Le moulin de la Sourdine
Chapitre X
M. Alfan, le juge d’instruction, était un homme frais et heureux qui aimait médiocrement son métier, mais l’exerçait avec conscience et non sans finesse. Il était lié avec le notaire depuis deux ans déjà et venait chez lui au moins une fois par mois. Leur sympathie était née, non pas d’une affinité d’esprits, ils étaient en tout très différents, mais d’un goût très vif pour la musique. À vrai dire, même dans ce dernier domaine, leur communion était loin d’être parfaite. Le juge d’instruction était plutôt érudit que grand amoureux de musique. Il n’avait jamais pu se départir du besoin de classer et d’expliquer. Le seul vrai plaisir qu’il prît à écouter une chose nouvelle était celui d’y trouver des souvenirs, des analogies, et il n’échappait pas toujours à l’impression de dépaysement. Le notaire, tout en appréciant dans une composition ce qui revenait à l’originalité de son créateur, retrouvait partout,
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qu’il s’agît de classiques, de modernes, de tango argentin ou de chanson des rues, le déroulement infini de cet océan dont la moindre ride, la moindre vaguelette, ne le touchait pas moins que la lame de fond et la clameur de la tempête. Il s’indignait amicalement contre le juge d’instruction qui disait ne pouvoir entendre tels morceaux simplement élégants et jolis, après des œuvres de grand souffle. Pour lui, cette identité de la musique dans toute son étendue lui permettait justement de découvrir Beethoven dans une rengaine d’accordéon. Il allait jusqu’à prétendre qu’il n’y a pas de mauvaise musique, mais seulement la musique, et il rêvait d’un monde où les bruits eux-mêmes seraient perçus comme une musique. À l’écouter, le juge d’instruction était toujours ému d’un regret, sentant lui manquer quelque chose, un peu comme si la musique l’eût isolé de la musique.
Dans le cabinet du notaire, les deux hommes s’entretenaient du crime. M. Alfan avait entendu les trois clercs de l’étude, et souriait au plaidoyer de Me Marguet en faveur de Troussequin. Le notaire s’irrita de ce scepticisme bienveillant.
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« Je sais très bien ce que vous pensez, dit-il. Vous êtes persuadé que je défends Troussequin par intérêt, parce que je me sens coupable moi-même de l’avoir introduit dans la maison. »
Le juge d’instruction secoua la tête et répondit avec une gravité amicale :
« Non, Me Marguet, vous n’êtes pas coupable de l’avoir introduit chez vous et n’avez pas à avoir de remords. S’il nous fallait rechercher nos responsabilités dans tous les événements où nous avons pu servir le hasard à notre insu, nous n’aurions jamais de repos. Mais je pense, en effet, que vous faites des vœux pour l’innocence de cet individu et que votre désir vous rend ingénieux. Rien de plus naturel. »
Le notaire se leva, alla jusqu’à la fenêtre donner un coup d’œil au jardin et vint se rasseoir en face de son hôte.
« En somme, dit-il, le point de départ de votre accusation, c’est la personne même de Troussequin, sa tête brute, sa carrure de gorille. C’est-à-dire que vous allez condamner un homme sur sa mine.
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– Je vous demande pardon, fit le juge, mais vous paraissez oublier l’arme du crime, ce couteau de jardinier, provenant de la remise où il travaillait.
– Mais ce couteau, quelqu’un l’a-t-il vu dans la remise avant le crime ? La victime pouvait très bien l’avoir emporté dans sa chambre quelques jours auparavant, ou même le matin.
– Si elle avait eu besoin d’un couteau, elle l’aurait pris à la cuisine plutôt que d’aller le chercher au fond du jardin. Et puis, il y a sa fuite à bicyclette...
– Et son retour ! ajouta M e Marguet d’un ton ironique.
– Son retour nocturne, oui. Je ne le trouve guère moins suspect que sa fuite. C’est un hasard curieux que pendant ces vingt-quatre heures d’absence, il n’ait pas été informé du crime. Notez d’autre part qu’en apprenant la nouvelle il n’a songé qu’à prendre la fuite. Il avait peut-être espéré que dans ces vingt-quatre heures, les choses s’étaient arrangées pour lui et il venait s’informer à la faveur de la nuit. C’est un trait de
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naïveté qui me paraît correspondre à son intelligence rudimentaire. Enfin, comme vous le disiez tout à l’heure, sa personne n’est pas étrangère à ma conviction. C’est un facteur dont je serais bien léger de ne pas tenir compte. Un voyou, plus qu’à moitié dégénéré, qui doit faire horreur aux femmes, et déjà condamné pour tentative de viol, j’avoue être fâcheusement impressionné. Puisque ni la cuisinière, ni le personnel de l’étude n’ont pu tuer, il faut bien que ce soit lui.
– En résumé, dit le notaire, rien de positif, rien qui puisse faire tomber une tête, Dieu merci, et je crois que la tâche de l’avocat ne sera pas trop rude. Mais si j’osais, j’essayerais d’attirer votre attention sur un point... »
Me Marguet montra le jardin qu’ils découvraient depuis leurs sièges dans toute sa longueur.
« Avez-vous réfléchi, monsieur Alfan, que pour commettre son forfait, Troussequin a dû traverser deux fois le jardin d’une extrémité à l’autre, puisque la remise se trouve tout au fond ?
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Songez que ma femme prenait le thé dans le salon avec une amie, que la cuisinière, à qui rien n’échappe d’habitude, était dans sa cuisine et moi dans mon cabinet, toutes pièces qui regardent le jardin, et que ni les uns ni les autres ne l’avons aperçu. C’est au moins aussi surprenant que si une personne traversait la cour sans être vue des clercs qui ont leurs fenêtres côté façade.
– Vous voulez dire, Me Marguet, qu’un homme venu de la rue a pu commettre le crime aussi bien que Troussequin.
– Non, je dirais plutôt que les deux suppositions sont également téméraires... à moins... »
Me Marguet parut hésiter, comme il arrive en face d’une soudaine évidence. Le juge le regardait avec une sorte d’appréhension.
« À moins ?
– À moins, justement, que le criminel n’ait eu la partie beaucoup plus facile en traversant la cour, c’est-à-dire en venant de l’extérieur. Tenez, nous allons supposer, pour plus de clarté, que je
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suis le meurtrier. J’habite quelque part dans la ville et je réfléchis au moyen d’assassiner cette malheureuse enfant. Je suis sorti deux ou trois fois avec elle, le dimanche après-midi, et je lui ai suffisamment parlé pour connaître, en gros, les habitudes de la maison. Le premier problème est de s’introduire sans être vu. Pendant la nuit ? Impossible. Quand j’aurais réussi, par un tour de force, l’escalade de la clôture, il me resterait à pénétrer dans la maison même. Le risque serait trop grand. Dans la journée, au contraire, je peux, sans être arrêté, monter jusqu’à la chambre de la bonne. Mais les clercs me connaissent de vue, peut-être de nom, ils se rappelleront m’avoir vu traverser la cour. À force de réflexion, il me vient une idée raisonnable. Entre midi et deux heures, les clercs seront partis, les patrons déjeuneront dans la salle à manger, côté jardin, et les bonnes seront occupées à la cuisine. Je pourrai donc traverser la cour en toute sécurité. Je monterai dans la chambre de la bonne et j’y attendrai qu’elle vienne se préparer à porter le courrier ainsi qu’elle le fait chaque jour. Ayant accompli mon forfait, je m’enfermerai à clé pour le cas peu
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probable où la cuisinière viendrait s’enquérir du retour de la servante. Vers six heures, je surveillerai par la fenêtre le départ des clercs, celui du patron, et je pourrai une deuxième fois traverser la cour sans être vu... sauf l’aléa, bien entendu, mais je crois que j’aurai ainsi réduit les risques au plus juste. Que pensez-vous de mon projet, monsieur Alfan ? »
Le juge d’instruction demeura silencieux, mais, malgré lui, accorda d’un hochement de tête que le projet était réalisable. Il considérait son hôte en essayant, sans y parvenir, de réunir des objections, dominé par le même sentiment d’admiration et d’inquiétude qu’il éprouvait parfois lorsqu’ils s’entretenaient de musique. Ce qui l’étonnait, c’était moins l’ingéniosité du raisonnement que, dans le ton et dans le regard, une aisance pleine d’autorité. Le notaire lui semblait avoir de toute cette affaire l’espèce de connaissance transcendantale qu’il avait de la musique. Pendant plusieurs minutes, M. Alfan resta sous le charme, et il lui fallut, pour reprendre pied, faire appel à l’image de Troussequin, telle qu’il lui était apparu au début
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de la matinée, avec sa stature de grand singe, son visage bestial, son regard sournois. Il se ressaisit et répondit enfin au notaire :
« Votre idée est intéressante et je ne manquerai pas de diriger mon enquête de ce côté-là, mais, entre nous, je peux bien vous dire que ma conviction n’est pas entamée. Je crois à la culpabilité de Troussequin parce qu’elle est l’évidence même. Quand une brebis s’est trouvée à passer devant la gueule du loup, il est bien inutile de se mettre la cervelle à l’envers pour savoir qui l’a mangée. Je voudrais que vous eussiez vu ce Troussequin quand je l’ai interrogé, tout à l’heure... un visage fermé, un air de férocité sournoise, ironique... et, d’ailleurs, son refus de répondre équivaut bien à un aveu... Il n’a même pas pris la peine de nier, tant son cas lui paraît clair. Et puis, je vous le demande, un pareil crime peut-il avoir été prémédité ? C’est l’élan d’une brute, le mouvement de la bête... »
Me Marguet l’interrompit avec un geste d’impatience, presque de colère :
« L’élan de la brute, cette orgie de violences
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étudiées, mesurées ? Dites plutôt l’aboutissement d’un rêve, la délivrance mûrie, calculée, d’une obsession que le meurtrier a longtemps caressée, une manière d’exorcisme, qui est peut-être l’œuvre de toute une vie. Rappelez-vous la position du cadavre, les blessures, et dites-moi si ces raffinements s’improvisent et s’ils sont d’une brute telle que Troussequin. J’en appelle à votre expérience.
– Ma foi, j’ai déjà vu pas mal de crimes, répondit le juge, et je vous assure que la perversité du criminel est rarement un témoignage d’intelligence, au contraire. Voyez par exemple les parents qui martyrisent leurs enfants, ce sont presque toujours des abrutis. Peut-être, dans la bourgeoisie dévote, trouverait-on certaine gourmandise de l’épouvante infernale, certaine nostalgie de la justice ecclésiastique et de ses tortures, qui pourraient conduire quelques individus parfois assez distingués à commettre des crimes dans le goût de celui-ci... Encore, dans cette hypothèse, le meurtre n’est-il jamais gratuit ; l’intérêt lui fournit d’abord un prétexte... Notez que, le plus
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souvent, ces possédés restent sur leur envie sanguinaire. Dans une famille normalement organisée, on a toujours sous la main, pour tromper ces fringales de meurtre, un parent pauvre ou débonnaire que l’on martyrise en douceur... »
M. Alfan s’aperçut alors que le notaire était rouge et fixait sur lui un regard étrange. Il rougit lui-même en songeant que la famille Marguet était réputée très dévote et qu’il avait pour le moins manqué d’à-propos. Il cherchait une parole qui pût rattraper sa maladresse, mais un clerc vint annoncer l’arrivée du brigadier Maillard. Le notaire donna l’ordre de l’introduire.
« C’est moi qui l’ai fait venir, expliqua le juge d’instruction. J’ai pensé que sa présence me serait utile pour visiter la mansarde. Il est en somme le premier qui ait vu les choses avec sang-froid. »
Maillard entra vêtu d’un complet de costaud à la mode de 1925, pincé sous les pectoraux et le pantalon au-dessus de la cheville. Il salua d’un coup de tête et resta près de la porte, son chapeau melon à la main, sans essayer de dissimuler qu’il
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était d’une humeur de dogue.
« Désolé de vous avoir dérangé, brigadier, dit M. Alfan. Je vois qu’aujourd’hui est votre jour de repos hebdomadaire.
– On en cause, oui », répondit Maillard d’un ton raide.
Sur l’invitation de Me Marguet, il consentit à s’asseoir, mais le visage fermé et l’attitude d’un homme qui n’est pas là pour son plaisir. Le juge essaya de l’amadouer par des paroles aimables.
« Vous savez, brigadier, que Me Marguet persiste, lui aussi, à croire Troussequin innocent ? »
Maillard eut un mouvement d’épaules pour signifier que les opinions étaient libres, mais qu’il n’avait pas de temps à perdre à de vaines discussions, M. Alfan insista néanmoins et présenta les raisons du notaire. À mesure qu’il parlait, le visage du brigadier s’illuminait et, à la fin, son enthousiasme éclata :
« Mais c’est clair comme deux et deux ! Le coupable n’a pu venir que de l’extérieur,
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voyons ! »
Le juge d’instruction n’avait eu d’autre but, en lui découvrant ces aperçus, que de le mettre dans un état d’excitation propre à délier sa curiosité et son esprit critique sur le lieu du crime. Il se trouva être lui-même ébranlé par cet empressement à rallier l’opinion de Me Marguet. Il essaya de se rassurer en songeant que Maillard était déjà prévenu en faveur de Troussequin, mais une réflexion du notaire, qu’il avait d’ailleurs faite pour son compte depuis longtemps, acheva de le troubler :
« M. Alfan affirme qu’il n’y a pas eu de préméditation. Mais alors, comment expliquer que Troussequin soit monté dans la mansarde ? Savait-il que la bonne portait tous les soirs le courrier à la poste et qu’elle montait dans sa chambre à cinq heures ? Connaissait-il l’existence de cette chambre et de l’escalier qui y conduisait ? Escalier dérobé, en somme ? Allons donc ! Il n’avait jamais pénétré dans la maison ! »
D’abord accablé, M. Alfan alla méditer à la fenêtre. Derrière lui, le brigadier triomphait,
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parlant déjà d’un non-lieu.
« À mon tour, dit le juge d’instruction en se retournant, je vais supposer que je suis le meurtrier, ou plutôt que je suis Troussequin. J’ai quitté la remise vers midi pour aller déjeuner, et au retour, vers une heure et demie, je rencontre Charlotte Richon, la jeune servante, à côté de la maison, côté cour, ou côté jardin, peu importe. J’engage la conversation, nous parlons de son métier, du mien, et comme je suis peintre en bâtiments et bricoleur, elle me demande si je saurais boucher un trou de souris, par exemple. Justement, il y a dans sa chambre un trou de souris. Bien entendu, je me mets à sa disposition. C’est une campagnarde qui ne s’effraie pas d’avoir un homme dans sa chambre en plein jour. Elle accepte mais, pour l’instant, elle n’a pas le temps, elle me prie de l’attendre à cinq heures dans la buanderie ou dans le couloir du rez-de-chaussée. L’affaire est conclue, je retourne à mon travail. La pensée de me trouver seul avec cette jeune fille dans une chambre commence à m’agacer, puis à m’obséder. Je ne suis pas beau. Les femmes ne sont pas tendres pour moi. Tout à
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l’heure encore, à midi, j’en ai entendu deux ou trois qui riaient sur mon passage. Je m’en souviens et je suis peiné, irrité. L’image de cette jeune fille, si jolie, si fraîche, est en moi comme pour me narguer. Mais on verra bien. Je ne sais pas encore comment je profiterai de l’occasion. Ce qui est sûr, c’est que je ne la laisserai pas passer. J’y suis déjà résolu. À cinq heures moins cinq, je prends dans la remise les quelques outils qui me paraissent nécessaires pour boucher un trou de souris : un marteau, un morceau de brique, un fort couteau de jardinier, etc. Comme j’ai envie d’uriner, je prends l’allée latérale entre le mur de clôture et la rangée d’espaliers qui me dissimulera au regard des patrons et de la cuisinière. La chose faite, j’arrive sans être vu jusqu’à la maison. La servante vient me prendre au bas de l’escalier et m’invite à la suivre. Elle ne veut pas faire un mystère de l’initiative qu’elle a prise, mais elle aime autant qu’on n’en soit pas averti, par discrétion, ou encore parce qu’elle redoute les plaisanteries de la cuisinière sur son étrange invité. Du reste, je suis chaussé d’espadrilles et je monte l’escalier sans bruit.
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Dans la chambre, je la pince, je lui prends la taille, l’émotion me rend maladroit, elle se défend, elle me fait mal. La colère, l’amour-propre, la lubricité me font perdre la tête. Je redeviens le Troussequin de ma première tentative de viol, et pire. Mon crime accompli, je redescends avec précaution et je reprends l’allée latérale qui me conduit à la remise, sans être vu. Voilà, je n’ai plus qu’à laisser le juge d’instruction se casser la tête. »
Le brigadier faisait la moue. Il admirait fort l’ingénieuse hypothèse du juge d’instruction, et il admettait à la rigueur que Troussequin se fût laissé aller au crime. Par contre, il était sûr que l’assassin n’aurait pas eu le sang-froid de retourner à son travail et qu’il se serait enfui aussitôt sans la moindre précaution. Cette certitude qu’il tenait de sa parfaite connaissance de l’individu, était malheureusement indémontrable et il dut se résigner à la garder pour lui. Me Marguet, qui paraissait fort impressionné, objecta néanmoins :
« La rangée d’espaliers est bien maigre pour
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nous avoir dissimulé Troussequin, sans compter qu’elle offre plusieurs solutions de continuité, dont l’une au moins, au croisement de la deuxième allée transversale, est d’importance. Voyez vous-même. Il était trop facile de le découvrir.
– La rangée d’espaliers le dissimulait peut-être mal, répondit le juge, mais elle a pu lui permettre de traverser le jardin sans attirer l’attention. »
Le brigadier prit la parole et refusa ce hasard d’une rencontre et d’un trou de souris qui venaient là, disait-il, tout exprès pour les besoins de la cause.
« Après coup, dit M. Alfan, le hasard paraît toujours miraculeux. Mais ne doutez pas qu’il se soit mis en frais pour servir Troussequin. D’ailleurs, je ne crois pas du tout que les choses se soient passées ainsi que je viens de le dire. J’ai voulu simplement prouver que Troussequin a pu commettre le crime. Quand il se décidera aux aveux, les combinaisons du hasard nous apparaîtront beaucoup plus fragiles que dans mon exposé. Mais si vous voulez bien
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m’accompagner, brigadier, nous allons réfléchir à tout cela dans la mansarde. Je compte beaucoup sur votre mémoire et vos observations personnelles. »
Le notaire les laissa aller et demeura seul dans son cabinet. Il était très inquiet pour Troussequin de la tournure que prenait l’instruction. De toute évidence, il n’avait pas convaincu le juge de l’innocence du misérable et il lui restait peu de chances d’y parvenir. Il ne fallait plus compter sur le concours des journalistes. Le coupable arrêté et tout ayant été dit sur l’horreur du crime, l’affaire était enterrée, pour la presse, jusqu’au jour du procès. Mais le notaire avait un autre sujet d’inquiétude. Il pensait au rouleau de pellicule photographique que lui avait subtilisé sa mère. Il n’avait pas osé le lui réclamer bien qu’il l’eût aperçu dans son sac, à l’instant où elle l’ouvrait pour y prendre son mouchoir. Il se demandait quelles étaient ses intentions, et d’abord, si elle soupçonnait que le rouleau fût à développer. Peut-être, dans son ignorance du processus technique, avait-elle pensé qu’il suffisait de dérouler le film et l’avait-elle exposé
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à la lumière... Cette dernière hypothèse, pourtant rassurante, effrayait Me Marguet qui tenait à garder toutes les photos prises dans la mansarde.
À travers l’étoffe il tâta l’autre rouleau qu’il portait dans la poche de son pantalon, le rouleau épargné par sa mère. Sous la pression de sa main, les deux rondelles de fer lui meurtrissaient doucement la cuisse, un peu au-dessus de son ulcère. Il sentit, plus lancinante, l’impatience qui l’avait tenu éveillé une partie de la nuit à se demander si les photos étaient réussies. La lumière, surtout, l’inquiétait. À cinq heures, le soleil donnait-il déjà dans la chambre de la servante ? Malgré tous ses efforts, ses souvenirs restaient imprécis. Du moins était-il sûr de n’avoir pas pris deux photos l’une sur l’autre, car il avait eu la précaution de compter tout haut. Mais d’autres détails de l’opération demeuraient encore incertains. Par exemple, en cherchant dans le viseur l’image de la victime, sa main avait tremblé ; au point de déplacer l’axe de visée, il n’aurait su dire. Il fallait attendre que le rouleau fût développé. Le notaire tira de sa poche le cylindre rouge et le tint avec précaution dans le
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creux de ses deux mains. Son cœur se serra en pensant qu’un rayon de lumière sur la pellicule impressionnée suffirait à tout anéantir. Le crime était là, semblait-il, en promesse. Il sommeillait dans l’épaisseur du petit cylindre rouge comme il avait longtemps sommeillé dans son cerveau et dans sa chair. Me Marguet se demanda s’il avait en lui d’autres crimes, s’il se pouvait qu’un rayon de lumière les effaçât avant le temps, et il eut peur d’être tenté encore, de céder à d’autres appels. Déjà des figures de femmes rôdaient dans sa mémoire, déjà surgissait à son esprit l’ébauche d’un plan. Une minute, il se sentit perdu, la sueur lui vint au front, il avait froid, des mains molles de morte lui glaçaient le corps. Il était la mort elle-même. Une passion morne lui mettait au poing un couteau inlassable et minutieux. Alors, il ferma les yeux et se réfugia auprès de sa victime. Toute sanglante, elle venait à lui et il la plaignait, la berçait de paroles maternelles, lui souriait affectueusement. Son cœur fondit de tendresse, ses yeux se mouillèrent de larmes bienfaisantes. Détendu, rassuré, il put réfléchir à sa peur et chercher des armes contre la tentation
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possible. Il en est des crimes, pensait-il, un peu comme de la musique. Un chef-d’œuvre contient tous les autres et il suffit d’en avoir commis un seul pour disposer de toutes les symphonies. Avec une sorte de gratitude, il considéra son rouleau de pellicule qui allait lui permettre de revivre le crime plus complètement, d’en fixer certains points de détail dans une série d’images presque vivantes. Il eut un moment d’optimisme et ne douta même pas qu’il dût rentrer en possession de l’autre rouleau.
Alors se posa pour lui le problème de tirer ces photographies, car il n’avait pas de chambre noire et ne savait d’ailleurs pas développer. À moins de sacrifier une pièce du premier étage, il ne voyait guère que la mansarde du crime qui pût en faire office et il n’y devait pas songer avant longtemps. D’autre part, il ne serait jamais qu’un apprenti, un amateur qui risquerait de gâter la pellicule.
Le problème était si ardu que son optimisme ne tarda pas à tomber. Et brusquement, il fut pris de terreur en songeant que la veille, sa mère avait parlé d’un rendez-vous pris avec l’architecte dans
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l’un de ses immeubles pour le premier jour de la semaine. Il ne savait plus si elle avait dit lundi matin ou lundi après-midi. Nul doute qu’elle ne profitât de sa première sortie en ville pour faire développer le rouleau. Me Marguet quitta son cabinet par la porte qui avait accès dans le couloir et traversa la cour d’un pas tranquille, car le juge d’instruction et le brigadier étaient dans la mansarde. La maison où demeurait sa mère était située au fond de la rue Jacques-de-Molay, à une centaine de mètres de la sienne. Comme il s’engageait dans la rue, il s’entendit appeler d’une voix éclatante et confidentielle qui lui parut être, une seconde, celle de sa conscience. En réalité, c’était l’organiste qui l’invitait à venir le rejoindre au fond de la cave où il surveillait l’extérieur avec son périscope. M e Marguet eut d’abord un mouvement de mauvaise humeur puis, s’étant ravisé, il alla rendre visite à son voisin.
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