Le moulin de la Sourdine

Marcel Aymé · Chapitre 17 sur 18

Pages du PDF

Le moulin de la Sourdine

Chapitre XVII

 

Me Marguet, dans le courrier, avisa une enveloppe dont l’adresse était tracée d’une écriture de femme, élégante et un peu tremblée. Il ouvrit avec une petite appréhension et pâlit à la première ligne :

 

Mon assassin chéri.

Sois tranquille, ce n’est pas moi qui te vendrai à la police. J’ai lu tous les livres de Marcel Proust, et ce que je voudrais, c’est égorger toute ma famille pour m’asseoir dans ses entrailles. Mais quand on occupe un certain rang, il faut renoncer à bien des choses. Pourtant, toi, tu n’as pas eu peur. Si tu savais comme je t’envie et comme je voudrais être, moi aussi, une sale crapule toute dégoûtante du sang, etc.

 

342

Il y avait quatre pages de la même façon, sauf que les deux dernières se complaisaient aux mots crus et aux obscénités violentes. C’était une lettre anonyme du type le plus classique, dont l’auteur était vraisemblablement quelque vierge timide. Le notaire n’en eut pas moins très peur, et se demanda où et quand il avait pu, par ses paroles ou son attitude, donner à cette jeune personne l’idée qu’il fût coupable du crime. Il se rassura presque aussitôt. La seule fois où il eût laissé paraître quelque trouble, devant la boutique du photographe Fondu, un accident venait d’arriver à sa mère et c’était une explication suffisante. D’autre part, le jeune Pucelet lui avait rendu depuis déjà trois jours les photographies qu’il avait développées et tirées très habilement. Le notaire songea à ces photos qu’il tenait sous clé dans un tiroir de son bureau, mais il n’eut pas envie de les regarder. Malgré toutes les raisons qu’il avait de se tranquilliser, cette lettre anonyme, dont l’auteur l’accusait sûrement au hasard, lui laissa une impression très pénible. Son crime avait éveillé là un écho ignoble, un harmonique qui en reflétait toute la bassesse. Il

 

343

reconnaissait sa propre frénésie dans la frénésie ordurière de ces quatre pages. Il n’y manquait même pas le lyrisme dont il étoffait complaisamment son assassinat. Et c’était dans les deux cas un pauvre mouvement d’animalité, avare, calculé, un coup fourré dans le silence. Il lui semblait voir brusquement la boucherie de la mansarde avec les yeux d’un étranger. Il eut envie de prendre les photos dans le tiroir et de les déchirer en menus morceaux, de faire quelque chose qui effaçât un peu le souvenir du crime. On vint alors lui annoncer que M. Philippon, le maire de la ville, était là qui demandait à lui parler. Le notaire le fit attendre quelques minutes. Avant de ranger la lettre dans sa poche, il jeta un coup d’œil sur la dernière page où fleurissaient les expressions les plus crues et songea qu’il avait été bien bête. Au lieu de se mettre un crime sur la conscience, il aurait pu tout aussi bien se contenter d’écrire des lettres anonymes de ce goût-là.

Philippon avait un air embarrassé et les yeux luisants. Dès l’abord, Me Marguet fut sur la défensive. D’ailleurs, la visite du maire le

 

344

surprenait un peu. Ils n’avaient jamais entretenu de relations et Philippon ne faisait pas ses affaires chez lui. Ils parlèrent un moment de la saison, puis des chances d’une guerre européenne, du reste sans s’avancer beaucoup. Enfin, Philippon parut n’avoir plus rien à dire et demeura coi. Il tournait la tête à droite et à gauche et ne pouvait arrêter son regard nulle part. Me Marguet commençait à soupçonner la vérité.

« Je suis très heureux de votre visite », dit-il d’un ton sec qui l’invitait à exposer son affaire.

Philippon leva les yeux sur lui et son regard exprimait si clairement sa pensée que le notaire faillit le mettre à la porte sans même l’écouter.

« Je vous écoute », dit-il pourtant.

Mais Philippon était rouge, à la fois honteux et si pressé, qu’il avait la gorge contractée et ne pouvait parler. Me Marguet haussa les épaules. L’autre eut un ricanement dégoûtant, catarrheux, qui dura très longtemps.

« Je sais tout, dit-il enfin.

– Monsieur le maire, je n’ai pas envie de jouer

 

345

aux devinettes. Parlez clairement. Qu’est-ce que vous savez ? »

Me Marguet toisait Philippon avec un mépris qui n’avait rien de simulé. Le maire, humilié, riposta :

« Vous feriez bien de le prendre sur un autre ton. Ce que je sais, c’est que l’assassin de la bonne, ce n’est pas Troussequin. L’assassin, c’est vous, et j’ai un témoin que je pourrai produire quand je voudrai. Samedi soir, à 5 heures sonnant, quelqu’un vous a vu fermer la fenêtre de la mansarde.

– Ensuite ? »

Philippon n’était pas très impressionné par le calme du notaire. Pourtant, il eut un moment d’hésitation. Il n’avait pas imaginé qu’un chantage aussi simple pût être aussi difficile. Honnête homme, il n’aurait pas voulu que sa victime pensât mal de lui et il cherchait une formule.

« Ne croyez pas que je veuille retirer de l’affaire un avantage personnel, reprit-il. Au

 

346

fond, c’est plutôt en qualité de maire que je suis venu vous trouver... pour le bien de mes administrés... Vous êtes le meurtrier, n’est-ce pas ? D’un autre côté, moi, j’aurais besoin d’un renseignement. Je sais que les usines T.D.C. ont envie du terrain Butillat pour s’agrandir. Il paraît que la société est en train de regrouper ses usines, j’ai pensé que vous étiez au courant...

– En somme, résuma Me Marguet, vous me demandez de trahir le secret professionnel en échange de votre silence ?

– Tout ça est façon de parler. Si la conversation était bien partie, on serait arrivé à s’entendre sans même avoir eu l’air d’y toucher, et ça n’aurait fait de mots vexants pour personne. C’est un peu de ma faute aussi, je me faisais des idées, j’étais ému... »

Le notaire alla ouvrir la porte de l’étude et appela l’un des clercs dans son cabinet.

« Maintenant, monsieur le maire, voulez-vous me renouveler votre proposition ? »

Philippon, le visage empourpré, jeta un regard

 

347

irrité sur le clerc qui se tenait devant lui dans une attitude de respectueuse indifférence. Il n’était pas dupe de l’assurance du notaire et y sentait le bluff. Mais après tout, il se pouvait que le fils de Rigault se fût trompé. Maintenant qu’il y réfléchissait, le témoignage lui paraissait bien fragile. En tout cas, il était désormais doublement intéressé à l’innocence de Me Marguet, car si celui-ci était un jour inculpé, il pourrait se plaindre de cette petite tentative de chantage. Il admira le cran du notaire.

« Reconduisez monsieur », dit Me Marguet au clerc.

Demeuré seul, il se demanda en vain comment la certitude de sa culpabilité avait pu venir au maire. À coup sûr, il y avait eu un témoin. Ainsi que l’affirmait Philippon, quelqu’un devait l’avoir vu fermer la fenêtre de la mansarde. Peut-être était-ce l’auteur de la lettre anonyme ? La sensation du péril lui rendit un peu d’estime pour son forfait. Après avoir téléphoné au juge d’instruction et annoncé sa visite, il monta au premier étage informer sa femme qu’il aurait à

 

348

faire en ville jusqu’à midi et ne trouverait probablement pas le temps de passer chez sa mère.

Lucie tricotait un chandail pour une œuvre charitable et apostolique. Entre les mains des dames visiteuses, le tricot allait devenir une raison simple et touchante qui aiderait puissamment à la conversion d’une famille de sans-Dieu. M e Marguet admirait sa femme de consacrer une partie de son temps à ces travaux ennuyeux qui auraient pu lui rappeler une petite humiliation. Elle aussi avait été dame visiteuse, mais le comité l’avait rétrogradée, car à sa première visite à une famille pauvre, elle s’était noué sur le ventre un tablier de grosse toile, avait fait la lessive, torché et recousu les enfants, et ainsi pendant huit jours, jusqu’à ce que la mère malade pût se remettre à l’ouvrage.

Lucie promit d’aller tricoter auprès de sa belle-mère et comme son mari se disposait à partir, elle lui demanda :

« Est-ce que tu n’es pas ennuyé ? Je te trouve l’air soucieux.

 

349

– Non, pas le moindre ennui... sois tranquille. »

Lucie le regarda tendrement. Un beau sourire robuste éclaira son visage demeuré si jeune, dont la pureté et la douceur faisaient oublier ses membres lourds et sa démarche de canard. Le notaire se sentit tout d’un coup rassuré. S’il était un jour découvert et remis aux juges, Lucie, avec toute sa candeur, saurait supporter le choc. Elle ne s’évanouirait pas, ne rougirait pas non plus, mais comme à sa première expérience de dame visiteuse, elle ceindrait un tablier de grosse toile et deviendrait avec simplicité l’épouse d’un assassin. Il voyait dans les yeux limpides de sa femme cette grande force d’amour et il en était émerveillé, presque impatient.

Le juge d’instruction accueillit sa visite d’un air gêné et abrégea les formules de politesse.

« Je suis venu vous trouver, dit Me Marguet, parce que je viens moi-même de recevoir une visite assez singulière... »

M. Alfan écoutait les yeux baissés, sans manifester la moindre curiosité. Le notaire en fut

 

350

très frappé.

« Cet homme, qui est un personnage assez important dans la ville, poursuivit-il, désirait obtenir un renseignement qu’il me croyait en mesure de lui fournir en trahissant le secret professionnel. Et voici à peu près dans quels termes il m’a mis le marché en main : ‶Vous êtes l’assassin de la servante, je peux produire un témoin qui vous a vu fermer la fenêtre de la mansarde à cinq heures sonnant. Mais si vous voulez bien me donner tel renseignement, mon silence vous est acquis.″

– Et qu’avez-vous fait ? demanda M. Alfan qui semblait s’intéresser davantage au récit du notaire.

– Je l’ai mis à la porte.

– Et vous tenez à ne pas donner son nom ?

– Oui, j’y tiens... J’y tiens d’abord à cause de ma profession, on ne sait jamais... Et puis, je suis comme tout le monde, je n’aime pas à livrer un nom, surtout dans une affaire comme celle-ci... Mais je ne vous ai pas tout dit. J’aurais même dû

 

351

commencer par vous montrer cette lettre... »

Me Marguet tira la lettre anonyme de la poche de son veston et la tendit au juge d’instruction. Celui-ci, après l’avoir lue, la lui rendit sans mot dire et le regarda d’un œil curieux.

« En lisant cette lettre-là, dit le notaire, j’ai été surpris et même assez désagréablement surpris. Mais quand cet homme est entré dans mon cabinet, quand il m’a accusé et qu’il a parlé de produire un témoin, j’ai eu peur, j’ai été pris de panique. Notez que cet individu n’est pas n’importe qui. Ses affirmations passent pour très autorisées. »

Il arrêta son regard sur celui du juge, parut hésiter, et ajouta d’une voix plus basse :

« Il y a autre chose que je ne savais pas tout à l’heure... C’est que vous n’êtes pas avec moi comme à l’ordinaire. Je l’ai senti en arrivant... »

M. Alfan sourit pour la première fois, mais d’une manière à rassurer son visiteur.

« C’est vrai, dit-il, je suis un mauvais juge d’instruction, je n’ai pas su dissimuler mes

 

352

sentiments. Vous avez très bien vu que je ne me comportais pas avec vous comme d’habitude. J’étais même assez mal disposé à votre égard et vous avez bien fait de venir. À présent, les choses sont plus claires. J’étais irrité contre vous à cause du bruit qui courait hier soir de votre culpabilité. Je me trouvais dans une maison amie et une jeune femme, à coup sûr ignorante de ma qualité de juge d’instruction, a parlé devant moi de ce mystérieux témoin qui vous aurait vu sur le coup de 5 heures fermer la fenêtre de la mansarde. Il s’agissait d’après elle d’un enfant de douze ans qu’un hasard avait conduit samedi après-midi sur la plate-forme du clocher. J’ai eu l’impression que l’histoire courait non pas les rues, mais les bonnes maisons de la ville. Mais vous n’en avez pas été averti...

– Non, dit le notaire d’un air soucieux. J’avoue qu’avant de lire cette lettre anonyme, j’étais loin de me douter... et même après...

– Surtout, n’ayez pas d’inquiétude. Évidemment, c’est ennuyeux... les gens qui ont fait courir ce bruit-là ne sont sûrement pas de vos

 

353

amis... »

Me Marguet haussa les épaules. Il paraissait à la fois perplexe, peiné et irrité. M. Alfan s’efforça de le rassurer.

« Notez qu’à la source de ce faux bruit, on trouverait peut-être une simple erreur... Et puis, s’il est vrai que la nouvelle ait pu causer une certaine excitation dans le premier moment, il aura suffi d’y réfléchir un peu pour en sourire. Quel crédit accorder au témoignage d’un si jeune enfant et en admettant même sa sincérité, comment croire que ses souvenirs soient restés aussi précis une semaine écoulée ? Ne parlons même pas de ce hasard à la vérité bien romanesque qui a permis à un enfant de vous reconnaître de si loin et de reconnaître la fenêtre de la mansarde. Non, ce n’est pas sérieux...

– Sans doute, fit Me Marguet, mais c’est assez pour avoir convaincu ma jeune personne anonyme et mon maître chanteur.

– L’un était intéressé à vous croire coupable et l’autre saisissait une occasion de satisfaire sa manie.

 

354

– Vous même...

– Eh bien, mais je n’ai pas cru un mot de cette histoire... non, je vous assure, pas un mot... simplement, mon attention a été attirée, fixée, sur l’hypothèse de votre culpabilité que je m’étais contenté jusqu’alors d’envisager sommairement. Et je dois dire que mon examen ne vous était pas favorable. À présent, j’en souris... mais tout à l’heure... j’avais commencé par m’accorder que votre crime était matériellement possible. En effet, il vous était facile de prendre dix minutes à l’insu de votre personnel pour vous rendre dans la mansarde.

– C’était courir un risque bien grave, fit observer Me Marguet. C’est à chaque instant que les clercs ont à faire dans mon cabinet. Et s’il était venu une visite pour moi ? Ou si l’on m’avait demandé au téléphone ? Le personnel se serait aperçu de mon absence ?

– Oui, oui, j’ai pensé à tout cela aussi, dit le juge. Mais j’ai l’emploi de votre temps cet après-midi-là. C’est vous-même qui me l’avez fourni. Vers quatre heures et demie, vous êtes monté au

 

355

premier étage saluer Mme Berton, une amie de Mme Marguet en visite chez elle, et vous avez pris une tasse de thé. Quand vous avez pris congé, vous pouviez fort bien faire un crochet par la mansarde avant de redescendre. »

Me Marguet eut un sourire amusé et hocha la tête par manière d’approbation.

« Vous voyez qu’il y avait une possibilité matérielle, poursuivit M. Alfan. Vous dire maintenant comment j’étais arrivé à découvrir une vraisemblance psychologique, je ne le pourrais plus. C’est un échafaudage d’impressions, de souvenirs, de probabilités, qui a commencé à branler quand vous êtes entré dans mon cabinet. Par exemple, j’apercevais chez vous une certaine simplicité de cœur qui vous aurait permis d’envoyer promener les remords et autres résidus intellectuels qui viennent encombrer la conscience d’un assassin ordinaire. Je m’étais même formé une image schématique de votre âme : de grands plans superposés et sur lesquels vous aviez une assez belle vue, mais qui ne communiquaient entre eux que par de trop rares

 

356

verticales. Je vous demande pardon de vous entretenir de ces bêtises qui n’expliquent rien... Vraiment, je n’arrive plus à comprendre comment j’ai pu concevoir de pareils soupçons. Oh ! je sais bien qu’ils n’étaient pas dangereux, puisque de toute façon je n’aurais pas pu vous inculper, mais je n’en suis pas moins confus... Quand je pense à l’accueil que je vous ai fait... »

Le notaire protesta aimablement qu’il n’y pensait plus et déclara d’une voix prudente, comme s’il craignait de froisser le juge d’instruction :

« Je ne me charge pas d’expliquer pourquoi vous m’avez soupçonné, mais ce que je peux dire, c’est que vous aviez besoin de soupçonner quelqu’un.

– Tiens... et pourquoi ?

– Mon Dieu... parce que l’hypothèse selon laquelle Troussequin aurait commis le crime ne vous satisfait plus du tout...

– Plus du tout n’est pas le mot, répondit M. Alfan, mais il est sûr qu’elle me séduit moins.

 

357

Je n’ai pourtant rien appris qui soit de nature à me faire changer d’opinion... N’allez pas croire que ce soit une question de nerfs ou de pression atmosphérique, non, mais au bout de huit jours les faits ne réapparaissent plus dans le même ordre d’importance. Voyons par exemple la fuite de Troussequin. Le soir du crime, elle paraissait plus significative encore que le physique du monstre et son casier judiciaire. Le surlendemain, après l’arrestation, elle était déjà moins probante, car il fallait expliquer le retour, mais enfin je n’éprouvais aucune gêne à en tirer argument... tandis qu’aujourd’hui, je n’ose plus. Si l’on admet l’innocence de Troussequin, rien ne semble plus naturel que ce départ à bicyclette un samedi soir après le travail. Je vais même vous étonner beaucoup en vous disant que sa laideur ne m’impressionne presque plus. Il me paraîtrait bien plus suspect sous les traits d’un joli brun pommadé, car on comprendrait sans peine qu’il eût alors trouvé le chemin de la mansarde.

– En somme, vous n’aviez pas plus de présomptions contre lui que contre moi, dit le notaire.

 

358

– N’exagérons pas... Il reste le casier judiciaire de Troussequin... Et puis, il y a une différence essentielle que je voudrais bien pouvoir vous faire sentir... Si je me suis irrité contre vous, dans la solitude de mon cabinet, c’est un peu par gymnastique, par hygiène de juge d’instruction. Et pourquoi ne pas l’avouer ? Je cherchais peut-être une revanche... »

Me Marguet eut un air de surprise qui amusa M. Alfan.

« Voyez-vous, reprit-il, je marchais à votre remorque. J’inclinais chaque jour davantage pour votre hypothèse d’un assassin venu de l’extérieur. Juge d’instruction, j’étais un peu humilié qu’un profane m’imposât sa conviction, et de temps à autre j’avais un sursaut de défense comme tout à l’heure. En tout cas, je n’ai pas attendu aujourd’hui pour diriger l’enquête de ce côté-là. Lundi soir, j’apprenais que Charlotte Richon sortait tous les dimanches après-midi avec un jeune homme... Malheureusement, il a un alibi indiscutable et rien... »

Le juge d’instruction s’interrompit et se

 

359

renversa en arrière sur son siège. Il paraissait tout d’un coup très ému, et le notaire crut un instant qu’il était incommodé par la chaleur ou qu’il se sentait d’une menace de congestion.

« Non, non, répondit M. Alfan, ce n’est rien... pardonnez-moi... je crois tenir le vrai coupable... un trait de lumière... non seulement je crois, mais j’ai déjà la certitude... je ne peux rien vous dire... je n’en ai pas le droit...

– Méfiez-vous, balbutia le notaire épouvanté par son assurance, on n’est jamais assez prudent...

– Cette fois, triompha le juge, il ne s’agit plus de données psychologiques... Vous verrez... »

M. Alfan se ressaisit et s’excusa de n’avoir pas pu résister à un mouvement de joie. Il avait eu tant de contrariété dans cette affaire, qu’il éprouvait un sentiment de délivrance à toucher la vérité. Me Marguet le mit encore en garde contre des conclusions trop précipitées, lui rappelant avec quelle fermeté il avait tenu d’abord contre Troussequin. À la fin, il se trouva gêné dans ce rôle de modérateur et craignit de paraître au

 

360

moins indiscret. Il y eut un moment de silence pendant lequel M. Alfan parut creuser son idée.

« Avec tout cela, dit enfin le notaire, je n’en suis pas moins dans une situation fâcheuse. Je pensais que vous pourriez me conseiller...

– Déposez une plainte en diffamation contre inconnu. Naturellement, elle n’aura pas d’autre résultat que de montrer à vos concitoyens combien vous avez la conscience tranquille. Mais si vous voulez bien attendre jusqu’à demain l’arrestation du coupable, vous triompherez de vos diffamateurs sans avoir daigné relever leurs calomnies. »

Me Marguet hâta son départ. La situation prêtait au juge d’instruction un air d’ingénuité qui l’agaçait. Il aurait éprouvé à lui faire l’aveu de son crime la même joie perverse que les jours de scrutin où il votait en secret pour le candidat communiste. Dans la rue, il lui sembla à plusieurs reprises que certaines personnes le regardaient avec insistance. À l’idée que l’affaire s’était ébruitée dans une large portion du public, il n’eut pas un moment la sensation d’un péril. Du reste,

 

361

les regards qui s’attachaient au sien n’avaient rien d’hostile et ne trahissaient pas le moindre effroi. Un peu avant d’arriver chez le docteur Coinchot, il fut arrêté par l’un de ses clients, visiblement informé, et qui l’entretint d’un placement hypothécaire. Au début de la conversation, le bonhomme paraissait un peu anxieux, mais la pertinence du notaire, la lucidité de ses réponses, éteignaient peu à peu l’inquiétude au fond de son regard.

Me Marguet reconnut sur le visage du docteur Coinchot l’expression de gêne et d’hostilité qu’il avait vue à l’abord au visage du juge. Il en souffrit au point de sentir des larmes lui monter aux yeux, car il avait toujours eu de l’affection pour lui et même une certaine admiration. Le premier, Coinchot, lui tendit la main et le regarda longuement en haussant les épaules.

« Mon pauvre garçon ! dit-il enfin.

– Alors ? balbutia le notaire. On vous a dit... et vous l’avez cru... vous avez cru vraiment...

– Ah ! si j’ai cru ! s’écria Coinchot. Tu parles ! »

 

362

En face de l’assassin il retrouvait un peu ses habitudes d’hôpital, comme s’il eût été en présence d’un pauvre. Me Marguet, choqué par ce tutoiement, lui tourna le dos et commença à se déculotter.

« Je dirai même que la nouvelle ne m’a pas surpris le moins du monde, poursuivit le docteur. Samedi dernier, en apprenant la sorte de crime qui venait d’être commis dans votre maison, j’ai pensé aussitôt que le criminel ne pouvait être que vous... Par la suite, évidemment, je me suis laissé aller à l’opinion de tout le monde... mais je me demande maintenant si au fond, j’étais vraiment rassuré... »

Le notaire, retenant son pantalon à deux mains, continuait à lui tourner le dos et ne répondait pas.

« Je vous l’ai pourtant dit l’année dernière, souvenez-vous, quand votre femme a été malade... Je vous ai demandé comment il se faisait qu’après douze ans de mariage... Oui, oui, vos raisons étaient très belles, mais le respect, l’adoration, ne doivent rien empêcher... rappelez-

 

363

vous... je vous ai dit que ces absurdités-là se payaient souvent très cher... Naturellement, on ne m’a pas écouté... et maintenant, vous voilà frais, hein ? Vous n’avez plus qu’à vous livrer à la justice... d’abord pour innocenter Troussequin et ensuite pour être sûr de ne pas recommencer. »

Me Marguet tourna la tête avec un rire cordial et répondit tranquillement :

« Excellente idée, docteur, mais enfin, je n’ai tué personne. Pour le plaisir d’avoir eu raison, vous donneriez ma tête au bourreau avec assez d’empressement, à ce que je vois. Au risque de vous contrarier il faut pourtant que je vous le dise : non seulement je n’ai pas assassiné la servante, mais je n’ai jamais songé à rien de pareil. Du reste, même si j’avais pour le crime les dispositions que vous m’accordez, le courage me manquerait au moment décisif. J’ai trop peur de ma mort... »

Il parlait avec tant de paisible assurance que le docteur Coinchot fut pris d’un remords et se demanda s’il n’avait pas été un peu trop prompt à accueillir la nouvelle de sa culpabilité.

 

364

L’information lui avait été donnée par sa sœur qui la tenait de l’épouse du maire. C’était peut-être un simple bruit de théière entendu à l’envers.

« Tout de même, dit Me Marguet, je suis plutôt content de votre sortie. Elle m’a un peu réconforté. Jusqu’alors, je n’avais vu, dans les regards des personnes informées, ni reproche, si indignation. C’est un fait que dans la rue, on me regarde avec autant d’indulgence qu’on en aurait pour un enfant délicieux et insupportable. Tout à l’heure, j’avais envie de me livrer à des espiègleries. Vous ne trouvez pas étrange que le bruit de mon infamie rencontre tant de bienveillance ? Je sais bien qu’un notaire, dans une ville comme la nôtre, est un gros actionnaire de la justice et qu’on est tenu à le ménager, mais enfin, je me serais attendu au moins à un blâme discret. Rappelez-vous, au procès Artevel, les réactions du fond de la salle. Ces gens-là avaient la passion de la justice... mais ce qu’on appelle les gens d’un certain niveau, ceux qui peuvent s’enorgueillir de ne travailler que d’une main, je ne vois pas qu’ils aient un amour bien farouche de la justice. Pour la beauté du fait, je regrette un

 

365

peu de n’être pas le criminel : j’aurais pour complices la moitié de mes concitoyens...

– Ne vous flattez pas, grommela Coinchot.

– Tenez, j’irai plus loin. Si j’étais convaincu d’avoir tué et mis en prison, tous les médecins de la ville seraient d’accord avec vous pour me déclarer irresponsable de mes actes. On m’enfermerait dans une maison d’aliénés et mon honneur serait intact. »

Coinchot ne répondit pas et lui fit signe de baisser son pantalon.

« Il n’est pas guéri, dit-il en regardant l’ulcère que Me Marguet avait à la cuisse, et pourtant, il s’est amélioré... Je dirai même qu’il est en train d’évoluer du bon côté... Ah ! si vous aviez consenti à vous laisser soigner, il y a longtemps que j’en aurais terminé avec ça... À propos, est-ce que vous l’aviez déjà avant de vous marier ?

– Je crois, oui, répondit le notaire en rougissant. Il me semble que je l’avais déjà. »

 

366