Le moulin de la Sourdine
Chapitre XIII
Avant d’entrer en classe et pendant la courte récréation de trois heures moins le quart, ils parlèrent du crime avec les copains, proclamant hautement l’innocence de Troussequin. Buq fondait sa conviction sur des arguments assez raisonnables, mais Antoine, avec une exaltation qui surprenait un peu, se contentait d’affirmer que la vérité allait éclater et plus tôt qu’on ne le pensait. À l’en croire, elle devrait étonner tout le monde. Du reste, les copains ne doutaient guère que Troussequin fût coupable et s’intéressaient surtout au crime. Charnotey en avait découpé dans le journal de son père un récit très détaillé qui insistait sur le caractère dégoûtant de l’attentat et sur les mutilations du cadavre. Il le lisait à haute voix, expliquant d’un mot cru, avec un rire échauffé, les euphémismes et les sous-entendus, brodant des commentaires ou hasardant des imaginations obscènes. Les copains
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l’écoutaient et entraient dans le jeu, rouges, un peu honteux, troublés par l’évocation de ce linge troussé et sanglant, de cette féminité maculée, torturée, de tout ce mystère à l’étal.
Ce fut vers la fin de cette après-midi-là que le professeur d’histoire, au milieu d’un exposé de la guerre de Trente ans, surprit le grand Pucelet alors qu’il se masturbait à son banc. Toutefois, le délit resta incertain, Pucelet ayant eu la présence d’esprit d’arguer qu’il était furieusement mordu d’un insecte qui lui était monté au ventre par une jambe de sa culotte. Et il eut encore la chance de pouvoir produire un cafard qu’il écrasa tout vif sous le nez du professeur, avec un horrible bruit de bouillie et d’élytres craquantes, dont le malheureux maître, tandis qu’il reprenait son exposé, sentit plusieurs fois le cœur lui manquer et la parole aussi.
Dans la rue, à quatre heures moins le quart, l’incident fit du bruit parmi les copains. Le grand Pucelet en délirait d’orgueil, glorifiant la puissance de son organe dont les dimensions, donnait-il à entendre, avaient intimidé le
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professeur d’histoire. Beaucoup d’entre les copains l’écoutaient avec envie et lui faisaient fête pour dissimuler leur mélancolie et leur inquiétude de n’être pas aussi bien doués de ce côté-là, à beaucoup près. Buq, choqué dans un sentiment intime des proportions, déclara qu’il doutait fort et pour bien des raisons, que la nature l’eût accommodé à si peu d’économie ; qu’au reste, pour le sale usage qu’il en faisait, le moindre bibolar de matou l’eût aussi bien servi ; qu’enfin, il lui convenait mieux qu’à personne de rencogner ainsi toute sa fierté dans la région des fesses. Classique, Pucelet répliqua que pour ce qui était de ses fesses, elles étaient sûrement plus propres que les siennes, et Buq au même qu’il n’était rien d’autre à ses yeux qu’un cochon mal tenu et encore bête comme plusieurs, et merdeux, morveux, chassieux, à poux et à teigne, pas frais, pas lavé, malodorant de la gueule et des pieds.
« Pas tant que toi ! rétorquait le grand Pucelet à chaque bordée. Pas tant que toi ! »
Divisés, les copains entraient dans la dispute, et les injures pleuvaient par quatre. Une partie de
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la classe s’était ralliée à Buq, en reconnaissance de ce qu’il avait rendu à chacun l’estime de sa virilité en dénonçant les exagérations de Pucelet. Antoine, acquis dès le premier moment, mais peu porté aux injures, demeurait silencieux. Dans l’autre camp, Charnotey donnait fort de la voix et s’efforçait d’envenimer les choses. Il avait plus d’une revanche à prendre sur Buq et il espérait qu’à la faveur d’une mêlée générale, il pourrait lui donner, sans risque, quelques bons coups de pied.
Vint à passer le docteur Coinchot qui s’en allait voir les jambes de M me Marguet la vieille. À son approche, on suspendit les injures, mais en les voyant rouges, hargneux, les poings mal desserrés, il comprit qu’une bataille se préparait. Reconnaissant plusieurs de ces enfants pour les avoir soignés de quelque rougeole ou angine, oreillons, scarlatine, et autres fièvres molles, il s’informa tout amicalement du sujet de la querelle.
« C’est à cause du crime de la rue Jacques-de-Molay, dit Antoine à qui d’abord il s’adressa.
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– C’est, répondit Buq, à cause d’un grand cochon qui veut faire le malin parce qu’il s’est fréquenté en pleine classe d’histoire.
– C’est vrai, ce qu’on me raconte-là ? » demanda Coinchot qui évitait charitablement de regarder Pucelet.
Le coupable eut la naïveté de protester, et il n’y eut personne parmi les copains qui pût se défendre de sourire.
« Allons, fit Coinchot, j’aime mieux croire qu’il ne s’est rien passé. C’est tout ce qu’il y a de dangereux pour la santé et quand une fois on a des mauvaises habitudes, plus tard, on devient n’importe quoi. Regardez donc voir Troussequin, c’est justement de s’être trop fréquenté quand il était petit qu’il est devenu un mauvais sujet. Et c’est bien pour ça aussi qu’il est devenu tellement affreux. Ce n’est pas une histoire, ça. »
Le docteur s’éloigna, et les copains, dont la colère était refroidie, regardaient Pucelet avec un air de crainte et de surprise, qui n’était pas tout de semblant. On épiait vraiment sur sa face les premiers stigmates de l’infamie et Charnotey lui
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fit observer :
« Pour être si grand, tu n’as pas la tête qu’il faudrait. Grosse comme le poing, elle est.
– C’est vrai, firent les autres. Comme tête, il n’a presque rien.
– C’est même rare d’avoir une tête aussi petite.
– Non, mais, regardez-le, il est crevant, avec sa tête !
– Il y a des fois, on ne la voit même plus... »
Pucelet promenait autour de lui un regard triste et étonné. Qu’est-ce qu’ils avaient donc, tous, avec sa tête ? Il tâta son visage et, à travers l’étoffe de sa casquette, le sommet de son crâne. Et il lui parut, en effet, que sa tête n’avait presque pas d’importance ; il la sentit diminuer au creux de sa main et enfin, il ne la sentit plus, du moins en tant que tête. Par face, elle perdait toute espèce de relief et n’était que le prolongement du cou. Jamais Pucelet n’avait été aussi ennuyé qu’à cette découverte. Il comprenait que sa tête venait de se changer en phallus. À force de se fréquenter,
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voilà l’aventure qui lui arrivait. À vrai dire, Pucelet n’en était pas encore très sûr. Mais les autres le regardaient et, tous, ils riaient. C’est parce qu’il était devenu, tout d’un coup, un énorme Priape. Alors, il eut une grande peine, une grande détresse. Dans la rue, au regard de tous, il se trouvait nu, rose et obscène. Encore pouvait-il se cacher un peu sous la visière de sa casquette, s’abriter derrière sa main. Mais il ne le pourrait pas toujours. Qu’est-ce que penseraient les voisins et d’abord son père ? Apeuré, il prit sa course pour échapper à son père et au monde, comme on fait après une métamorphose. Derrière lui, la bande se mit à courir en criant :
« Oh ! la tête à Pucelet !... Oh ! la tête à Pucelet ! »
Alors, il redoubla de vitesse et en moins d’une minute, fut dans la rue des Rencontres. Les passants et, sur le pas de leurs boutiques, les marchands, le suivaient des yeux et une longue rumeur l’accompagnait, l’enveloppait : « Oh ! la tête à Pucelet ! » Il se jeta dans une voie latérale, dévala la pente qui menait au fleuve et toujours
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courant passa sur le grand pont. Un chemin bordé de petites maisons conduisait à la prairie, il s’y engouffra. Pauvre Priape, lui aussi abandonné par sa mère, il voulait se consoler avec des jardins, de la terre tiède, des jeunes pousses.
Quand il fut dans la prairie, Pucelet oublia sa métamorphose, mais il se sentait encore d’une lourde tristesse. La rumeur de la ville mourait derrière lui. Essoufflé, il allait pourtant d’un grand pas, pressé par le souvenir d’une menace. Après un quart d’heure de marche, il arriva aux buissons qui bordaient la Morte aux Deux Boucs. Il y avait dans la prairie plusieurs de ces trous d’eau profonde et tranquille, qu’on appelait des mortes et qui jalonnaient l’ancien lit du fleuve. Pucelet se glissa entre deux buissons et, fatigué, s’agenouilla au bord de la morte. L’eau d’un gris bleuté qui fonçait jusqu’au noir dans les profondeurs, était immobile. Il se pencha sur la surface et y vit sa figure clairement reflétée. Un souvenir confus lui traversa l’esprit et le fit sourire à son image. Un chant d’oiseau partit d’un arbuste, d’autres y répondirent, et une fauvette passa près de sa tête. Les buissons
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s’animaient d’une vie amicale, toute bruissante d’ailes, de feuillages remués, de cheminements secrets, de petits cris, et de crissements d’insectes. L’enfant se redressa et jeta un regard par-dessus son épaule. Dans la prairie, il y avait un merveilleux printemps. Il s’étendit par terre et la terre était odorante, tiède et chevelue. D’abord, il se mit à brouter l’herbe puis, rassasié, à chanter. Le garçon chanta longtemps et il s’arrêta tout d’un coup, au milieu d’un couplet, à cause de la moiteur de la prairie et des fleurs de printemps qui réveillaient ses ardeurs. Un flot de sang lui empourpra le visage. Agenouillé dans l’herbe fine, il fit tomber sa ceinture et jeta son offrande à la terre. Il ne sentait guère la fatigue et, la bouche ouverte contre le soleil, il se dépensait comme un dieu, en s’accompagnant d’un murmure à peine perceptible qui semblait la plainte de la mer dans un coquillage.
En arrivant chez la vieille dame, le docteur Coinchot avait trouvé, à son chevet, le couple Marguet, l’organiste et le chanoine Budin qui, ayant appris l’accident, venait aux nouvelles. La malade avait maintenant très mal aux jambes et
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se plaignait aussi d’une douleur à la main droite qu’elle avait tout engourdie. L’organiste l’écoutait avec envie, rêvant d’un accident où il eût risqué de perdre l’usage de ses deux mains. Il aurait fini par guérir, mais après de cruelles angoisses. Tout le monde l’aurait cru mort à la musique et lui-même aurait désespéré plus d’une fois et blasphémé aussi. Un beau dimanche matin, rétabli comme par miracle et inspiré par les souffrances créatrices d’un long repliement, il déchaînait les orgues d’un élan sublime et impitoyable, en faisant donner à la fois toute la tuyauterie dans un cri nombreux, passionné, un vrai rugissement de la colère de Dieu, qui ébranlait la cathédrale. Très affligée, Lucie Marguet s’empressait auprès de sa belle-mère qui souffrait moralement de ne pouvoir la rendre responsable de sa chute. L’onction du chanoine Budin évitait peut-être que d’aigres propos ne fussent échangés, car le notaire lui-même, en dépit de son inquiétude filiale, en voulait à sa mère et regrettait la perte irréparable du rouleau photographique, voilé dans toute sa longueur. Tout en répondant distraitement aux propos du
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chanoine ou de l’organiste, il serrait dans sa poche l’autre rouleau et tremblait à la pensée qu’un accident pût lui arriver. Il aurait voulu le faire développer sans délai.
Tandis que le docteur examinait la malade, les trois hommes se retiraient dans une autre pièce. L’organiste paraissait fébrile et demanda la permission d’aller faire un tour dans sa cave. Il avait besoin de voir un peu ce qui se passait à son bord.
« Un grand artiste, dit le chanoine Budin lorsqu’il fut parti, mais comme tous les artistes... un peu original...
– Oui, un grand artiste, fit le notaire. À propos, je voulais vous demander quelque chose. Faites-vous toujours de la photographie ?
– Ma foi non, répondit le chanoine. De temps en temps, je prends ma bonne...
– Je me suis mal exprimé... je voulais vous demander si vous étiez toujours outillé pour développer des photos.
– Je ne l’ai jamais été... Quand j’ai des photos
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à faire développer, je les donne à l’évêché. Il y a un cabinet très bien aménagé.
– Et savez-vous qui s’en occupe ? »
L’insistance de Me Marguet commençait à étonner le chanoine, qui répondit assez sèchement :
« L’idée ne m’est jamais venue de m’en inquiéter. »
Le notaire comprit qu’il avait indisposé le bonhomme, mais après un moment de silence, il ne put se tenir de lui demander encore s’il consentirait à l’introduire auprès du photographe de l’évêché, car il désirait apprendre à développer. Le chanoine, devenu méfiant, se déroba d’un ton ferme. Il soupçonnait une histoire d’adultère : on avait pris quelques photos d’une mauvaise femme en chemise ou même sans chemise et, n’osant pas les donner à développer en ville, on essayait de les confier à un prêtre. Et c’était fort adroit. Le prêtre se garderait bien de rien faire qui pût rendre publique la faute d’un homme aussi en vue dans le troupeau des fidèles. L’Église était trop intéressée à sa vertu pour en
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ébranler le crédit. Me Marguet parla d’autre chose, mais sa nervosité était visible, et le chanoine eut quelque regret de lui avoir opposé un refus aussi sévère. Après tout, songea-t-il, on pourrait peut-être lui développer ses photos sans les regarder de trop près. Mais le docteur en avait fini avec la malade et Lucie vint les chercher.
Coinchot donna sur l’état de la vieille dame les nouvelles les plus rassurantes. Il n’y avait heureusement pas de fracture et quelques jours de repos devaient suffire à son rétablissement. Le notaire, prétextant des courses urgentes, en réalité parce qu’il ne tenait pas en place, sortit en même temps que lui et ils firent le chemin ensemble jusqu’à la rue des Rencontres. Après qu’ils eurent parlé du crime, et sur le point de se séparer, Coinchot lui demanda comment allait son ulcère et lui reprocha de n’être pas venu le voir depuis longtemps. Le notaire, pressé d’être seul, lui promit de passer à son cabinet dans l’après-midi de vendredi.
Depuis sa conversation avec le chanoine, qui s’était terminée par un échec, il n’avait pas cessé
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de réfléchir aux moyens de faire développer son rouleau. Avec une impatience nouvelle, il passait la revue des photographes de la ville. À sa connaissance, ils étaient cinq, mais trois d’entre eux étaient à éliminer au premier examen : Pucelet, un homme borné et honnête, Jurion le libraire, dit de gauche, et Vousier, dont les cravates, les chapeaux d’artiste et les longues pipes en terre faisaient présumer un caractère puéril. Restaient Michaud et Fondu. Le premier était très dévot, sa femme aussi. Porte-dais, porte-châsse, grand baiseur d’améthyste, il n’eût pas osé engager sa conscience sans prendre avis de son directeur. En découvrant la nature des photos confiées à ses soins, il se croirait visité du diable, et après deux ou trois jours d’hésitations délicieuses, pendant lesquelles il se pénétrerait de son sujet, il porterait les images à un prêtre. Celui-ci, après avoir consulté l’évêché, étoufferait carrément l’affaire. Me Marguet était tranquille de ce côté-là, il n’y avait pas d’aléa. Mais il fallait envisager un risque d’une autre sorte. Le prêtre exigerait fort probablement que fût anéantie la preuve de sa discrétion et rien ne
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subsisterait de cette série de photos. Cela ne faisait pas le compte du notaire. Il tendait plutôt, malgré le dégoût que lui inspirait le personnage, à s’adresser à Fondu. Excellent opérateur, ce photographe avait l’abord et la réputation d’une fripouille. En possession des photos, nul doute qu’il essayât de faire chanter son client, mais au moins, sa complicité était acquise dès le premier paiement.
En déambulant dans la rue des Rencontres, Me Marguet fut amené, non tout à fait par hasard puisqu’il ne cessait d’y songer, devant la boutique de Fondu. Il s’arrêta un instant à la devanture, comme s’il se fût intéressé aux agrandissements en couleur, mais jetant à l’intérieur des coups d’œil obliques. Il put apercevoir Fondu en conversation, et se convaincre qu’il était homme à ne pas laisser passer l’occasion d’un fructueux chantage.
Cependant, la vue des agrandissements faisait lever dans sa tête un rêve somptueux. Il se prit à imaginer ce que seraient ses photos pareillement agrandies et coloriées, avec les roses de la chair,
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le sang vif des blessures, les ombres noires et profondes. L’hiver, le soir, après le départ des clercs, il s’enfermerait dans son bureau et accrocherait sur les murailles toute cette imagerie barbare, qui évoquait le dictionnaire médical et les martyres de la rue Saint-Sulpice, mais qui était dans sa mémoire une réalité encore palpitante. Derrière lui, les passants, dont il apercevait dans la vitrine le reflet furtif, s’étonnaient, sans trop y penser, de l’intérêt qu’il prenait à ces agrandissements. À l’intérieur de la boutique, Fondu l’avait également remarqué et à plusieurs reprises essaya de surprendre son regard. Le notaire aurait voulu s’en aller, mais les yeux fixés sur un grand portrait colorié, il lui semblait voir à la place et se succédant, les huit pièces de sa collection avec leurs incidences inattendues, leurs perspectives monstrueuses. Il n’en pouvait plus détacher son regard. Les images du crime se multipliaient, plus compliquées, se déroulaient comme au cinéma, d’une cadence rapide qui donnait à la victime l’apparence de la vie, lui prêtaient des mouvements convulsifs, des sursauts. Effrayé, il
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se collait contre la vitre pour essayer de dissimuler aux passants la vue de cette chair sanglante. À côté de ses épaules, il plaqua les deux mains sur la glace.
Au seuil de la boutique, Fondu se séparait de son client et n’allait pas manquer, en voyant le notaire dans une attitude aussi singulière, de lui adresser la parole. Me Marguet comprit que si la conversation s’engageait, il ne résisterait pas à lui livrer son secret avec le rouleau de pellicule et d’autre part, il craignait encore, doutant même que ce parti-là fût le meilleur. Aux premières paroles de Fondu, il feignit de ne pas entendre et, comme le photographe insistait, il réussit à s’arracher de la vitrine et à s’enfuir d’une allure presque raisonnable. Quittant la ville où il avait tout à redouter de lui-même, il descendit au fleuve, et, passant le pont, fit une promenade dans la prairie.
Apaisé, il marchait depuis un moment dans un sentier moelleux, à peine tracé, lorsqu’au détour d’un buisson, il manqua buter contre Pucelet. Le garçon, pris en faute, rajusta sa ceinture et,
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toujours agenouillé, leva sur l’intrus un regard implorant. Me Marguet, bouleversé, demeura interdit en face de ce frère de misère, qui tremblait lui aussi pour son triste plaisir.
« Ne le dites pas à mon père, supplia Pucelet. Ne le dites pas. »
La gorge serrée, le notaire resta immobile, sans trouver une parole.
« Je lui avais déjà promis de rentrer aussitôt après la classe, reprit Pucelet. Je devais lui aider pour tirer les photos... Ne lui dites pas... »
L’enfant vit passer dans le regard de Me Marguet une lueur qui l’épouvanta. Il se mit à pleurer. D’une main qui tremblait, le notaire le prit par l’oreille et feignit l’indignation.
« C’est honteux ! Tu mériterais que j’aille chercher les gendarmes... Mais j’irai trouver ton père. Je lui raconterai ce que tu as osé faire devant moi et je lui dirai qu’il te mette dans une maison de correction ! »
Pucelet sanglota plus fort et balbutia une prière. Me Marguet avait envie de s’enfuir, mais il
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tâta dans sa poche le rouleau de pellicule et poursuivit :
« Comment ! ton père t’attendait pour l’aider et c’est ainsi que tu lui obéis ? Tu n’aimes donc pas à travailler dans la photographie ?
– Si, monsieur, hoqueta le grand Pucelet.
– Es-tu seulement capable de développer des photos ?
– Oui, monsieur, mon père m’a appris. »
Le notaire posa encore quelques questions et de nouveau, le menaça des foudres paternelles et de la maison de correction. Il le sentait à sa merci et hésitait néanmoins à abuser de la situation. Enfin, il tira le rouleau de sa poche et négocia son silence.
En regardant décroître dans la prairie la silhouette de Pucelet, M e Marguet, demeuré au bord de l’eau, songeait que pour la première fois de sa vie, il venait de commettre une mauvaise action. Il se sentait avili par ce marchandage, et un remords désespéré lui serrait le cœur.
L’enfant n’était pas éloigné de plus de deux
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cents mètres. Il pouvait le rappeler encore, le rejoindre et le délivrer de son fardeau infamant. Il y était résolu lorsqu’il entendit un bruit de voix sur sa gauche, de l’autre côté de la ligne de buissons qui le dissimulait. Au coin de la morte, il vit apparaître, chapeau melon et complet veston, le brigadier Maillard accompagné de son épouse. Le couple se dirigeant vers la ville, gagna le sentier qu’avait suivi Pucelet, contrariant ainsi la résolution du notaire qui n’osa pas manifester sa présence.
Les époux Maillard n’étaient mariés que de quatre ans, mais ils s’aimaient depuis 1911. Il était alors un jeune agent et M me Maillard venait d’épouser un employé de la mairie. Un soir d’hiver, dans un bal donné par la Municipalité, ils avaient dansé ensemble à la prière du mari qui avait mal au pied. Depuis, malgré les variations de la mode, elle avait toujours conservé sur ses chapeaux d’hiver un plumet jaune et bleu pareil à celui qu’elle portait au bal de leur première rencontre, et jusqu’à la mort de l’employé de mairie, survenue vingt ans après, Maillard avait passé toutes les saisons d’été dans l’attente
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angoissée du retour de l’automne et des chapeaux de feutre.
Les conjoints marchaient dans la prairie en parlant du papier de tenture de leur chambre à coucher, qu’ils avaient l’intention de changer. Le brigadier, qui poussait tendrement à la dépense, admirait la sagesse de sa femme et son économie.
« J’ai vu chez Lanois, une petite fleur moderne à quatre francs le rouleau, disait-elle. Ce n’est pas cher, et c’est vif, c’est gai... »
Maillard se baissa, cueillit un bouton d’or et l’ajusta sur le chapeau de sa femme, à côté du plumet.
« Moi, dit-il, il y a deux choses sur lesquelles je ne suis pas d’avis de rogner : c’est le manger et le papier de tenture. Ta petite fleur moderne, elle est sûrement bien, puisque tu l’as choisie, mais j’aimerais quelque chose de... je ne dis pas plus riche, non, mais enfin plus... tiens, pour te dire, moi, j’aimerais des oiseaux.
– Les oiseaux, dit-elle, c’est joli, mais c’est cher. Oh ! Moi aussi, j’aimerais des oiseaux...
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– Prenons des oiseaux...
– Moi, je ne demande pas mieux, tu sais bien, Alexandre. »
Maillard, tout en marchant, regarda sa femme, son visage déjà ridé, mais doux et tranquille, et il la vit dans le printemps, toute parée de prairie. Il eut envie de lui dire qu’il était heureux et il la prit par la main.
En arrivant à l’entrée du grand pont, il aperçut les filles à Tétère de l’autre côté du fleuve. Elles sortaient d’un café et riaient aux plaisanteries qu’on leur jetait de l’intérieur. Marion ne se sentait plus de sa blessure, et si son pas était mal assuré, c’est qu’elle avait bu. Les deux sœurs, traversant le quai, vinrent s’asseoir sur le parapet du pont. Maillard avait le cœur si léger qu’il songea sans rancune à son algarade avec le docteur Coinchot, dont elles avaient été l’occasion. Les filles à Tétère regardaient venir le couple en échangeant des réflexions ironiques et lorsqu’il passa devant elles, Marion s’écria d’une voix éraillée, en montrant d’un coup de menton le chapeau de Mme Maillard :
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« Oh ! le bath de petit plumet, alors ! moi, j’en veux un pour ma grand-mère ! »
Les deux sœurs s’esclaffèrent et Minie, excitée, lança à son tour :
« Qui n’a pas son plumet, son plumeau joli ! »
Maillard était devenu tout rouge. Ulcéré, il pressa le pas sans tourner la tête, songeant déjà aux représailles.
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