entend donc ? demanda Pucelet qui ouvrait la bouche pour la première fois.

– C’est le moulin, répondit Antoine.

– En somme, résuma Buq, ce qu’il nous faut trouver, c’est un moyen de traverser jusqu’à la grille. Une barque... »

Antoine haussa les épaules. D’abord, on n’avait pas de barque. Et puis, à quoi bon une barque ? Tout ce qui se faisait de grand et d’héroïque était toujours réalisé par des moyens de fortune.

« Tu sais nager ? demanda Buq aigrement. Non ? alors...

– J’ai une idée », dit Pucelet.

Mais Buq et Antoine croyaient si peu aux

 

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idées de Pucelet qu’ils continuèrent à se chamailler sans l’entendre.

« Je suis un réaliste, disait Buq.

– Tu as peur de l’aventure », disait Antoine.

Derrière eux, les filles à Tétère toussaient avec insistance pour les distraire de cette mauvaise humeur. Comme le ton de la dispute montait, Marion alla chercher dans le tiroir de la table un harmonica et souffla dedans à leurs oreilles. Ils se retournèrent et pour être polis, se mirent à rire.

« Tout à l’heure, fit observer Trésor, Pucelet avait une idée...

– Une idée ? je ne me rappelle pas, dit Pucelet.

– Quand vous aurez soif, les uns ou les autres, fit Minie, vous n’aurez qu’à me le dire.

– Merci, madame.

– Si seulement on avait une corde...

– Qu’est-ce que tu en ferais ?

– Rien, mais on aurait tout de même une corde. »

Antoine, au bord du perron, comme un

 

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conquérant retenu au rivage par les vents contraires, contemplait avec une ferveur désespérée l’entrée du souterrain. À côté de lui, Pucelet poussa un léger cri et se frappa du poing sur la tête.

« Mon idée, dit-il, c’est de traverser la Sourdine avec un baquet. »

Buq et Antoine contemplèrent avec respect la petite tête de Pucelet, illuminée par le génie. Trésor trouva un baquet de bonne dimension dans l’impasse de la Sourdine et le mit à l’eau. On n’y pouvait tenir utilement plus d’une personne. La traversée rencontra de grandes difficultés et souleva maints problèmes délicats. Lorsqu’Antoine, après des aventures sans nombre parvint à la grille de fer fermant l’entrée du souterrain, l’on s’avisa que le baquet ne pouvait revenir seul à son point de départ. Antoine dut retourner auprès de ses compagnons. Sur l’initiative de Pucelet qui montra presque constamment un admirable génie, on attacha au vaisseau une longue et solide ficelle. Tout cela n’allait pas sans beaucoup de tâtonnements et il

 

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était près de cinq heures lorsque les quatre voyageurs se trouvèrent réunis sur une étroite plate-forme de rocher. La grille qui fermait l’entrée du souterrain était fortement scellée et l’épaisseur des barreaux ne laissait guère d’espoir. Buq affirmait qu’on ne pouvait rien faire sans une pince monseigneur. Antoine pensait à scier un barreau avec une lime à ongles. Tout ce qu’ils purent faire dans l’instant fut de projeter la lumière de leurs lampes électriques derrière la grille, éclairant un couloir de la hauteur d’un homme et qui tournait au bout d’une quinzaine de mètres. Au virage, on apercevait un objet rond et poli qui pouvait être une saillie du rocher et à la rigueur une tête de mort.

Les filles à Tétère, demeurées sur le perron de bois, leur faisaient signe de la main. Elles avaient le cœur un peu serré de les voir si loin, tout au fond de cette crique où il faisait déjà sombre. On entendait à peine le son de leurs voix. Elles auraient bien voulu qu’ils reviennent.

Le retour fut bruyant et glorieux. Pucelet lui-même sentait toute la grandeur des visions qu’ils

 

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emportaient. Antoine, dans le baquet qui le ramenait au rivage, manqua tomber à l’eau plusieurs fois en voulant rattraper son cœur qui lui semblait bondir hors de sa poitrine. À s’en souvenir, il croyait maintenant que le crâne aperçu au fond du souterrain appartenait à un pithécanthrope et Marion disait qu’elle n’en était pas bien surprise.

En l’absence des voyageurs, les filles à Tétère avaient mis sur la table une nappe blanche empruntée à une voisine. Elles avaient acheté une boîte de saumon, une livre de petits-beurres et une demi-bouteille de pernod. Le voyage et l’éloquence avaient altéré tout le monde. Le pernod fut très apprécié. Buq et Antoine en burent deux grands verres et Pucelet alla jusqu’à trois. Les projets pour le lendemain étaient d’une ampleur et d’une audace inouïes qui, pourtant, n’étonnaient personne. Le grand Pucelet riait tout le temps.

« Qu’est-ce que tu m’as dit que c’était, déjà, qu’on entend ?

– C’est le moulin ! » cria Buq, et il se mit à

 

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chanter.

Quand les trois enfants quittèrent le logis, Trésor avait si bien bu qu’il ne vit même pas leur départ. Marion et Minie les accompagnèrent au seuil et les suivirent un moment des yeux, tandis qu’ils s’éloignaient bras dessus bras dessous dans l’impasse de la Sourdine. Le brigadier Maillard, qui était en conversation avec le patron du quinze de la rue des Nonettes, les vit déboucher tumultueusement dans la rue des Oiseaux et il put entendre la voix mâle du grand Pucelet entonner une chanson à boire.

 

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