Le moulin de la Sourdine
Chapitre XIV
En sortant de l’impasse de la Sourdine, Trésor s’approcha d’un vieillard mince et frileux qui prenait le soleil sur une chaise et dit en se penchant sur lui : « Regarde comme je fais. »
Avec l’index, il poussa son grand nez vers la gauche de telle sorte que la pointe en vint toucher la joue. Alors, il ôta son doigt et le nez resta tordu comme si le cartilage eût été brisé. Le vieux demeura immobile et muet, mais son regard s’anima, une lueur de gaieté brilla au fond des orbites. Trésor tira la langue qu’il avait longue à merveille et en dirigea l’extrémité en l’air avec l’intention visible de lécher la pointe de son nez. Et c’est alors, que le vieillard commença à s’agiter, quoique avec économie et toujours sans bruit. La langue paraissait surprise de ne pas rencontrer le nez qu’elle était allée chercher. On la voyait hésiter, tâtonner, s’élancer encore, se
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reprendre, tantôt timide et méfiante, consternée aussi, tantôt impatiente et rageuse. Enfin, après avoir, à tout hasard, cherché le nez vers la droite, elle le rencontra vers la gauche, dont elle eut un frétillement d’allégresse. Le moribond était maintenant tout secoué, il respirait à une cadence plus vive et, d’une main tremblante, comprimait son estomac avec une petite peur de se casser. Trésor rentra sa langue, le nez demeurant tordu comme par miracle, et murmura : « Regarde ça aussi. »
Entre le pouce et l’index, il pinça le lobe de son oreille droite et tira un coup sec, il y eut comme un tintement de clochette et le nez, d’une détente souple et caoutchoutée, reprit sa place habituelle. Le vieillard se tortillait en laissant échapper un frêle et imperceptible éclat de rire, et quand il fut apaisé, il articula d’une toute petite voix de flûte :
« Dans le temps, j’en savais aussi, moi.
– Je pense bien, dit Trésor. Chacun a ses façons à soi. Je t’ai montré ça en passant parce que je me trouvais de passer et aussi pour dire
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que je te l’ai montré. »
Le vieux lui jeta un mauvais regard d’envie et répéta en piquant du menton :
« Moi aussi, j’en savais, moi aussi !
– Mais oui, bien sûr ! Allez, bon soleil, vieille crêpe. »
Trésor, nonchalant, s’éloigna dans la rue des Oiseaux, traversant les conversations, parlant avec ses mains, avec ses pieds, et même avec sa langue, riant aux bonnes et aux mauvaises nouvelles ou encore pour rien. En arrivant au carrefour des Cinq, il se mit à chanter la Marseillaise et derrière lui, une voix interrompit :
« Tu n’es pas malade avec ta Marseillaise ? Ferme donc ta gueule. »
Il se retourna et vit, qui se traînait, un homme à la face de papier mâché, blessé et suffoqué de guerre, tordu à l’ypérite et l’œil assombri par une longue colère. La guerre était encore dans ses tripes et dans ses poumons qu’il rendait par haut et par bas.
« Alors, tu ne trouves rien à chanter que cette
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cochonnerie-là ? reprit-il entre un crachat et une quinte de toux.
– Une cochonnerie ? dit Trésor. Pourquoi ? C’est joli... »
L’homme se mit à l’injurier et comme la respiration lui manquait, Trésor, en haussant les épaules, le laissa crachoter son restant de vie dans son mouchoir. Qu’est-ce qu’il avait donc, celui-là, à vouloir l’empêcher de chanter ?
Au début de l’après-midi, la rue de la Clé-d’Or était chaude et brillante de soleil. Il alla s’asseoir au pied du grand escalier, le dos appuyé au mur du Rond-Point et dormit là un peu plus d’une heure. Il fut tiré de son sommeil par un coup de pied dans les côtes et, entrouvrant un œil, reconnut la forte chaussure du brigadier Maillard.
« Grande bourrique ! Tu ne peux pas regarder où tu marches ? » s’écria-t-il en tournant le dos à l’importun sans vouloir l’honorer d’un regard.
Le brigadier eut un gloussement de colère et d’allégresse. D’une main, il saisit le dormeur au col et le mit sur pied sans effort apparent.
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« Ah ! On me traite de bourrique ? Alors, maintenant, c’est fini de se gêner ? On se croit tout permis, dans la famille ? Injure à agent...
– Pardonne à un vieil ami, dit Trésor en se frottant les yeux, mais je n’avais pas reconnu ton soulier. Sans quoi, tu penses... je suis trop bien élevé pour aller dire grande bourrique à un brigadier... »
Maillard, avant de lâcher son étreinte, s’accorda la satisfaction de le secouer rudement. Trésor riait comme si c’eût été un jeu et, voyant plusieurs personnes qui paraissaient aux fenêtres de la rue de la Clé-d’Or, il expliqua la méprise d’une voix claironnante :
« Marrez-vous un instant... »
Ces premiers mots mettaient déjà ses auditeurs en gaieté. Quand il était un peu en train, les gens de la Malleboine se faisaient un régal de l’écouter. Pourtant, la langue dans laquelle il s’exprimait, n’était ni rare, ni pittoresque. Rien de forcé, non plus dans l’intonation. Sa seule originalité consistait à introduire avec à-propos des mots qui n’avaient jamais eu cours dans le
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quartier et qui semblaient des préciosités de langage. Peu de personnes de la ville haute étaient capables de comprendre ce qu’une expression telle que « un instant », prononcée avec l’accent naturel de la Malleboine, pouvait avoir de gourmé et d’irrésistiblement comique. Certaines liaisons produisaient un effet tout semblable. Mais pour ne pas tomber dans l’abus, il fallait un sens très sûr des nécessités de la langue du quartier. Nul ne le possédait comme Trésor. Il avait également une prononciation qui savait mieux qu’une autre dénoncer l’intrusion de ce vocabulaire d’emprunt.
« Marrez-vous un instant. Je dormais des deux sur les dernières marches du grand escalier, quand je me trouve réveillé par un grand coup de pied dans les côtes. Alors, moi, la surprise, je me mets à crier : « Grande bourrique ! » et devant moi, qui je vois ? Monsieur Maillard ! J’avais traité M. Maillard de grande bourrique ! Vous pensez si j’étais confus... Mais je lui ai présenté mes excuses. Et pour le coup de pied, je lui ai dit qu’il avait bien fait...
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– Du moment qu’il est brigadier, cria une voix de femme, il a le droit d’assommer tout le monde d’ici !
– Il se dépêche d’en profiter, fit observer une autre. Demain, quand les usines auront mis les hommes sur le pavé, il ne s’y risquera plus !
– Pensez-vous ! Il est trop sûr de lui. Preuve en est qu’il ne s’est pas gêné pour attaquer Pierre Artevel ! »
Des visages nouveaux apparaissaient aux fenêtres. Toutes les maisons de la rue s’animaient à la fois contre Maillard. Il en fut un moment décontenancé. La colère de ces gens dépassait le prétexte du coup de pied et il reconnaissait dans leurs reproches une certaine ivresse de la mauvaise foi, qui l’inquiétait. Il convint en lui-même avoir mal choisi son heure de venir parader dans les rues de la Malleboine avec des impatiences dans les bottes. En effet, la fermeture des usines T.D.C., dont le bruit courait depuis lundi, paraissait presque probable. On avait appris que le directeur s’était rendu dans la matinée à la préfecture. De plus, l’affaire Pierre
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Artevel devait venir le lendemain jeudi au tribunal correctionnel et les esprits en étaient échauffés.
Sans doute le brigadier avait-il été mal inspiré, mais à la réflexion, il rejeta la responsabilité de cette erreur sur le docteur Coinchot, sur le maire, le commissaire, et sur toutes les puissances de la ville. La veille au soir, après une heure d’affût, il avait réussi à surprendre les filles à Tétère racolant à l’heure de la sortie du cinéma dans un coin de la ville haute en dépit de l’interdiction et il les avait coffrées aussitôt. L’arrestation était parfaitement régulière et les suites ne paraissaient pas douteuses. Or, le lendemain matin, mercredi, ce matin donc, le commissaire, après un coup de téléphone du maire, les avait relâchées purement et simplement. Mais le plus fort était que Philippon, vers midi, en sortant de la mairie, fût passé au commissariat pour laver la tête à Maillard et lui demander s’il n’était pas payé par les usines T.D.C. pour servir d’agent provocateur. Le brigadier, tournant le dos au maire, n’avait pas répondu, mais il s’était promis d’arrêter les filles à Tétère aussi souvent qu’il les prendrait en faute.
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Il finirait bien, un jour, par les envoyer en correctionnelle, avec un bon motif. Ce jour-là, quand il viendrait déposer au tribunal, on saurait par qui les deux garces avaient été protégées. On apprendrait ce que c’était que le joli monde qui était à la tête de tout.
Du pas lourd et balancé qu’il prenait d’habitude pour faire une ronde de nuit dans le quartier, Maillard s’éloigna sous les huées en ruminant sa vengeance et alla rôder aux abords de l’impasse de la Sourdine.
N’espérant plus retrouver le sommeil, Trésor quitta le grand escalier et marcha un moment dans son sillage. Au carrefour des Cinq, il prit la rue du Sire-de-Roulans et entra chez Oudard, le menuisier. Il resta là une heure environ pendant laquelle les deux hommes n’échangèrent pas une parole. Trésor était dans l’atelier aussi à l’aise que chez lui et à son entrée, Oudard ne levait même pas la tête. La présence suffisait à leur amitié et ils n’éprouvaient guère le besoin de parler. Le visiteur s’assit sur une pile de plateaux et admira en connaisseur l’habileté du menuisier.
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À vrai dire, sa connaissance du métier était superficielle, car il n’avait jamais mis la main à la pâte. Depuis vingt ans qu’il venait là chaque jour, il avait beaucoup appris, mais l’idée ne lui fût pas venue d’empoigner un rabot ou de planter un clou. Pourtant, Trésor n’avait aucun préjugé contre le travail et il admirait l’effort des autres, leur persévérance. Lui-même n’y répugnait pas absolument et il aurait volontiers travaillé s’il n’avait redouté que ce fût là une grosse perte de temps.
Avant de quitter l’atelier, il alla prendre une cigarette dans la poche d’un veston pendu au mur et la posa sur son oreille. En passant, pour adieu, il toucha du doigt l’épaule du menuisier qui poussait la varlope sur son établi. Oudard se redressa et, les mains aux hanches, le regarda s’éloigner contre la lumière. À son bras nu il essuya la sueur de son front et saisissant un maillet, marcha derrière lui. Il s’avança d’un pas dans la rue et, le maillet bien en main, cognant en furieux sur une charrette à bras dont il fit des morceaux, il se mit à crier :
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« Innocent, qu’il est ! Je jure que Troussequin n’a jamais tué personne ! et qu’il doit sortir de prison ! Innocent, Troussequin ! Je jure qu’il n’a pas tué la bonne du notaire ! »
Les veines de son front se gonflaient à éclater, ses yeux étaient injectés, son visage écarlate. Déchargeant un dernier coup de masse sur la charrette, il rentra dans son atelier et reprit sa varlope. Les habitants de la rue, vieillards au soleil, femmes sur le seuil de leurs portes et surveillant des enfants, quelques chômeurs aussi, s’étaient approchés et faisaient le cercle autour de la charrette démolie. Personne ne mettait en doute ce que venait d’affirmer le menuisier. On avait vu à ses yeux, aux grands coups qu’il portait, on avait senti aux accents de sa voix, qu’il le savait sûrement. Aux passants qui s’informaient, on répondait : « Troussequin est innocent, Oudard vient de le dire », et on leur montrait la charrette. Le patron du quinze de la rue des Nonettes vint à passer, il entendit la rumeur, vit les débris, et n’en fut pas ému. Comme Trésor le rattrapait pour allumer sa cigarette à son cigare, il voulut bien lui dire ce qu’il en pensait.
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« Tout ça est de la bêtise et pas plus.
– Pourquoi de la bêtise ? protesta Trésor.
– Mais non, ça n’existe pas, dit le patron. Quand on vient me dire, à moi Léonard, que Troussequin est innocent, je dis non. Jamais en France. Et pour une bonne raison, moi je vais te la dire, c’est que Troussequin, la chose devait lui arriver forcément. Pour un homme qui veut comprendre, Troussequin, c’est le vicieux, il n’y a pas à chercher.
– Vicieux ? dit Trésor.
– Vicieux et capable de n’importe quoi, parfaitement. Moi, je le vois bien quand il vient à la maison. Tu sais l’affront qu’il m’a fait il y a deux ans, qu’il s’est mis à sauter sur la patronne avec des volontés ? Je t’admets que j’étais nouveau dans la ville, que je venais de m’installer, mais j’avais quand même le droit qu’il me respecte dans mes affections. Tu vas me dire qu’il a manqué son coup, c’est une affaire entendue, mais il y avait eu bagarre malgré tout. L’intention vaut l’action, et qui viole un œuf viole un bœuf.
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– Tu te figures...
– Ne cause pas plus loin. Moi, je vais te plonger dans la surprise. Tu me croiras si tu veux, mais le coup d’il y a deux ans a failli recommencer jeudi soir. Lui, il était assis dans l’estaminet, avec sa sale gueule de singe et il s’est mis à regarder la patronne...
– Il n’a pas dû la regarder longtemps », dit Trésor sur un ton qui ne donnait pas une idée bien avantageuse des séductions de la patronne.
Léonard en fut humilié et se plaignit aigrement :
« Vous êtes tous pour Troussequin, sans réfléchir plus loin et après ça, vous viendrez vous plaindre qu’on vous fasse passer pour des gens sans moralité... »
Ils étaient arrivés sous la lanterne rouge du numéro quinze. Le patron entra dans le tambour de la porte de l’établissement, et avant de sonner, il ajouta :
« C’est comme je disais ce matin à l’apéritif au capitaine de gendarmerie : on perd son temps
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à vous plaindre parce que vous n’êtes pas intéressants. Il y a du monde qui vient me parler des taudis de la Malleboine et de la misère en trois tomes de volume. Mais moi, je leur réponds : ‶Cause à l’autre.″ Oui, voilà ce que je leur réponds, parce que moi, je m’intéresse d’abord et surtout à l’ouvrier sérieux. Et alors, là, écoute bien ce que je te dis : l’ouvrier sérieux, à l’heure qu’il est actuellement, il n’habite pas la Malleboine. L’ouvrier sérieux, pendant la bonne époque, il s’est mis de l’argent de côté et il s’est construit une petite maison dans les faubourgs avec un jardin autour, et à présent, il ne vous connaît plus. Et le dimanche, qu’est-ce qui arrive ? C’est que quand il promène sa famille, on dirait un fonctionnaire aux écritures. Alors, oui, des ouvriers comme ça, qui cherchent à s’élever, je veux. J’en ai des fois qui viennent à la maison, à l’occasion d’une sortie entre amis ou d’une réunion syndicale. Eh bien, avec eux, jamais un ennui, jamais. La correction même, ils sont. Ah ! ce n’est pas chez eux qu’on trouvera du monde pour défendre un assassin non. Troussequin ? connais pas. Force à la loi et que la justice suive
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son cours. »
Le patron sonna et la porte entrouverte laissa passer une lumière de luxe et une sauterie de piano mécanique. Trésor, mélancolique, s’éloigna en pensant à ces hommes des faubourgs, anciens compagnons de la Malleboine, qui avaient aujourd’hui maison et jardin, et qui se conduisaient dans l’établissement de Léonard comme des gens du monde. Il songeait surtout aux familles demeurées dans le quartier et qui rêvaient peut-être d’émigrer à un bout de la ville ; qui n’habitaient les sombres rues de la Malleboine que contraints par la nécessité. Trésor se sentit moins heureux. Un groupe de fillettes qui sautaient à la corde lui ayant demandé de tourner la corde, il prétexta des affaires et, prenant la ruelle des Sœurs-Mignot qui prolongeait la rue des Nonettes de l’autre côté de la rue des Oiseaux, il alla s’asseoir sur une passerelle de la Sourdine. Tourné vers l’embouchure, il regardait l’eau couler sous ses pieds pendants. L’escarpement de la ville haute s’écartait de la rivière à partir de la passerelle et fuyait en ligne oblique. Les premières maisons de
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la rive droite, dont les fondations baignaient dans l’eau, s’adossaient au rocher, et les plus basses marches de l’étroit escalier de pierre qui escaladait le plateau, touchaient presque à la passerelle. Trésor somnolait au murmure de l’eau filtrant par-dessus la vanne qui barrait la Sourdine pour alimenter un lavoir de la rive gauche. Derrière lui, il entendit des voix d’enfants.
Buq et Antoine, partant de la rue des Oiseaux, étaient arrivés par un dédale de couloirs jusqu’à la rivière. Ils tentaient d’en remonter le cours en s’accrochant aux aspérités, aux chéneaux, aux corniches. Engagé sur un étroit rebord, Buq ne pouvait ni reculer ni avancer, et Antoine n’était guère plus à l’aise. Trésor quitta la passerelle et vint à eux par l’enfilade de couloirs qu’ils avaient suivis. Il eut d’autant plus de mal à les tirer d’affaire que Buq prétendait n’avoir besoin de personne.
« Du moment que j’étais là, c’est que je l’ai voulu, dit-il après le sauvetage. Je sais ce que je fais.
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– Ne fais pas ta tête de cochon, Buquanant, dit Trésor. J’aurais su que vous vouliez voir la sortie de la Sourdine, je vous aurais emmenés chez moi tout de suite. D’ici, vous ne pouviez rien voir, quand même vous auriez avancé encore de vingt mètres. La rivière ne fait pas qu’un coude. Elle tourne une première fois, aussitôt sortie de son trou. Venez avec moi, je vais vous montrer. »
Buq, chemin faisant, donnait de grands coups de coude à Antoine qui semblait ne pas bien saisir tout ce que la fortune faisait pour lui en le mettant d’un seul coup en face du souterrain et dans le logis de deux filles de mauvaises mœurs.
« Ton copain, demanda Trésor, il s’appelle comment ?
– Rigault. »
Trésor s’arrêta pour regarder Antoine de tout près et lui essaya plusieurs fois le nom de Rigault. Il le trouva peu convenable.
« Et autrement ?
– Antoine », dit Antoine.
Cette fois, Trésor fut très satisfait. Le prénom
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d’Antoine était justement celui qu’il aurait choisi avec un peu de chance. Il leva les bras en l’air en regardant ses mains comme du fond d’un puits et c’était une façon de dire qu’Antoine habitait sans doute dans la ville haute.
« Route de Paris, répondit Buq. Un peu plus loin que le pont du chemin de fer.
– Alors, comme ça, tu as ta maison à toi avec un jardin ? »
Antoine confirma d’un signe de tête, et, croyant discerner quelque ironie dans cette réflexion, il devint rouge. Trésor s’en aperçut et voulut le mettre à l’aise.
« Tout le monde ne peut pas habiter au même endroit, fit-il observer. Dans la ville haute, il y a des statues. C’est bien aussi. »
Les filles à Tétère étaient au logis. Minie lavait sa chemise dans une cuvette et Marion faisait une réussite à côté d’un litre de vin rouge. Toutes rougissantes de leur réputation, en face de ces enfants propres qui entraient chez elles, les deux sœurs se levèrent. Elles se tenaient l’une à
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côté de l’autre, saluant à petits coups de tête, et s’effrayant du litre de rouge, des lits défaits, des murs encrassés. Très intimidés eux-mêmes, Buq et Antoine ne voyaient qu’elles. La pièce était sombre et dans le demi-jour de cette fin d’après-midi, qui ne leur permettait pas de distinguer nettement les visages, ils les trouvaient étrangement menues, presque deux petites filles. Ce qui les frappa aussi, ce fut l’odeur de la pièce, d’eau de vaisselle, de ténèbre froide, de pétrole, de mégot, et de rat crevé. Elles devinèrent leur répulsion et, pour la première fois, elles sentirent la puanteur du logis.
Trésor ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur la Sourdine et il entra dans la pièce un air froid et humide. Buq et Antoine l’accompagnèrent sur le petit perron de bois qui descendait à l’eau par des marches gluantes, probablement pourries, où il semblait risqué de mettre les pieds. Au fond d’une crique abritée par un demi-cercle de murailles rocheuses, on distinguait, plus noir, l’orifice de la rivière souterraine, fermé par une lourde grille de fer. L’eau était claire et semblait très froide. Au fond, dans les recoins d’ombre,
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elle était noire avec des reflets de métal vif. Antoine regardait avec ravissement. Le perron de bois, la grille de fer, la nappe miroitante et si secrète au pied des escarpements de la ville haute, passaient de loin ce qu’il avait rêvé.
Marion et Minie s’étaient enhardies jusqu’à s’approcher du perron. Elles regardaient les enfants en parlant à voix basse et riant derrière la main, d’un rire de fillettes peureuses. Elles trouvaient qu’ils avaient tous les deux des airs de Trésor quand il était petit.
« Qu’est-ce qu’on entend, demanda Antoine, qui bat régulièrement ?
– Il demande qu’est-ce qu’on entend, murmura Minie à l’oreille de Marion.
– C’est vrai, fit Buq, on dirait... à peine un bruit, comme une secousse.
– C’est le moulin, dit Marion, à haute voix en avançant d’un pas.
– C’est le moulin, dit Minie, en faisant un pas, elle aussi.
– Ah ! fit Antoine en ôtant sa casquette, le
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moulin ? Merci, madame. »
Et il répéta pour Buq : « C’est le moulin. »
Aux questions qu’on lui posa, Trésor répondit qu’il n’avait jamais pénétré dans le souterrain et ne gardait nul souvenir d’y avoir jamais vu entrer personne. Pour ce qui était des oubliettes, des cavernes, des catacombes et des ossements, il se pouvait fort bien qu’on trouvât de tout cela. Puisqu’on avait fermé l’entrée avec une grille de cette importance, ce n’était pas pour tenir enfermés des courants d’air. Il se rangea sans résistance à l’opinion de Buq et d’Antoine qui voyaient là une expédition à tenter. Même, il s’étonna de n’en avoir jamais eu la curiosité. La journée était trop avancée pour une première exploration, mais les deux amis n’avaient qu’à être là le lendemain après-midi de bonne heure. Et justement, le lendemain était jeudi.
Vers 5 heures, le brigadier Maillard, déambulant dans la rue des Oiseaux, jeta un coup d’œil et vit Buq et Antoine qui marchaient dans l’impasse de la Sourdine. Sur le pas de la porte, les filles à Tétère les regardaient s’éloigner et il
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lui sembla qu’Antoine, par-dessus l’épaule, échangeait avec elles un sourire. Malgré la tentation, il passa sans détourner la tête, mais un peu plus bas, il s’arrêta pour rouler une cigarette et surveilla d’un air distrait la sortie de l’impasse. Les deux enfants parlaient à mi-voix et il ne put entendre leurs propos. Avant de tourner dans la rue des Oiseaux, ils s’arrêtèrent et firent un signe de la main vers l’intérieur de l’impasse. Maillard eut loisir de les observer. L’un d’eux lui était inconnu, mais son compagnon n’était autre que Buquanant, le fils de la teinturière qui tenait boutique en haut du grand escalier. Maillard alluma sa cigarette et descendit lentement vers le fleuve.
Le soir, au dîner, Antoine eut quelque peine à réprimer une exubérance insolite et, à plusieurs reprises, éclata de rire sans raison apparente. Son père lui jetait, à la dérobée, des coups d’œil réprobateurs, mais n’osait faire ni question, ni réprimande. Depuis qu’il traînait le remords de son coupable silence il avait peur de son fils. Chacun des regards d’Antoine lui était un reproche, une question anxieuse à laquelle il ne
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pouvait répondre. Il aurait voulu lui expliquer la difficulté et le danger de parler, lui faire entendre qu’il n’était pas libre, que personne n’était libre, et il savait que l’enfant n’accepterait pas ces raisons de vieil homme. Le plus douloureux pour lui, était de sentir lui échapper son autorité de chef. Antoine ne songeait d’ailleurs nullement à se dérober à ses obligations filiales et s’il abusait de la situation, c’était sans le moindre calcul. À sa mère qui l’interrogeait sur son emploi du temps de jeudi, il répondit avec une assurance candide :
« Sauf à midi, je ne serai pas là de toute la journée. Le matin, je vais au procès d’Artevel et l’après-midi, je vais chercher Buquanant. »
Il mesura pourtant, au regard misérable dont le père accueillit ces paroles, quelle révolution venait de s’accomplir dans la famille.
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