Le moulin de la Sourdine
Chapitre IV
La table était dressée au milieu de la cuisine, et Antoine apprenait une leçon dans un livre ouvert au creux de son assiette. À la dérobée, il regardait d’un air craintif sa mère qui cousait en face de lui. Elle s’amusait à le voir anxieux et le narguait d’un bout de chanson, appris au temps de l’armistice, quand elle était encore une jeune fille dans la petite ville pleine à craquer d’uniformes au vert :
I am sorry, I am sorry,
Dit-il, monsieur le curé.
I am sorry,
C’est elle que j’épouserai.
Sa voix mince, un peu claquée dans les reprises, assaisonnait le refrain d’une pointe de
69
mystère aigrelet. Antoine sentit jusque dans le nez un écœurement filial. Son regard se durcit et il murmura d’un ton de colère, à peine interrogatif :
« Tu vas le dire que je suis rentré en retard ?... Tu vas le dire... »
Juliette Rigault eut un sourire affectueux et éluda :
« I am sorry... I am sorry... Cette chanson-là, quand on la chantait, tu n’étais pas né, il s’en fallait de cinq ans et plus... I am sorry... Si tu avais vu, la ville, comme elle était. »
L’aiguille en l’air, elle laissa aller son regard par la fenêtre, vers les maisons mal finies et les jardins en fil de fer, qui marquaient les dernières conquêtes du faubourg sur le terrain vague. Le refrain ravivait ses souvenirs de la dernière année de la guerre. Rue des Rencontres, à six heures du soir, sous une pluie d’automne qui bleuissait aux becs de gaz, c’était une marée de militaires de sortie, de femmes disputées et de gamins attentifs, défilant dans la lumière des boutiques. Juliette marchait dans la foule avec des amies de
70
seize ans, heureuse des regards d’hommes et du drap dur qui la frôlait. Elle avait des rendez-vous. Sa mère la cherchait partout. Des voisins l’avaient peut-être reconnue dans une ruelle soupirante, enlacée à un fils de famille casé dans l’intendance et qui portait des lunettes chères et des leggings en cochon. Il n’y avait pas assez d’heures pour avoir peur et plaisir.
La silhouette de Rigault, surgissant dans le cadre de la fenêtre, la remit au jour. Antoine chercha vainement le regard de sa mère qui se levait pour servir le dîner. Rigault donna le bonjour d’une voix froide et alla se laver les mains sur l’évier. Depuis longtemps, après en avoir délibéré en lui-même, il avait pris le parti de n’embrasser au retour ni sa femme ni son fils, car il ne manquait jamais à prendre des attitudes viriles et austères en face de tous les problèmes qui ne valaient pas d’être posés. Il passa à table avec une mine soucieuse et hermétique dont il ne se départait guère, même à son bureau, et qui restait pour sa femme une énigme oppressante. Rien, dans l’expression de son visage, ne trahissait l’attente anxieuse qui lui semblait
71
suspendre les battements de son cœur. La famille Rigault commença de manger le potage en silence, Juliette s’épuisant à chercher une parole qui établît le contact avec son mari. Antoine se tassait sur sa chaise en voyant la nervosité de sa mère et, dans son regard, certain empressement conjugal qui le mettait mal à l’aise. Rigault semblait ne rien voir. Juliette déplaça son buste, ajusta une boucle sur son front, mais sans réussir apparemment à lui rappeler sa présence. Alors, elle se pencha sur la table et dit à son fils d’une voix maladroite, forcée à saccade :
« Je t’ai déjà dit que tu faisais trop de bruit en mangeant ta soupe... Regarde ton père... »
Elle quêta une approbation du père qui finit par se décider :
« C’est vrai, dit-il, tu auras bientôt treize ans, et tu ne sais pas encore te servir rationnellement d’une cuiller. Est-ce que tu m’entends faire du bruit, moi ? »
D’un signe de tête, Antoine convint que son père mangeait sa soupe sans bruit. L’idée de sa distinction inclina Rigault à la bonté et le retint
72
sur la pente des objurgations et des homélies. Il avait d’ailleurs d’autres soucis.
« Ce que ton père te dit là est pour ton bien, dit Juliette avec une douceur perfide.
– Naturellement, approuva Rigault, pour ton bien.
– Pour ton bien et pour ton avenir ! »
Malgré l’inquiétude qui lui rongeait le cœur, Rigault parut s’éveiller, et son regard s’anima. L’avenir de son fils était un sujet presque douloureux, mais qu’on ne lui proposait jamais en vain. Il en parlait avec une sollicitude rageuse, tourmenté par ses ambitions paternelles, humilié aussi à la pensée qu’un jour son fils lui serait peut-être supérieur par le prix de ses complets, se demandant s’il oserait bien faire des placements d’argent, sans le consulter et s’en irritant par avance. Comme il ouvrait la bouche pour entamer une litanie bien connue de la famille, une voix cuivrée et puissante, qui provenait de la barrière du jardin, porta l’invective jusque dans la cuisine. Gnome frénétique, Troussequin sautait comme un chien après la barrière de bois donnant sur le
73
terrain vague.
« Monsieur Rigault ! Tu es là ? criait-il. Hé ! monsieur Rigault, sors donc qu’on cause d’homme à homme ! Dégueulasse ! Mal poli ! Ah ! tu croyais que je ne reviendrais plus ? Ou que j’aurais oublié ? Non, monsieur Rigault ! Non ! Tu as fait à un ancien ami l’injure de ne pas le reconnaître. Ça, je ne l’oublierai jamais ! Et qu’est-ce que tu te crois donc, pour être mal poli ? Tu devrais pourtant penser à ton père, au vieux cochon que c’était ! Rappelle-toi un peu quand il allait avec des gamines dans la rue de la Clé-d’Or et qu’on lui pissait sur la tête depuis le parapet du Rond-Point... »
Mis en joie par ce souvenir, Troussequin suspendit l’apostrophe et après rire, se mit à crier :
« Dégoûtant ! Sur la tête de ton père que tu pissais ! Hein ? Tu ne t’en étais jamais vanté à ta femme ? Va, tu peux faire le méprisant ! Tu n’étais pas si fier quand ton vieux te mettait à la porte pour faire la riaule avec des riens et que tu venais mendier ton pain chez ma mère ! Et quand
74
je te refilais mes vieilles culottes, tu étais assez content, hein, Fabien ? »
Ému par le rappel de sa propre générosité, Troussequin reprit haleine et fouilla du regard l’intérieur de la cuisine, mais il ne put apercevoir Rigault. Figé sur sa chaise, celui-ci faisait de grands efforts pour dissimuler à sa famille sa frayeur et son découragement. Il semblait n’avoir rien entendu des hurlements de Troussequin et restait silencieux. Juliette, qui avait un certain sens du drame, attendait de son mari qu’il entrât dans une colère terrible après avoir vainement essayé de se dominer. Elle était seule à apercevoir le monstre et renseignait Rigault sur ses gestes avec un lyrisme tendancieux, bien fait pour lui fouetter le sang, mais lui se contentait de regarder le revers de sa main, l’approchant et puis l’éloignant, comme si rien ne se fût passé au dehors.
Antoine comprenait les souffrances de son père et y compatissait. Lui-même se sentait humilié par cette révélation de Troussequin sur une équipée de jeunesse qui avait l’air d’un
75
cauchemar biblique et, en même temps, il résistait péniblement à une violente envie de rire. Courbé en deux, le souffle suspendu, il était tout près d’éclater et, à la fin, il ne put se contenir. À l’idée de son père dressé sur le parapet du Rond-Point dans la position sacrilège évoquée tout à l’heure, le rire lui sortit à la fois par la bouche et par le nez. Hoquetant, le visage enflammé et les épaules secouées, il faisait d’inutiles efforts pour dissimuler son impertinence au fond de son assiette.
À la barrière du jardin, Troussequin recommençait à dévider ses injures. Il traita Rigault de bourrique pesteuse, de dégonflard, de cochon comme son père, de faux-cul, d’impérialiste, d’ordure ménagère, de crevoton et, à plusieurs reprises, d’enfant de pauvres.
« Tu en fais, parce que tu travailles dans les bureaux, mais moi, je te crache à la gueule, tu comprends ? Moi, je me fous que tu sois dans les bureaux, tu comprends ? Je suis rentré avant-hier et, aujourd’hui, j’ai déjà une place... Tes bureaux, je n’en suis pas jaloux ! Tes bureaux, moi, je les
76
ai dans le train, et tes porte-plume aussi, tu comprends ? Voyou ! Mal poli ! Enfant de pauvres ! »
Voyant le rire de son fils, Juliette sut résister à la contagion et ne laisser paraître de sa gaieté qu’un sourire encore décent. Rigault, bien qu’il se raidît dans une attitude impassible, en voulut à sa femme de ne pas comprendre quelle était sa détresse. Enfin, il s’arracha de son siège à grand effort, décidé à accomplir lui-même le geste simple de pousser la fenêtre. Son apparition jeta Troussequin dans un état d’exaltation délirante. Le mufle projeté en avant, les pieds suspendus, il manqua s’empaler sur la barrière, et les injures lui venaient si pressées qu’il n’émettait plus que des rugissements incompréhensibles. Vengé et le cœur content, il ne tarda pas à s’éloigner. Rigault fut un peu soulagé par son départ, mais resta profondément découragé. Cette ancienne camaraderie qu’il avait depuis longtemps répudiée par un souci de respectabilité, il n’y pensait plus sans qu’un sentiment de honte bourgeoise lui coupât bras et jambes. Il lui semblait que toute la ville fût dans l’attente de
77
l’abominable révélation qui allait le replonger dans la bassesse de ses origines. En réalité, ses concitoyens n’avaient pas oublié son père, le raccommodeur de porcelaine, surnommé Rigault Rigodon, sur lequel il courait encore des anecdotes vineuses et bordelières, mais on jugeait assez modeste la situation du fils pour n’être pas tenté de rabattre sa fierté. Rigault, quand il lui arrivait d’y réfléchir, c’était plusieurs fois par jour, s’émerveillait d’une pareille tolérance.
« Il a tout de même fini par se taire », dit Juliette d’un air qui semblait faire hommage à son mari de la retraite de Troussequin. Rigault en fut gêné et n’osa répondre. Antoine semblait avoir retrouvé son équilibre, mais comme sa mère le regardait avec une intention non tout à fait innocente, un spasme d’hilarité l’agita encore ; par timidité, il n’osa en demander pardon à son père, espérant un peu que la raison de cette gaieté lui échappait ou même qu’il n’y prenait pas garde. De fait, il semblait que Rigault n’eût rien vu, il avait ce même visage préoccupé et lointain qu’il offrait ordinairement à sa famille. Pourtant il était peiné et luttait contre une envie de
78
s’attendrir sur lui-même. Il remua obscurément des maximes et retrouva au fond de sa mémoire une petite fable apprise à l’école, illustrant le proverbe « Tel père, tel fils. » Elle était très touchante et le conduisit à faire un examen de conscience filiale. L’aventure de la rue de la Clé-d’Or pesait à son cœur. Il éprouva le besoin de se justifier, ne put s’y résoudre, et se contenta d’imaginer le discours qu’il aurait pu tenir à son fils. Encore lui parut-il plus commode de s’adresser à un auditoire d’hommes de son âge et il commença ainsi :
« Mes chers amis... Ce n’est pas sans émotion que je viens répondre ici à un reproche qui m’a été adressé publiquement. Eh bien, oui, en cédant à ce que je croyais être l’appel de ma conscience, j’ai manqué à mes devoirs de fils. Vous voyez que je ne fais pas de difficulté à reconnaître les faits, mais avant de me juger trop sévèrement, je pense et vous penserez comme moi qu’il faut se replacer dans les circonstances. Voilà donc les choses telles qu’elles se sont passées. Vous saurez d’abord que je n’étais pas seul et qu’on se trouvait cinq à être dans le coup. Il y avait
79
Troussequin Marcel, il y avait son frère Émile qui est mort depuis, et un nommé Michon de la rue Gorgerin, Lémontier Victor qui a été tué en Champagne et enfin moi, qui avais peut-être dans les treize ans. Il faut vous dire que tous les soirs d’hiver, à la sortie de l’école communale qui se trouvait rue des Visitandines, c’était l’habitude qu’on s’en aille, entre gamins du quartier, se mesurer sur le parapet du Rond-Point à celui qui en enverrait le plus loin. Je ne dis pas que c’était bien intelligent, non, ni très correct non plus, mais les premiers torts venaient peut-être de nos familles qui nous laissaient trop la bride sur le cou. Et je le dis pour mon père comme aussi bien pour la mère Troussequin ou les parents de Michon. Mon père à moi, il y en a de vous qui l’ont connu, ce n’était pas un mauvais homme, mais du moment où il s’est trouvé veuf, il a commencé à devenir bricoleur, à travailler un jour sur deux, et à s’en aller godailler par les rues et par les cafés. Il était porté aussi du côté de la jupe, c’est un fait. Vous me direz que tout le monde en est là et que ce n’est pas ce qui empêche la bonne tenue, mais remettez-vous bien
80
que mon père était veuf et que ses façons de bricoler devaient forcément lui faire prendre les mauvais plis. Toujours est-il qu’un après-midi à la récréation, les deux Troussequin viennent m’informer que mon père causait aux filles à Tétère et qu’il leur donnait des rendez-vous, justement dans la rue de la Clé-d’Or. Les filles à Tétère (ici, Rigault commença de travestir la vérité et ne dit presque plus rien que de parti pris.) Les filles à Tétère, ce n’était pas des gamines comme Troussequin voudrait le faire croire, et d’un autre côté, mon père était quand même trop raisonnable pour abuser. Moi qui les ai vus depuis le parapet, je peux vous affirmer qu’ils ne faisaient presque rien de mal, et quand on sait ce que c’est que les filles à Tétère, on est obligé de reconnaître que mon père n’y mettait guère du sien. N’importe, quand j’ai appris la chose, j’en ai eu comme un coup au cœur, et d’abord, je n’ai pas voulu y croire. C’était bien là-dessus qu’avaient compté les deux Troussequin. Vous savez comment sont les enfants, toujours à se moquer, à se monter la tête, les meilleurs sont toujours les dupes. En sortant
81
de classe, nous voilà donc installés sur le parapet du Rond-Point, et en position d’attendre... Je respectais trop mon père pour lui faire une observation et il ne l’aurait pas toléré non plus. Mais quand je l’ai vu dans la rue de la Clé-d’Or avec les deux filles à Tétère, j’ai cru pouvoir lui donner à comprendre que sa conduite me peinait. J’ai donc imité les Troussequin et les autres, sans bien comprendre toute la portée du geste. J’étais un enfant... »
Au moment d’aborder la péroraison, Rigault en sentit la vanité et, la fourchette suspendue, jeta autour de lui un regard inquiet. La curiosité dont il semblait être l’objet de la part de sa femme et de son fils, l’emplit de confusion, et sa physionomie, qui s’était un instant animée à son insu, reprit son immobilité bourrue. Le repas touchait à sa fin, et Antoine commençait à croire que rien ne se passerait de ce qu’il avait redouté. Mais la gêne que le silence faisait peser autour de la table s’était encore accrue depuis que Rigault avait surpris les regards de sa famille. Juliette se sentit un peu coupable et ses yeux vifs, son visage mobile, devinrent expressifs comme des
82
mains de complaisance. Antoine reconnut dans les yeux de sa mère ce vacillement de joie servile et de perfidie, qu’il redoutait plus que la semonce paternelle. D’un regard soutenu, il voulut l’empêcher de parler, mais elle feignit de ne pas comprendre et dit avec une bienveillance rieuse :
« On n’a pas été tout à fait sage aujourd’hui. On est encore rentré en retard à la maison... »
Ces simples mots suffirent à réveiller la passion austère de Rigault. Il lui sembla tout d’un coup qu’Antoine lui mangeait son bien dans sa poche et faisait alliance avec Troussequin pour lui dilapider son capital d’honorabilité. Surtout, il tenait une revanche et allait racheter par sa fermeté de père ses écarts du Rond-Point. Déjà irrité, il demanda d’une voix rogue :
« À quelle heure ? »
Antoine répondit lui-même en regardant sa mère pour lui signifier qu’il la dispensait de consommer la trahison.
« Cinq heures dix.
– Peut-être pas tout à fait, dit la mère, je crois
83
que cinq heures n’étaient pas sonnées.
– Il était cinq heures dix, maintint Antoine. C’est toi-même qui me l’as fait remarquer. »
Rigault but une rasade de vin, car il savait que l’affaire serait longue, et repoussa son assiette vers le milieu de la table :
« Comment ? Tu es rentré à cinq heures dix ? Alors, maintenant, il te faut une heure dix pour rentrer du collège ? En une heure dix, un fantassin, équipé avec le sac, le fusil et les cartouchières, fait sept kilomètres par tous les temps, et la maison est à deux kilomètres du collège et tu as tout juste des livres à porter. Mais, par exemple, tu me diras ce que tu as fait !
– Je ne sais pas, murmura Antoine.
– Tu ne sais pas ? Eh bien, moi, il me faut un quart d’heure pour me rendre à mon bureau et, quand je mets vingt minutes, je sais ce que j’ai fait. Où as-tu été traîner ?
– Je suis revenu par la rue de l’Herbe-Sèche, la rue d’Arbois et l’avenue Poincaré, comme tous les jours.
84
– Alors, qu’est-ce que tu as fait ? J’entends savoir ce que tu as fait ! »
D’un mouvement d’épaule Antoine signifia qu’il n’en gardait pas le moindre souvenir. Rigault l’enveloppa d’un regard cruel.
« Alors, tu continues ? C’est bien ça, tu t’obstines à continuer ? Tu trouves probablement que tu en fais encore de trop. Tu penses que ce n’est pas assez d’avoir manqué la place de premier aux deux dernières compositions et qu’il te faut reculer d’au moins deux crans. Au lieu de travailler, tu aimes mieux perdre ton temps le long des chemins. Quand je pense aux sacrifices qu’on a déjà faits pour toi, quand je pense à tous les moyens qu’on t’aura donnés pour réussir et que je vois la récompense qu’on en a, je suis honteux pour toi, tu m’entends ! Tu as pourtant l’âge de comprendre que tes parents ne seront pas toujours derrière toi et qu’un jour viendra où il te faudra gagner ta vie. Tu regretteras de n’avoir pas voulu profiter de nos sacrifices, mais il sera trop tard. Quand tes parents auront les cheveux blancs et qu’ils se seront ruiné la santé en se privant
85
toute leur vie pour te donner une bonne instruction... »
Bien qu’il sentît le mensonge, Antoine se mit à pleurer. Rigault lui-même, ému à la pensée de ses cheveux blancs et de ses sacrifices inutiles, fit entendre un long soupir, mais son attendrissement ne dura pas. Un regard sur Antoine, et la vue de cette caboche capricieuse où les promesses de l’avenir étaient en train de se corrompre, le rendit à sa colère.
« Avec qui étais-tu ?
– Avec Buquanant, répondit Antoine d’une petite voix vaincue.
– Buquanant de la teinturerie ? ce n’est sûrement pas le premier de la classe, ricana le père. Un voyou ? hein ? un voyou ? »
Antoine protesta d’un coup de tête et brusquement, la colère de Rigault éclata en désespoir :
« Un voyou ! naturellement, il ne te manquait plus que de traîner dans le ruisseau avec des voyous ? Je ne pouvais pas avoir un fils
86
convenable, il fallait que ce soit un voyou ! il fallait... »
Rigault se laissa tomber sur la table, cachant sa tête entre ses mains et râlant de rogne et de honte. Antoine et sa mère le regardaient en tremblant, stupéfiés par cette explosion qui était si loin de ses habitudes. Rigault, n’osant plus affronter leurs regards, demeura longtemps sans relever la tête. Enfin, il monta au premier étage mettre son complet des dimanches pour se rendre chez le maire où il était attendu à partir de neuf heures moins le quart, et sa femme l’aida à s’habiller.
Antoine resta seul dans la cuisine. Il songeait à la promesse qu’il avait faite à Buquanant de l’accompagner le lendemain dans son ascension du clocher et ne se sentait pas le courage de risquer pour si peu la colère paternelle. Les mystères du quartier de la Malleboine ne l’intéressaient plus. À les évoquer dans l’atmosphère familiale, ils perdaient toute espèce d’attrait.
87
Antoine, encore effrayé, mais plein de rancune et de dégoût, trouvait quelque douceur à se souvenir des violences de Troussequin et de la consternation du père. Puis il se mit à rêver au clocher de la cathédrale.
88