Le moulin de la Sourdine

Marcel Aymé · Chapitre 8 sur 18

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Le moulin de la Sourdine

Chapitre VIII

 

Depuis plus de douze heures que le crime était connu de toute la ville, Rigault n’en était pas encore informé. Il avait employé sa matinée du dimanche à désherber les allées du jardin, et, une heure avant midi, il envoyait son fils acheter un journal au plus proche bureau de tabac, près du pont du chemin de fer. Au retour, Antoine avait si pleine tête de Buq, de Marie-Louise, de leurs amours, et du quartier de la Malleboine où il avait pris pied la veille en descendant du clocher, qu’il ne songea pas à regarder le journal et le donna sans l’avoir déplié à son père. La commission faite, il alla s’asseoir avec un livre derrière un buisson du terrain vague, qui l’abritait du soleil et de ses parents.

Ayant rangé ses outils, Rigault se fit un siège du tas de sarclure qu’il avait déposé au fond du jardin et ouvrit son journal. Au premier coup

 

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d’œil, il apprit qu’un meurtre avait été commis dans la ville et il fut presque froissé d’en recevoir la nouvelle de Paris. « Le crime monstrueux d’un sadique » disait le titre de l’information. Suivaient les sous-titres et le texte de la dépêche.

 

« (De notre correspondant particulier). – Un crime révoltant, dont l’abjection le dispute à la barbarie, vient de mettre en émoi la population de notre paisible cité. Le théâtre de cet effroyable drame est une charmante demeure de style, surmontée d’un délicieux fronton, et blottie non loin de la cathédrale, parmi la verdure et les frais ombrages. Le propriétaire n’est autre que M e Marguet, notaire en la ville, qui s’est acquis dans la région une juste réputation de droiture et de bonté. La victime ? Une jeune fille de dix-neuf ans, douce et candide créature, qui servait chez Me Marguet depuis six mois à peine. Malheureuse enfant, tantôt encore pleine de l’espoir de la jeunesse, et qu’un déplorable enchaînement de circonstances allait dévouer aux instincts ignobles d’une brute ! La conscience

 

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humaine se cabre en face d’une semblable horreur et se refuserait même à la concevoir si la triste évidence ne l’y obligeait. Mais voici les faits :

« Ce soir à 7 heures, l’épouse de Me Marguet s’étonnait de l’absence prolongée de Charlotte Richon, la jeune bonne, sans toutefois s’alarmer outre mesure. Depuis qu’elle était au service du notaire, Charlotte s’en allait tous les jours, entre cinq heures et cinq heures un quart, porter à la poste le courrier de l’étude, et auparavant passait quelques minutes à sa toilette dans la petite chambre qu’elle occupait sur la cour du deuxième étage de la maison. Innocente coquetterie qui devait lui être fatale. À sept heures un quart, Mme Marguet fit part de son étonnement à son mari qui rentrait de sa promenade quotidienne et celui-ci, ainsi qu’il nous l’a dit depuis, se sentit moins inquiet qu’irrité, pensant qu’une amourette retînt la jeune fille au dehors. Après une demi-heure d’attente, les maîtres s’inquiétèrent tout de bon. Ils étaient d’autant plus surpris qu’à l’ordinaire la jeune servante était fort exacte et ne s’absentait jamais que le temps de l’aller et

 

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retour. La cuisinière, déjà interrogée par Mme Marguet, déclarait n’être pas moins étonnée d’un écart que rien n’avait pu lui faire prévoir dans l’attitude de Charlotte ni dans ses propos. Sur le conseil du notaire, elle monta à tout hasard au deuxième étage s’assurer que la bonne n’était pas dans sa chambre, soit qu’elle se fût endormie, soit qu’elle se fût sentie malade. Elle redescendit aussitôt en poussant des cris de terreur et, d’une voix entrecoupée par l’émotion, apprit à ses maîtres que Charlotte Richon était assassinée.

« Me Marguet téléphona sans perdre un instant au commissariat de police, et le brigadier Maillard accourut aussitôt avec un agent. Dans la mansarde, un spectacle effroyable s’offrit à leurs yeux. La malheureuse Charlotte Richon gisait au milieu de la pièce dans une mare de sang. Ses vêtements étaient arrachés et ce qui paraissait de son corps était odieusement mutilé, surtout dans la région abdominale. Il est des limites que la décence impose à la plume du journaliste, même quand il s’agit de renseigner le lecteur honnête et de stigmatiser le crime d’un sadique. Toutefois, nous signalons que l’arme du crime, un fort

 

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couteau de jardin, particularité qui allait d’ailleurs servir l’enquête, fut retrouvée sur le corps de la victime. Les blessures... » (suivait une minutieuse description des chairs suppliciées).

« Le commissaire de police, M. Crudet, prévenu à son tour, arrivait sur les lieux et procédait à une première enquête. La vérité n’allait pas tarder à être connue, et ce fut peut-être la cuisinière qui en eut la première intuition. Comme le commissaire l’interrogeait, elle s’écria :

« ‶C’est l’ouvrier ! c’est l’homme qui travaillait dans la remise ! déjà ce matin, il a essayé de me pincer !″

« Cet ouvrier auquel personne n’avait songé dans le désarroi du premier moment, est un nommé Troussequin, fort connu des habitants, et, pour tout dire, de la justice, avec laquelle il a eu maille à partir déjà plusieurs fois. Son physique monstrueux, de gorille, lui a valu dans la ville une sorte de célébrité. Revenu depuis quelques jours dans la région qu’il avait quittée l’année dernière, il errait en quête de travail lorsque,

 

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vendredi soir, Me Marguet l’engagea, par compassion, pour passer à la chaux une remise située dans son jardin. Funeste pitié... Mais qui peut se flatter de savoir lire dans le grand livre du Destin ? Une fois accomplies, nos actions les meilleures ne nous appartiennent plus et trahissent nos intentions. Qui sait si la véritable charité n’est pas celle qui reste en puissance et se satisfait précisément de son intention ? C’est en tout cas celle que commande le plus souvent la prudence, nous en avons aujourd’hui un nouveau témoignage... Au seul nom de Troussequin, la conviction du commissaire était à peu près faite, d’autant plus que l’arme du crime provenait de la remise où il travaillait. M e Marguet était seul, avec le brigadier Maillard, à conserver des doutes sur la culpabilité du triste sire. Il ne pouvait croire que cet individu auquel il avait remis à six heures le salaire de sa journée, et qui paraissait alors si tranquille, eût commis un moment plus tôt un aussi épouvantable forfait. Pour le brigadier Maillard, ses derniers doutes devaient s’effacer lorsque, en se présentant rue du Papegai, au domicile de Troussequin, il apprit qu’une heure

 

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auparavant, l’homme avait emprunté une bicyclette et s’était enfui. Et maintenant, tandis que le pauvre corps supplicié de la petite servante repose à la morgue de l’hôpital, on recherche activement le meurtrier dont l’arrestation ne saurait tarder. »

À la nouvelle que Troussequin s’était mis hors la loi et qu’il allait être arrêté, Rigault se sentit miraculeusement délivré d’une menace qui ne lui laissait pas de repos depuis deux jours. L’étau se desserrait tout à coup, lui rendant la vie et la dignité. Une joie enfantine, de printemps et de vacances, lui dilatait le cœur, et tout son être s’évaporait en actions de grâce. Honnêtement, il voulut se faire honte d’une allégresse qu’il jugeait inconvenante, mais son effort suffit à ses scrupules. D’ailleurs, sa joie était pure de toute idée de vengeance. Rigault ne voyait en cet événement que la fin d’un cauchemar. Il avait une envie turbulente de rire et de jouer. Croisant son fils au seuil de la maison, il le prit sous les épaules et l’ayant soulevé jusqu’à la hauteur de son visage, le serra doucement contre lui. Le geste était si insolite qu’Antoine en fut

 

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bouleversé. Rigault lui-même trouva qu’il était allé un peu loin et se composa un visage respectable.

« Ce matin, dit-il, tu n’as pas travaillé longtemps. Est-ce que tu as seulement fait tous tes devoirs ?

– Je les ai faits hier, répondit Antoine, que la déception rendait maussade.

– Hier à 4 heures, alors ?

– Oui, à 4 heures... »

Le dimanche, on prenait le repas de midi dans la salle à manger, et c’était une solennité d’un ennui incomparable. Aussi, l’attitude du père parut-elle étrange. Posant son journal à côté de son assiette, le crime bien en dehors, il fut secoué d’un long rire silencieux. Déjà sa femme et son fils le considéraient avec un commencement d’inquiétude. Il réussit à contenir sa gaieté, mais ses yeux brillèrent d’un éclat farceur, et il finit par pouffer dans sa serviette.

« C’est bête, s’excusa-t-il, mais vous ne savez pas ce qui est arrivé hier soir et ce que j’apprends

 

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ce matin par le journal ? Eh bien, la bonne de Me Marguet a été assassinée dans la maison de ses patrons... »

Il devint grave et exposa, en citant des passages de son journal, comment le crime avait été découvert. Antoine suivait son récit avec une curiosité anxieuse qui le tenait immobile, le visage pâli et le regard fixe. Sans établir encore une concordance de temps, il lui semblait assister au drame du haut de la plateforme du clocher à l’insu de son père, tandis que derrière lui Buq et Marie-Louise se regardaient jusqu’aux larmes.

« Et savez-vous qui est l’assassin ? dit Rigault. Savez-vous quel est l’homme qui se trouvait à cinq heures dans la mansarde ? Je vous le donne en cent. Non, vous ne trouverez pas. »

Il marqua un temps d’arrêt. Antoine ouvrit la bouche pour crier, il voulut se protéger de ses deux mains, mais ses membres étaient de plomb, sa langue se nouait.

« Cet homme-là, dit le père, c’était Troussequin, vous avez bien entendu ? Troussequin. »

 

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Le visage d’Antoine devint d’une pâleur extrême, ses narines se pincèrent, et il tomba évanoui, la tête sur la table. Effrayés, les parents s’empressèrent. Son père le prit dans ses bras, tandis que sa mère lui imposait sur le front une serviette mouillée d’eau fraîche, et l’éventait avec le journal. En revenant à lui, l’enfant rencontra leurs regards inquiets et y crut lire une sévérité soupçonneuse. Il s’agita dans les bras de son père, comme pour se dégager d’une étreinte importune et déclara d’une voix maussade qu’il se sentait mieux et qu’il avait faim. Rigault, froissé de ce qu’il reconnût si mal d’aussi tendres soins, le remit sur sa chaise. Antoine reprenait des couleurs mais paraissait très abattu. On décida qu’il mangerait peu et se coucherait après le repas, pendant une heure ou deux. Sur le soir, une promenade avec ses parents achèverait de le remettre d’aplomb. Le père fit observer que ce malaise n’avait rien de surprenant.

« Toute la matinée, il est resté au soleil tête nue. Il n’en faut pas plus. Tu aurais mieux fait de travailler un peu plus à tes devoirs... »

 

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Sa femme l’invita d’un coup d’œil à plus de ménagements, et il se contraignit au silence. Après le repas, Antoine alla s’étendre sur son lit, mais ne put trouver le sommeil.

Il détenait un secret dont le poids l’accablait. Pour s’en délivrer, il fallait avouer sa propre faute, révéler à son père qu’une heure après la sortie du collège, il se trouvait sur la plate-forme du clocher. Au premier examen, la chose semblait toute simple et rien ne comptait que de sauver l’innocent. Mais Antoine croyait entendre la voix terrible du père, ce dernier vendredi soir qu’il avait eu un accès de rage et de désespoir à cause d’un retard de trois quarts d’heure. Fallait-il lui apprendre que le lendemain même de cette algarade, son fils avait récidivé ? enfant pervers, enfant sans cœur, endurci dans le péché, narguant l’interdiction paternelle et se jouant de son indignation. Antoine ne craignait pas seulement les reproches, les sermons, mais encore cette joie cruelle du chef de famille dont la victime fournit elle-même des raisons au désir de tyrannie et de persécution. « Je l’avais bien dit, s’écrierait le père, j’ai toujours été trop bon... » Et il étalerait le

 

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remords hypocrite de sa générosité, trop heureux d’humilier et de contraindre avec une apparence de justice. À cette pensée, Antoine sentait durcir sa rancune. Il se prit à imaginer que son père, après l’avoir injurié et frappé avec une violence inouïe (en réalité Rigault n’avait jamais battu son fils), le conduisait au collège pour le recommander à la sévérité du principal. En route, ils rencontraient un énorme chien enragé, ou mieux, un fauve échappé d’une ménagerie. Le père, épouvanté, reculait en claquant des dents, et, les yeux fermés, attendait le trépas. Antoine, au contraire, s’avançait hardiment à la rencontre du fauve et, après des alternatives diverses, le pendait à un arbre par la queue dont il faisait un double nœud. Alors, par-dessus l’épaule, il jetait à son père, d’une petite voix tranquille :

« Tu peux venir, maintenant. Il n’y a plus de danger... »

Le père, tout blême encore et grelottant, ne parlait plus que de rentrer à la maison pour se remettre de sa grande peur. Entre parenthèses, il aurait pu remercier son fils de lui avoir sauvé la

 

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vie. Mais non, ce n’était pas la peine ; ça lui aurait écorché la bouche.

Mais la rencontre du fauve n’arrangeait rien et ne pouvait faire oublier à Antoine le crime de la mansarde. Il sentait bien la faiblesse de son âge et pleurait dans son oreiller en se plaignant tout bas de l’injustice du hasard qui avait chargé ses épaules enfantines d’un fardeau si lourd.

La famille Rigault arriva au cœur de la ville vers 5 heures du soir. Juliette, pressée d’aller voir sa mère dont la santé lui donnait de l’inquiétude, laissa son fils et son mari dans la rue des Rencontres. Les trottoirs étaient un peu plus encombrés qu’à l’ordinaire un dimanche. La foule y coulait lentement, attentive aux toilettes et aux propos échangés. Quelques groupes se formaient au coin des rues. On disait que Troussequin avait dû réussir à prendre le train et à passer en Suisse. Des farceurs essayaient de propager de fausses nouvelles, mais sans succès. Le crime de la maison du notaire n’échauffait guère cette foule raisonnable, alourdie par la somnolence des jours chômés. Les habits du

 

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dimanche gênaient la pitié et l’indignation, qui avaient besoin de la sueur de la semaine et des gestes du travail. Rigault avait attendu une certaine exaltation qui répondît à la sienne et il fut presque déçu. La foule était si placide que la nouvelle même de l’arrestation de Troussequin n’y eût pas soulevé d’émotion. Après tout, c’était un crime sans mystère, qui ne fournissait pas grand-chose à la conversation. La victime était à peu près inconnue, et pour le meurtrier, son geste ne surprenait personne. La rencontre de cette petite bonne avec une brute de l’espèce la plus grossière avait un caractère trop simplement accidentel pour être bien passionnante. D’ailleurs, on attendait avec un peu d’anxiété le résultat du match que l’équipe de rugby était allée disputer à Dijon.

Antoine, au milieu de cette foule tranquille, s’effrayait de posséder le secret qui eût peut-être secoué son indifférence. Parfois, l’idée qu’il était seul, entre tous les passants, à connaître la vérité, lui paraissait absurde. Ce flot lourd, monotone, de gens endimanchés qui le pressaient de toutes parts en promenant une conviction ferme et

 

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paisible, le faisait douter de ce qu’il avait vu. Il y avait quelque chose de miraculeux et d’invraisemblable dans la vérité, la vraie, la seule, si terrible qu’elle pouvait déchaîner la colère de la foule, si frêle aussi d’avoir choisi un enfant. Antoine se sentait en danger dans le remous des familles dominicales qui battaient le pavé de la rue des Rencontres. Il avait peur que cette massive certitude n’effaçât de sa mémoire l’image du notaire fermant la fenêtre de la mansarde, et il se plaignit d’être bousculé par la foule.

Rigault emmena son fils place de l’Hôtel-de-Ville, et ils se mêlèrent à quelques curieux qui stationnaient devant le commissariat de police. Derrière les carreaux dépolis de la porte du poste, passait la silhouette courte et ventrue du commissaire Crudet, qui faisait beaucoup de gestes, mais il était impossible d’entendre sa voix. L’agent Charlasse, qui venait prendre son service, ne répondit aux questions que par un geste d’ignorance et entra dans le poste.

Maillard, assis au téléphone, écoutait d’un air

 

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renfrogné et distrait les propos de son chef.

« C’est bien simple, disait le commissaire Crudet : il a quitté la ville hier soir à sept heures et l’alarme a été donnée dans toutes les gares à huit heures et demie. Même s’il avait réussi à prendre le train, on l’aurait su. Un bonhomme comme celui-là ne passe pas inaperçu. Voyons ? »

Maillard ne répondait pas, Crudet vint lui parler sous le nez.

« Est-ce que la gendarmerie n’aurait pas dû l’arrêter déjà ce matin ? Voyons ?

– Le dimanche, dit Maillard, ce n’est pas comme la semaine, les gens sont mal mélangés, les nouvelles marchent moins sûrement. Il y a des coins de pays qui sont comme perdus... »

Crudet, qui arpentait la pièce, leva les bras au ciel.

« Si vous faites de la poésie ! » s’écria-t-il.

Le brigadier se dressa, écarlate et, penché sur la table, le mufle tendu vers le commissaire, éclata :

 

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« Je ne me suis jamais laissé manquer de respect ! Non, pas même par un commissaire ! Vous m’avez compris ? Vous êtes trop court pour essayer ! »

Crudet s’éloignait à reculons, protestant que rien, dans son attitude ou dans ses propos, ne justifiait cette explosion. L’incident n’eut d’ailleurs pas d’autre suite immédiate. La fièvre de l’attente expliquait assez un mouvement de colère pour qu’on n’en fît pas une affaire. Après un moment de silence, Maillard dit en s’adressant à Charlasse :

« Ce qui me ferait bien rire, et je ne serais pas tout seul, c’est que Troussequin ne soit pas coupable.

– Naturellement, dit le commissaire avec une ironie doucereuse, vous pensez que la victime s’est suicidée ? »

Son insolence feutrée faillit jeter Maillard hors de sang-froid encore un coup. Il se domina pourtant et dit comme se parlant à lui-même :

« Il y a trente ans et plus que je connais

 

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Troussequin.

– Et alors », demanda le commissaire.

Et comme le brigadier ne répondait pas, il railla :

« Vous voulez dire que ses bons antécédents ne permettent pas de porter sur lui le moindre soupçon ? C’est sans doute par erreur que son casier judiciaire est orné d’une condamnation pour tentative de viol ? »

Le visage du brigadier se détendit un peu et il rit bonnement au souvenir de cette paillardise de Troussequin.

« Deux mois de prison pour une tentative de viol sur la patronne du Quinze, dit-il, c’était cher payé... Pauvre Troussequin, si je n’avais jamais eu affaire à des voyous d’une plus mauvaise laine, je me la serais coulée heureuse... »

Il jeta un coup d’œil vers Charlasse, qui était enfant de la Malleboine et sentait mieux que le commissaire ce qu’il y avait de bonhomie épique et facétieuse dans cette tentative de viol. Ils échangèrent un sourire attendri et le brigadier lui

 

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dit d’une voix débonnaire :

« Il y en a des fois des drôles. Si on voulait se rappeler... Tiens, le coup de la vanne de la Sourdine, il y a trois ans...

– Ah ! oui, le coup de la vanne, murmura Charlasse et il parut un peu gêné.

– Cette fois-là, fit Maillard avec un clin d’œil, tu étais dans le coup avec toute la bande, hein ?

– C’était avant d’aller au service, dit Charlasse pour s’excuser. J’étais encore un gamin.

– Crapule, va... Mais le plus drôle, c’était peut-être le soir de Carnaval de l’année dernière...

– Je n’y étais pas, protesta Charlasse.

– Non, dit le brigadier, mais moi j’y étais... Toutes les fois qu’il y a eu quelque chose, c’est bien rare si je ne me suis pas trouvé là... seulement, moi, j’étais toujours dans le même camp, du côté rabat-joie... »

Le commissaire que cet échange de souvenirs avait indisposé, fit observer d’un ton pincé :

« Ma parole, brigadier, on croirait que vous le

 

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regrettez...

– Il n’est pas question de regretter, répondit mollement le brigadier. C’est plutôt manière de repenser. »

En effet, il se prit à repenser, la tête dans les mains, à l’existence vigilante qu’il avait menée pendant trente ans, et il se demanda comment il en était venu à se dévouer aussi âprement au maintien de l’ordre. Sans la moindre honte, il se revit adolescent, moulé dans un maillot de coton bleu, alors qu’il paradait sur l’estrade d’une baraque foraine, par-dessus le vacarme et la poussière de la foule et les mille regards des femmes qui le visaient entre les autres athlètes déjà ventrus. Il était parti pour un bien autre voyage !

Pendant qu’il rêvait ainsi à sa jeunesse, Philippon entra dans le poste et le commissaire s’avançant à sa rencontre, lui fit signe qu’il n’avait aucune nouvelle. Le maire parut plus que désappointé ; il eut un geste rageur. C’était la quatrième fois qu’il venait aux nouvelles et telle était son impatience qu’il n’avait pu attendre chez

 

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lui d’être informé par téléphone. Le commissaire Crudet se demandait quel zèle le poussait. À vrai dire, Philippon ne se passionnait nullement pour le crime de la rue Jacques-de-Molay, mais il faisait des vœux ardents pour l’arrestation du meurtrier, car le hasard voulait que l’avocat Fouchard fût parti l’avant-veille pour un court voyage en Italie. Si l’on tardait à découvrir Troussequin, Fouchard serait revenu et aurait des chances d’être choisi comme défenseur de l’assassin. Belle occasion de faire du volume dans la ville et dans l’arrondissement ! le parti lui donnerait l’investiture en dépit de toutes les manœuvres.

« Un individu aussi voyant, gronda Philippon, je ne comprends pas qu’on n’ait pas encore mis la main dessus.

– La journée n’est pas finie, je suis sûr que la gendarmerie va l’arrêter, dit le commissaire qui dégageait ainsi la responsabilité de la police.

– La gendarmerie... la gendarmerie... grommela le maire. Bien sûr, la gendarmerie... et s’il était caché en ville ?

 

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– Il est parti hier soir... les témoignages sont formels.

– Et s’il était rentré dans la nuit ? »

Ces dernières paroles de Philippon furent accueillies par un silence hostile.

« Quand il s’agit de tourmenter deux malheureuses filles affamées, dit-il encore en regardant Maillard, on montre plus d’empressement que pour arrêter un assassin.

– Les putains ne sont guère à plaindre, répliqua le brigadier, surtout quand elles ont dans leurs connaissances un client haut placé pour les défendre. »

Philippon n’osa pas faire un éclat, car le regard du brigadier lui parut dangereux. Il serra la main du commissaire qui ne comprenait rien à leurs propos, et sortit sans pouvoir se retenir de claquer la porte. Peu après, l’agent Guilbon, un petit homme brun au visage mal avenant, fit son entrée dans le poste et salua Crudet. Le brigadier se leva et boucla son ceinturon qu’il avait posé sur la table.

 

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« Je vais faire un tour de promenade pour me mettre en appétit. Je serai là vers les 7 heures et demie. »

En sortant du commissariat, il répondit aux curieux qui l’interrogeaient :

« Non, rien de nouveau. Faites comme moi, profitez du beau temps pour aller vous promener. »

Rigault, qui stationnait avec Antoine depuis un quart d’heure, trouva l’avis raisonnable et décida qu’ils descendraient au bord du fleuve. En traversant la place de l’Hôtel-de-Ville, ils firent la rencontre du grand Pucelet que promenait son père le photographe. Bien qu’il fût mal en train, Antoine eut un sourire de gaieté à la vue de son camarade de classe engoncé dans un col Claudine noué d’un large ruban bleu. Le père possédait une cinquantaine de ces cols qui lui servaient avant la guerre lorsqu’il photographiait des groupes scolaires, mais la mode en était passée et il aurait bien voulu les faire user par son fils. Tandis que les deux hommes entraient en conversation, les enfants s’écartaient de quelques pas et le grand

 

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Pucelet disait à Antoine :

« J’ai des nouvelles photos... elles sont bien... à quatre sous, je te les laisse... ou si tu veux venir chez nous, je t’en donnerai. Tu veux que je demande à ton père pour que tu viennes t’amuser chez moi ? »

Antoine refusa et Pucelet parla d’autre chose. Il s’interrompit pour regarder passer une jeune femme, et malgré son col Claudine qui lui meurtrissait le cou, il tourna la tête afin de la voir plus longtemps. Ses yeux brillaient et il lui venait par le nez une sorte de hennissement.

« Victor ! cria son père, veux-tu mon pied dans le cul ? »

Le grand Pucelet baissa la tête dans sa lavallière bleue et son hennissement se fit plus doux.

« Il est impossible, dit le photographe à Rigault. Vous n’imaginez pas le mal qu’il me donne. Et le vôtre, comment le corrigez-vous ? »

Rigault, honteux de n’avoir jamais donné à son fils la moindre taloche, balbutia une réponse

 

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embarrassée.

« Moi, confia le photographe, j’ai renoncé au martinet. Remarquez que le martinet a ses qualités, mais l’enfant s’habitue vite, on n’arrive plus à le surprendre. Ce qui est bon, c’est la trique. Je m’en suis servi longtemps pour Victor et je m’en trouvais bien, mais à présent qu’il devient grand, je m’arrange autrement. Je lui tombe dessus sans rien dans les mains et il a la permission de se défendre. Pour l’équilibre, et pour ne pas me laisser entraîner trop loin, je ne me sers jamais que d’une main... »

Il eut un sourire et ajouta en clignant de l’œil vers Rigault :

« Ça ne fait rien, j’arrive quand même à lui en filer des bons coups. »

Rigault, qui s’était d’abord demandé avec anxiété s’il n’était pas ridiculement indulgent pour Antoine, eut un élan de protestation. Le pauvre jeune Pucelet, abandonné par sa mère quelques mois après sa naissance, lui parut vraiment digne de compassion.

 

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« Ce n’est pas toujours en battant les enfants qu’on en obtient quelque chose, fit-il observer.

– Question de méthode, convint le photographe. Moi je l’ai habitué comme ça et je n’ai jamais eu à m’en plaindre... À propos, sait-on si Troussequin est arrêté ? Vous venez sans doute du commissariat ? Moi j’allais justement aux renseignements.

– On ne sait rien encore, répondit Rigault. Pour moi, il aura passé la frontière. »

Le photographe ne jugea pas utile d’aller jusqu’au commissariat et accompagna les Rigault dans leur promenade. Pour se rendre sur les quais, la rue du crime était un chemin commode qu’ils choisirent tous deux sans se consulter. Quelques groupes de promeneurs y déambulaient lentement et marquaient un temps d’arrêt devant le mur de lierre qui masquait la maison du notaire. À l’entrée de la rue, Me Marguet recevait des condoléances d’un importun qui l’avait arrêté au passage et le retenait par un bouton de la veste. Il était sur des charbons et sa plus grande crainte était que l’organiste, probablement à

 

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l’affût dans sa cave, ne le découvrît dans le champ de son périscope.

À la vue du notaire, Antoine s’arrêta court et son père s’alarma de le voir presque aussi pâle qu’il lui était apparu après son évanouissement.

« Qu’est-ce que tu as ? Tu es fatigué ?

– Je veux m’asseoir, murmura Antoine.

– Allons prendre l’apéritif au café, dit le photographe. Il se reposera un moment. »

Le grand Pucelet, de lui-même, souleva son camarade et l’emporta dans ses bras avec des précautions qui touchèrent Rigault. Antoine, la tête sur le col Claudine, sentait sa mémoire se brouiller et avait envie de dormir. Derrière lui, il entendit une grosse voix prononcer :

« Le mien, en se couchant, je lui attache les mains derrière le dos... »

Le notaire était parvenu à se défaire du client qui l’importunait de sa compassion. Il eut la chance de pouvoir arriver jusqu’à sa porte sans être vu de l’organiste. Au milieu du fronton Renaissance, la fenêtre fermée de la mansarde

 

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apparaissait embrasée par le soleil couchant, dont les rayons ne touchaient plus que le haut de la maison. Il s’arrêta un instant dans la cour à regarder cette lumière ardente et se demanda si la veille, à l’heure du crime, le soleil était assez bas pour éclairer la victime. Il attachait une grande importance à ce détail, à cause des deux rouleaux de photographies qu’il avait prises dans la chambre. Une telle distraction, impardonnable pour un photographe, lui laissait par ailleurs un regret mélancolique (qu’il s’admirait de sentir, et qu’il cultivait d’autant). « Que de circonstances fastueuses nous échappent dans les minutes les plus exaltantes, songea-t-il en poursuivant son chemin, et même et surtout dans l’ordinaire de la vie... »

Mme Marguet jeune se tenait au premier étage, en tête à tête avec sa belle-mère. En entrant, son mari vit tout de suite que la vieille dame était en train de lui faire une querelle. Le prétexte en était tout trouvé : si la maison avait été mieux tenue, si le laisser-aller et le bon plaisir n’y avaient pas été la règle, si la maîtresse de maison avait surveillé le personnel de plus près, les bonnes n’auraient

 

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pas reçu des amants dans leurs chambres et couru ainsi le risque de se faire éventrer. C’était un joli scandale que cette dégoûtante tuerie dans une demeure où trois générations de Marguet avaient vécu avec bonheur. Elle était d’ailleurs d’autant moins surprise de ce qui venait d’arriver, qu’elle avait toujours dit – et c’était une occasion de le redire – que son fils avait fait une bêtise en épousant cette fille, sixième née, d’un colonel de tringlots, qui n’apportait en dot qu’un diplôme de pianiste et une dévotion ridicule. M me Marguet mère avait toujours confondu la bourgeoisie titrée et les militaires dans une même haine et, d’autre part, bien qu’elle eût un faible pour les curés et leurs façons adroites, elle avait peu de religion. Aussi n’était-elle jamais à court de sarcasmes sur la bigoterie de sa bru et sur ces officiers affamés qui faisaient des filles à leurs femmes comme à coups de sabre, laissant à d’autres le soin de les faire vivre... Timide et sans ruse, Lucie Marguet, l’épouse du notaire, avait encore la candeur de croire à la bonne foi de sa belle-mère. En face de cette vieille femme dont l’esprit était prompt, la haine vigilante, et qui avait encore l’avantage de

 

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ses quatre-vingts ans, elle était exposée aux plus étranges surprises, comme aux pires reproches. On l’accusait principalement d’animer en secret le fils contre la mère. Non qu’il eût manqué jamais à être un bon fils. Il se montrait au contraire affectueux et obéissant. Mais le jour où, quittant la maison, elle s’était retirée dans un appartement du voisinage pour donner à entendre aux amis de la famille que la dureté de sa bru la réduisait à cette extrémité, la vieille M me Marguet avait été déçue dans son espoir d’être aussitôt rappelée et priée. Quoiqu’il en coûtât au notaire de la tenir ainsi à l’écart, il n’avait jamais prononcé le mot qu’elle attendait depuis sept ans, et il avait tenu bon contre les scrupules de Lucie.

En voyant le pauvre visage de sa femme, son nez rouge et ses yeux gonflés, M e Marguet eut peine à contenir son indignation. Il salua froidement sa mère, s’informa de sa santé sans attendre la réponse et, s’asseyant auprès de Lucie, n’eut d’attention que pour elle. Il lui prit les mains, la réconforta d’un sourire qui était un désaveu de tous les reproches qu’elle avait pu entendre et l’exhorta tendrement à ménager ses

 

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forces.

« Si tu étais raisonnable, tu penserais à prendre du repos. Tu as passé toute la nuit à veiller le corps à l’hôpital, c’est à peine si tu as dormi deux heures ce matin... »

Sa mère ne put se tenir de hausser les épaules à la pensée qu’une dame Marguet s’était affichée à la morgue au lit de sa servante. Elle voyait là une affectation de simplicité et un empressement ridicule à saisir l’occasion de se répandre en prières.

« Vous auriez pu vous en dispenser, fit-elle observer à Lucie. Ce n’était pas votre présence qui allait la ressusciter. »

Me Marguet pressa la main de Lucie et répondit pour elle :

« Vous avez raison, maman, la pauvre enfant ne ressuscitera pas, mais tout à l’heure, quand il est descendu de l’autocar, j’ai pu dire à son père qu’une personne amie était restée toute la nuit auprès d’elle, et je vous assure qu’il n’y a pas été indifférent.

 

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– Tu l’as conduit à l’hôpital ? » demanda Lucie.

Me Marguet répondit d’abord d’un signe de tête. Il se recueillit un moment et dit d’une voix calme, le regard flottant sur le ciel et le jardin qui emplissaient la fenêtre :

« Je l’ai laissé là-bas. Il a voulu rester seul avec elle... Il viendra dîner ici et il couchera dans la chambre du rez-de-chaussée... Quand je suis allé vers lui à la descente de l’autocar, il tremblait de tous ses membres. J’ai dû le soutenir par le bras pour aller jusqu’à l’hôpital. Il avait apporté un bouquet de son jardin et il m’a dit qu’elle aurait su le faire par cœur, ce bouquet... Il m’a parlé aussi d’un chien qu’elle aimait et des prés où elle menait paître les vaches... Quand il l’a vue sur ce petit lit d’hôpital, il a paru presque rassuré. Le visage est tranquille et si enfantin... Il avait apporté un chapelet qu’il a voulu lui passer autour des mains, mais les doigts étaient tordus, les mains mal jointes. Il a recommencé à trembler et il a donné le chapelet à la sœur. Il s’est mis à genoux, le front contre le drap du lit. À chaque

 

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fois qu’il respirait, j’entendais un râle dans sa gorge et, tout d’un coup, il s’est mis à crier en mordant le drap... à crier... »

Lucie et sa belle-mère pleuraient en silence et Me Marguet, dont la voix s’altérait, eut un sanglot qui fut comme un cri. Il passa alors dans la pièce voisine, qui était un salon, et se tamponna les yeux avec son mouchoir. Avant de revenir à la salle à manger, il songea à prendre les deux rouleaux photographiques qu’il avait rangés la veille dans un petit meuble bureau. Il s’en était débarrassé un peu à la hâte, dans un moment de peur, et les avait cachés au fond du tiroir à secret, dont l’existence était à vrai dire connue de toute la famille et que l’on n’utilisait plus guère, sinon par jeu. L’année précédente, alors qu’ils s’amusaient à s’écrire des épîtres littéraires, Lucie et lui en avaient fait une boîte aux lettres.

Ayant fait jouer le secret, il plongea sa main dans le tiroir et eut la surprise de n’y trouver plus qu’un seul rouleau. Cela lui parut si invraisemblable qu’il voulut douter d’abord, mais il lui fallut se rendre à l’évidence. Quelqu’un

 

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avait ouvert le tiroir et subtilisé l’un des rouleaux. Parmi les personnes qui avaient eu accès au salon depuis la veille, il compta celles qui pouvaient connaître le tiroir secret. Ni sa femme, ni la cuisinière (à supposer que celle-ci fût au courant) n’auraient eu l’idée d’une pareille espièglerie. Seule, la vieille Mme Marguet, profitant d’un moment où elle était seule au salon pour fureter dans le meuble, avait pu avoir la curiosité d’empocher l’un des films afin de le faire développer. Il se rappela en effet le regard narquois dont elle l’avait accueilli tout à l’heure.

 

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