Le moulin de la Sourdine
Chapitre II
Dans le secret de son cœur, Me Marguet souhaitait l’échec des négociations qu’il venait d’entamer avec le vieux Butillat. Néanmoins, il employait toutes les ressources de son éloquence à persuader l’octogénaire de vendre l’hectare de terrain qu’il possédait en bordure de la rue Jouffroy. Ses arguments étaient sains et ses offres avaient de quoi tenter un homme raisonnable : trois cent mille comptant ou une rente viagère de quarante mille francs. Assis sur des chaises de fer dans le jardin attenant à la bicoque du vieillard, les deux adversaires s’examinaient avec beaucoup de curiosité. Celle de Butillat était ironique, mais bienveillante. Fermement décidé à ne pas vendre, il était flatté d’une démarche qui témoignait assez de la valeur de sa propriété. Après le premier exposé du notaire, il répondit avec bonhomie :
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« Je n’insiste pas pour connaître le nom de votre client, quoique je sache à peu près à quoi m’en tenir. J’aime autant vous dire tout de suite que l’affaire est impossible. Depuis le temps que la municipalité pense à m’exproprier pour bâtir un collège sur mon terrain, ce n’est pas à la veille de voir voter le projet que je vais lâcher le morceau pour le tiers ou le quart de ce que je suis en droit d’espérer ! »
Il eut un petit rire excité et, dans son visage osseux et parcheminé, ses yeux luisaient, rusés. Considérant ce petit crâne de vieux, séché par l’idée fixe, Me Marguet sentit comme un frisson de pitié et d’admiration. Dans cette affaire de terrain, il était clair que l’argent comptait pour presque rien. Butillat, pendant trente ans, avait vécu dans une pauvreté voisine de la misère en caressant l’espoir d’une expropriation, et depuis longtemps, le bénéfice à réaliser était son moindre souci. Plutôt que d’en accepter un bon prix d’un particulier, il eût cédé son terrain à la ville pour une bouchée de pain. Sa passion était aussi pure que celle de l’astronome qui attend le passage d’une comète. Au début de l’entretien,
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Me Marguet put craindre que le bonhomme, tenté par la somme, ne laissât échapper ainsi sa seule raison de vivre. Alors, abandonnant cet hectare de terrain, cette friche conservée à force de privations au plein milieu de la ville, et qui le parait d’une insolence féodale, il ne serait qu’un vieux rentier sans dents pour grignoter son revenu. Rassuré, le notaire n’en poursuivit pas moins son entreprise, par un scrupule professionnel.
Au bout d’une heure, il n’avait pas avancé d’un pas. Tout en discutant, il contemplait d’un œil distrait le chaos des maisonnettes et des potagers découpés en rectangles parallèles entre le chemin Émile-Voirot et la tranchée du chemin de fer. Tandis que son regard allait ainsi à l’aventure, il éprouva une émotion violente, un choc dont les résonances, après plusieurs secondes, se développaient encore en ondes lourdes qui lui cognaient dans la tête. Tournant le dos à la voie ferrée, un homme venait d’apparaître au bout du jardin, derrière la clôture de barbelés. C’était une silhouette courte et puissante, la tête et les épaules énormes, le buste
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et les bras très longs, les jambes courtes et arquées. Mais son visage était bien plus remarquable encore. L’enfoncement de l’os nasal formait une cavité profonde entre le front proéminent et l’avancée du maxillaire inférieur. Tous les reliefs étaient profondément accusés, et le moindre mouvement des mâchoires modifiait la physionomie d’étrange façon. Même au repos, le visage avait une laideur bestiale, mais naïve aussi, et douloureuse. M e Marguet connaissait le monstre de vue, mais ne l’avait pas rencontré depuis fort longtemps. Il lui découvrait tout d’un coup une ressemblance presque parfaite avec une figure de pierre, sculptée dans la partie basse d’un pilier de la cathédrale. Il aimait rendre visite à ce diablotin jailli du pilier et grimaçant sous le poids de la pierre dont la masse le prenait aux épaules ; pauvre diable souffrant et rieur, condamné à n’offrir au passant, jusqu’à la fin des cathédrales, qu’une face convulsée, il y avait dans ses traits grimaçants une expression d’humble tendresse qui émouvait le notaire. Souvent, il allait s’asseoir auprès du démon prisonnier, le caressait, l’adorait un peu. De tout
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son cœur il le plaignait de porter sur ses épaules le fardeau humiliant d’une église et, imaginant qu’il l’arrachait à l’étreinte de la pierre, lui donnait la main pour courir ensemble les plaisirs sans frein. Il semblait que cette imagination fût devenue réalité et que le démon de la cathédrale, délivré par la ferveur de Me Marguet, vînt lui offrir sa récompense.
L’homme se pencha sur la clôture et interpella le propriétaire d’une voix éclatante, dont il était lui-même un peu gêné :
« Vous me remettez, monsieur Butillat ? C’est moi Troussequin... J’ai travaillé pour vous l’année passée... Voilà que je rentre de voyage et je cherche du travail. Vous n’avez pas quelque chose pour moi dans le jardin ? »
Le vieillard secoua la tête et le sang de la colère lui gonfla les veines du front.
« Rien pour toi ! cria-t-il, tu n’es bon qu’à tout saccager ! Va-t’en. »
Mais sa voix usée ne portait pas jusqu’au bout du jardin. Troussequin l’entendit mal et insista :
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« Je vous parle du jardin, mais je ferais aussi bien n’importe quoi ! Je ne vous demanderai pas cher. »
Déjà bouleversé par l’apparition, Me Marguet fut pris d’une tendre pitié pour le malheureux monstre en quête de sa nourriture. Ce fut à cet instant-là que l’idée lui vint, une idée dont il sentit dans toute sa chair comme une brûlure. Mieux même qu’une idée, c’était déjà tout un plan jailli avec la soudaineté de l’inspiration et qu’il acceptait sans discussion. Dans une vue fulgurante de ce qui devait s’accomplir, il découvrait le sens de certaines obsessions familières, d’autres plus secrètes, mal connues, et les sentait s’ordonner utilement. Le signe par lequel il appela Troussequin était le premier geste d’une aventure qui lui apparaissait déjà dans ses nécessités les plus menues. Toutefois, il eut assez d’empire sur lui-même pour dissimuler son trouble, et dit à Butillat :
« Encore un pauvre garçon sans travail... triste époque, monsieur Butillat... Je vais voir si je peux quelque chose pour celui-ci...
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– Vous avez bien de la bonté, ricana le vieux. Un vaurien comme celui-là, qui passe son temps à se soûler et à Dieu sait quoi...
– Bien sûr, murmura le notaire, mais que voulez-vous, il faut bien que tout le monde mange... »
Déjà, Troussequin escaladait le barbelé avec une aisance qui mit le comble à la colère de Butillat.
« Tu ne pouvais pas faire le tour ? » dit-il.
Encore essoufflé d’avoir traversé le jardin en courant, Troussequin ôta humblement sa casquette et répondit :
« Il m’aurait fallu prendre le chemin là-bas. Je ne voulais pas faire attendre M. Marguet. Il aurait pu être pressé, il aurait pu partir, et moi, je me trouverais sans travail encore un coup. Oui, sans travail je me trouverais. »
Le notaire contemplait le monstre avec une avidité dont il s’avisa lui-même. Éteignant la flamme de son regard, il expédia l’affaire :
« Je vous ai appelé pour un petit travail que
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vous pourrez peut-être m’exécuter. J’ai, dans mon jardin, une remise à outils, et je voudrais faire passer l’intérieur à la chaux. Si vous vous croyez capable...
– Vous ne pourriez guère mieux tomber, affirma Troussequin. Peintre en bâtiments, c’est mon premier métier.
– Et quand voulez-vous commencer ?
– C’est à vous de me dire, moi je suis prêt. Demain, si vous voulez...
– Bon, venez demain. Autre chose : nous n’avons pas encore parlé de prix. Quelles sont vos prétentions ? »
Troussequin, hésitant, se dandina sur ses jambes torses, et son visage, torturé par la crainte et la convoitise, se contracta dans une grimace effrayante :
« Si je vous demandais trois francs de l’heure ? dit-il enfin, timidement. Je travaille en homme de métier, et avec ça je ne suis pas regardant pour le temps. Un quart d’heure en plus, je n’irai pas vous le compter, ni seulement
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une demi-heure. »
Butillat remuait ses lèvres en silence, croyant peut-être faire entendre son indignation, et regardait le journalier avec dégoût. Après un semblant de réflexion, Me Marguet acquiesça :
« Eh bien, c’est entendu, trois francs de l’heure... À propos, comment vous appelez-vous ?
– Troussequin... Marcel Troussequin, né en 95, rue du Sire-de-Roulans... (Il fit le geste de se fouiller et ajouta d’un air gêné) : Je n’ai pas mes papiers sur moi, mais je vous les montrerai demain... Moi, en tout cas, je vous connais bien, et pas d’aujourd’hui...
– Parfait... Nous sommes d’accord, monsieur Troussequin, je vous attends demain. Et maintenant, vous pouvez disposer. »
Troussequin remercia chaleureusement et, sans égard aux protestations du vieux, s’éloigna par le fond du jardin dont il escalada une seconde fois la clôture. On le vit s’asseoir dans le sentier qui bordait la voie ferrée et ôter l’une de ses
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chaussures dont il examina l’intérieur. Un moment, il s’amusa à regarder passer une locomotive entre ses orteils et bavarda ensuite avec un employé de la voie. Le notaire s’excusa auprès de Butillat de lui avoir imposé la présence de ce Troussequin que le respect des clôtures, il en convenait, n’embarrassait pas assez.
« Avec lui, vous en verrez bien d’autres, affirma aigrement M. Butillat. Il a travaillé deux jours chez moi, l’an passé, et je ne suis pas près de m’y laisser reprendre. Vous n’imaginez pas tous les ennuis que j’ai eus à cause de lui...
– Espérons qu’il s’est amendé, dit le notaire, sans quoi ma visite n’aura vraiment pas été heureuse. Vous m’avez déjà mis en échec à propos de ce terrain, et d’une façon qui ne me laisse pas grand espoir, je dois l’avouer... »
Ce dernier propos et le sourire qui l’accompagnait radoucirent le vieillard.
« En tout cas, vous m’avez fait le plaisir d’une visite. Je compte d’ailleurs vous la rendre très prochainement. J’ai négligé de prendre des dispositions testamentaires, et je crois que j’ai eu
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tort. Voyez-vous que je vienne à mourir avant d’être exproprié ? Mes héritiers n’hésiteraient pas à vendre le terrain à un particulier... par exemple, à votre client qui serait assez malin, lui, pour ne pas se laisser exproprier... Vous me direz que, quand on est mort, ces choses-là n’ont plus d’importance...
– Mais si ! Au contraire ! » protesta Me Marguet, qui était bien obligé de croire, comme tous les notaires, que les morts sont intéressés à la conduite des vivants.
Mollement, il dissuada le vieillard de déshériter les pauvres gens qui espéraient sa mort depuis vingt ans. Ayant pris congé, lorsqu’il se retrouva dans le chemin Émile-Voirot, il se reposa de l’effort qu’il venait de fournir dans les derniers instants de l’entretien. À plusieurs reprises, toute son attention ailleurs, il avait laissé passer le temps de répondre ou senti venir à ses lèvres les paroles dont il avait la tête pleine, éblouie. Dehors, il put les prononcer tout bas, se complaire aux images violentes qu’elles proposaient. Encore la prudence s’imposait-elle.
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Butillat l’observait peut-être d’une fenêtre de sa bicoque. D’autres pouvaient l’apercevoir des maisons voisines, et à mesure qu’il entrerait plus avant dans la ville, le danger irait croissant.
La tête en ébullition, le notaire allait pourtant son pas ordinaire, l’œil attentif à toutes les rencontres. Il donnait des coups de chapeau, souriait avec une parfaite aisance, mais tel était son trouble réel qu’il tremblait d’être accosté. Vers six heures et demie, il se trouva en vue des usines T.D.C. où l’attendait le directeur. De très loin, il reconnut un employé du nom de Rigault, arrêté à la grille et devisant avec un autre employé. Me Marguet connaissait le père d’Antoine pour l’avoir accueilli plusieurs fois en son étude. Il lui sembla ne pouvoir se dérober à l’obligation d’adresser la parole à son client, d’autant que sur le seuil de l’usine où il travaillait, Rigault était un peu chez lui. Le notaire se faisait un cas de conscience de manquer, si peu que ce fût, à un homme qu’il sentait affamé d’égards, mais l’idée d’une conversation à la vue des passants et dans un pareil moment, lui inspira un effroi qui faillit
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tourner en panique. Pour gagner du temps et retrouver quelque aplomb, il se jeta dans une rue latérale et fit un assez long détour qui devait le remettre finalement dans son premier chemin.
Rigault était en retard de près d’une demi-heure. Il avait aidé à la recherche d’une erreur qui s’était glissée dans les états de fin de mois et bien que le responsable ne relevât pas de son autorité, il était resté au bureau des expéditions jusqu’à six heures et demie. Il avait fait plus que le devoir et la camaraderie même ne lui imposaient, car c’était déjà lui qui avait donné l’éveil, après avoir jeté un coup d’œil aux colonnes de chiffres dont il n’avait à connaître pourtant que le total. À la grille de l’usine où ils s’étaient arrêtés, Musson, coupable de l’erreur, rendait hommage au flair de Rigault qui lui avait ainsi épargné les plus graves ennuis.
« Sans vous, les pièces s’en allaient telles quelles à la direction de Paris. Un coup à me faire renvoyer... et pourtant, c’est une chose qui peut arriver à tout le monde. Quand le total est exact, on ne va pas penser au truc des erreurs qui se
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compensent... ou alors, il faut que les chiffres aient une odeur, comme c’est le cas pour vous, monsieur Rigault. »
Le jeune visage de Musson s’épanouit de gratitude, mais Rigault répondit au compliment d’une voix sèche :
« Si vous étiez un peu plus attentif à la besogne, on ne perdrait pas son temps à réparer vos bêtises. Il faudrait pourtant vous dire que si on vous donne huit cents francs par mois, ce n’est pas pour vous amuser. »
Musson rougit, gêné par le sourire qu’il avait encore aux lèvres. Les paroles de Rigault le décevaient, il lui en voulait de ne pas savoir rester digne de son admiration. Un moment il resta coi avec le remords de sentir renaître l’antipathie que lui avait toujours inspirée ce compagnon de travail. Au moment de la séparation, il se fit violence et réussit à articuler :
« Merci encore. Vous m’avez rendu un fier service...
– Oui, vous pouvez le dire », approuva
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Rigault.
Musson rougit un peu plus, hésita entre le reproche et un dernier assaut de gratitude. Enfin, sur une poignée de main, il s’éloigna vers le centre de la ville pour aller lorgner les femmes dans la rue principale jusqu’à l’heure de dîner. Rigault eut un instant le soupçon de l’avoir peiné, mais tout compte fait, n’en eut point de regret. Ce garçon-là n’était que trop enclin à la familiarité. D’ailleurs, il lui gardait rancune de l’avoir mis en retard, car il était invité par le maire à prendre le café après le dîner.
À la mort de son beau-père qui était vice-président de la Libre Pensée et membre influent du parti radical, Rigault avait hérité un peu malgré lui de ses convictions politiques et de quelques menues obligations. Le jour même de l’enterrement, au cimetière, Philippon, le maire de la ville, lui avait parlé comme à un pilier du parti et s’était ainsi assuré son dévouement. On lui confiait de ces petites missions où excellent les esprits disciplinés, comme de créer un mouvement d’opinion dans une assemblée par
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des vivats ou des coups de sifflet, donnés d’ensemble au bon moment. L’invitation du maire à prendre le café était sûrement intéressée et il s’attendait à trouver chez lui d’autres serviteurs de la bonne cause.
Pour rentrer, il fallait à Rigault traverser toute la ville neuve et cheminer ensuite sur l’avenue Raymond-Poincaré prolongée avant d’atteindre sa maison située au bord de la route nationale. Une fois de plus, il se posa le problème de l’acquisition d’une bécane, non pas que la dépense le fît hésiter, mais parmi le personnel supérieur de l’usine T.D.C., nul n’en avait jamais possédé. Seuls les ouvriers et quelques très jeunes employés de bureau, rentraient chez eux à bicyclette. C’était un hasard, il n’y avait pas d’empêchement de principe à ce qu’un employé important fît usage d’une bécane, et Rigault le savait. Mais quand toutes ses réflexions l’avaient persuadé de la nécessité de cet achat, il n’en restait pas moins que l’élite du personnel allait à pied. Rigault, pour excuser sa puérilité, se disait qu’il faisait preuve de modestie en voulant faire comme tout le monde, mais au fond de ses
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scrupules, il apercevait une vanité tyrannique.
Comme il s’engageait dans la rue Gustave-Bon, il aperçut à l’autre bout, la silhouette de Me Marguet qui marchait sur le trottoir opposé. Il ne le rencontrait jamais sans éprouver quelque angoisse. En effet, tantôt le notaire le reconnaissait, répondant alors à son salut, souvent même le précédant, et tantôt passait sans le voir. C’était peut-être un hasard, mais ce pouvait être aussi un caprice (il ne manquait jamais de reconnaître les personnalités de la ville, quelque chose l’avertissant dans sa distraction, qu’il eût à porter la main à son chapeau). Rigault prenait garde à tenir la tête bien droite, jetant de furtifs regards de côté pour se rendre compte des dispositions du promeneur. Le notaire allait les yeux baissés et paraissait très absorbé. Calculant que son coup de chapeau avait toutes chances de passer inaperçu, Rigault décida qu’il esquisserait le salut au dernier moment, ce qui lui laisserait la faculté d’arrondir son geste ou, au contraire, de le réduire en feignant de se gratter l’oreille. Au dernier moment, une crainte irraisonnée, presque religieuse, précipita ses mouvements. Plus de
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quatre pas le séparaient encore de l’horizontale convenable qu’il avait déjà la main au chef. Sur l’autre trottoir, Me Marguet leva les yeux et répondit d’un ample salut. Rigault, détendu, sentit l’envahir une onde de bien-être. Mieux qu’un plaisir de vanité, c’était la douceur d’un accueil, la satisfaction d’un instinct social. Il s’avisa tout d’un coup que la saison était tendre. Comme une tranche de citron, le printemps lui mit l’eau à la bouche.
Sous les marronniers qui bordaient l’avenue Poincaré, il marchait avec une allégresse qu’il n’avait pas le souvenir d’avoir jamais éprouvée. Avec amour, il pensa à sa femme, à son fils, qui l’attendaient. En regardant le vert fragile des jeunes pousses, un transport lyrique lui mit aux lèvres un refrain des rues, qu’il ne savait pas avoir retenu. Il s’accusa d’enfantillage, mais avec une indulgence qui était encore une nouveauté.
Sur le pont du chemin de fer, il s’accouda au parapet pour regarder passer un train au fond de la tranchée. Et soudain, son cœur se glaça. En bas, dans le sentier, qui longeait la voie ferrée, il
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venait de reconnaître Troussequin. Le monstre marchait en roulant sur ses jambes arquées et, balançant la tête, avait l’air occupé d’une chanson. Rigault se jeta en arrière, mais pas si promptement que l’homme ne l’eût aperçu, car il l’entendit crier :
« Fabien ! eh Fabien ! Vas-tu m’attendre, charogne ? C’est moi, Troussequin ! »
Heureusement, l’on ne pouvait accéder du sentier à la route que par un très long détour. Rigault se hâta vers sa maison qui n’était plus qu’à cinq ou six cents mètres. Il avait oublié sa joie et n’en éprouvait même pas le remords. Cette simple apparition d’un homme dont il n’avait rien à redouter de sérieux l’accablait. C’était comme une longue maladie qu’on a cru pouvoir oublier et qui se réveille plus aiguë, une main d’angoisse qui l’étreignait à mourir. Comme il était devant sa maison, Rigault tourna la tête. Sur la route, à cinq cents mètres en arrière, Troussequin arrivait d’un grand pas lourd et lui faisait signe de la main ou du poing.
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