Le moulin de la Sourdine

Marcel Aymé · Chapitre 11 sur 18

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Le moulin de la Sourdine

Chapitre XI

 

À midi moins le quart la cloche sonnant, Buq, du fond de la classe où il était assis, se rua vers la porte avec une impétuosité, un fracas de ses semelles ferrées sur le plancher, qui indignèrent le professeur.

« Buquanant ! vous sortirez le dernier ! et pour vous apprendre à attendre le signal, vous serez collé jeudi matin. »

Buq s’arrêta à mi-chemin, dompté mais frémissant. Le professeur se donna une minute le spectacle de sa puissance et libéra les élèves. Malgré l’avertissement, Buq fut encore le premier à la porte et Antoine l’ayant rejoint, il l’entraîna courant jusque dans la rue. Là, ils se regardèrent avec émotion. Buq ayant été appelé pendant la récréation dans le bureau du surveillant général pour y répondre d’un retard de plus d’une heure, les deux amis n’avaient pu

 

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échanger une parole de toute la matinée. Antoine avait le visage fatigué par une nuit d’insomnie et de cauchemars, ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux. Il n’osa, le premier, aborder le sujet dont ils étaient pleins.

« Alors ? dit Buq. Tu sais ?

– Oui, Troussequin arrêté hier soir...

– C’est tout ce que tu sais ? s’écria Buq. Mais tu ne sais rien ! Tu ne sais donc pas qu’ils ont arrêté aussi Pierre Artevel, le frère de Marie-Louise ! Tu ne sais pas qu’ils l’ont arrêté pour avoir défendu Troussequin et qu’il va être condamné ? »

Antoine sentit le souffle lui manquer et n’eut pas la force de montrer quelque indignation. Tout à l’heure encore, il était décidé à se confier, à chercher auprès de Buq un appui, un conseil, mais cette arrestation d’un deuxième innocent qui touchait son ami de si près, lui liait la langue.

Il n’osait plus avouer à Buq une lâcheté qui venait d’atteindre Marie-Louise et chaque minute écoulée aggravait son silence. Tout en suivant le

 

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récit que lui faisait Buq de l’arrestation, il se révoltait contre l’importance qu’un hasard si mince lui avait donnée en cette affaire. Et il essayait de tricher en se répétant que la justice ne pouvait être suspendue au geste d’un enfant. Buq, mimant le combat de la rue de la Clé-d’Or, s’écriait avec l’exaltation de l’amour et de l’orgueil :

« Tu as vu l’autre soir, Marie-Louise, cette paire de claques qu’elle m’a envoyées ! Eh bien, représente-toi son frère, mais alors, lui, un homme. Six agents qu’ils étaient après lui, six ! il te les envoyait rouler par deux à la fois, et si Maillard n’était pas venu le prendre par derrière, ils n’en venaient jamais à bout ! »

Tant d’héroïsme au service de l’innocence tordit le cœur d’Antoine.

« Ce matin, j’ai été chez Marie-Louise, dit Buq. Elle était déjà partie en classe, mais j’ai vu sa mère, et c’est pourquoi j’étais en retard. »

Ils s’étaient arrêtés au bout de la rue de l’Herbe-Sèche et Buq, qui avait accompagné son ami jusque-là au prix d’un détour, entreprenait de

 

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raconter ce qu’il avait vu et entendu chez Artevel. Brusquement, Antoine lui serra la main et dit très vite, sans le regarder :

« Je m’en vais. Aujourd’hui je suis pressé. »

Et le laissant tout interdit, s’éloigna en courant vers l’avenue Raymond-Poincaré. La course lui fit du bien et, reprenant le pas, il put examiner la situation avec sang-froid. Même aggravée par le retard, elle restait d’une simplicité presque choquante. Il s’agissait tout bonnement, au prix d’une semonce, de faire éclater l’innocence de Troussequin. Antoine décida qu’il parlerait à son père tout à l’heure. En cheminant sur l’avenue, il l’aperçut justement dans la rue Belley, qui revenait de son bureau, et il s’avança à sa rencontre. Rigault ne manqua pas d’être surpris par cette attention et devint méfiant. D’habitude, à moins de se trouver nez à nez, ils rusaient l’un et l’autre pour n’avoir pas à faire le chemin ensemble.

Antoine se fortifiait dans sa résolution en répétant mentalement une phrase d’introduction. Lorsqu’ils furent en présence, Rigault examina

 

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son fils d’un air soupçonneux et, frappé de sa mauvaise mine, en fit l’observation :

« Tu es tout pâle et tu as les yeux cernés... Qu’est-ce que tu as ? »

Antoine allait parler, l’attitude de son père l’y encourageait, mais dans son émotion, il ne retrouva pas la phrase qu’il avait préparée et il se troubla. Rigault lui dit en haussant la voix, d’un ton accusateur :

« Tu as eu une mauvaise note ce matin, je parie ? »

Ainsi s’expliquaient la pâleur de son fils et sa prévenance insolite. Antoine, son élan coupé, sentit surgir entre eux l’inappréciable distance qu’il avait cru pouvoir oublier et se contracta dans un silence hostile.

« Je t’ai demandé, insista Rigault, si tu avais eu une mauvaise note en classe. Je crois avoir été clair. »

Antoine nia faiblement, entretenant le doute à plaisir dans l’esprit de son père.

« Tu ferais mieux de l’avouer franchement, dit

 

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celui-ci, mais avec toi, c’est toujours la même chose. Enfin, nous verrons... »

Ils n’échangèrent plus une parole jusqu’à la maison. Rigault était de mauvaise humeur. Dans la matinée, le bruit avait couru parmi les ouvriers que l’usine T.D.C. allait fermer ses portes. La nouvelle en était venue dans les bureaux où l’on s’était contenté de hausser les épaules. Il y avait bien peu de vraisemblance et pourtant le sous-directeur de l’usine, informé, avait démenti d’une manière évasive, ambiguë, qui pouvait laisser subsister un doute. Pour Rigault, il pensait qu’une maison où il travaillait depuis quinze ans ne pouvait pas disparaître, et son inquiétude était superficielle. Mais en cheminant à côté d’Antoine, il affectait par devers soi-même de prendre la menace au sérieux, pour la délectation amère de se dire que son fils choisissait justement, pour avoir une mauvaise note, le jour où le pain de la famille n’était plus assuré. Il oubliait volontairement les quarante-sept mille francs investis en valeurs d’État, la maison dont il était propriétaire, et les espérances de sa femme. « À la veille d’être sur le pavé, songeait-il, avec

 

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tant de soucis, et n’avoir pas seulement la consolation d’un enfant raisonnable qui comprenne tout ce qu’on fait pour lui. » Il s’excitait si bien qu’en arrivant à la maison, il fut choqué par le sourire accueillant de sa femme et lui jeta d’une voix sévère :

« L’usine est sur le point de fermer. Le chômage. »

De saisissement, Juliette pâlit et la voix lui manqua un moment. Elle se prit ensuite à pleurer et à gémir qu’un malheur n’arrive jamais seul, car la santé de sa mère lui donnait à craindre. Rigault, planté au milieu de la cuisine, était ennuyé. Il trouvait qu’il était allé un peu loin, et il hasarda avec un rire gêné :

« Ce n’est peut-être pas vrai... »

Comme il n’avait guère accoutumé sa famille à des gamineries, on pensa qu’il voulait rassurer à tout prix. Le déjeuner se traîna dans la consternation. Antoine n’était pas moins effrayé que sa mère et ne pensait plus au crime. Depuis sa petite enfance, il n’entendait jamais parler du travail du père, du fardeau de ses soucis et de la

 

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peine qu’il avait à les faire vivre tous, sans avoir le sentiment d’être coupable. Pour lui, le péché originel était de coûter de l’argent à sa famille. Le père sans travail, son péché prenait soudain des proportions monstrueuses, et il avait honte de manger, d’exister, il lui semblait dérober sa nourriture et l’air qu’il respirait.

Rigault aurait souhaité détromper sa famille, mais faute d’être compris à demi-mot, il lui fallait s’infliger un démenti laborieux. Il aima mieux attendre. Ce soir, il rapporterait une bonne nouvelle. Après tout, sa femme et son fils ne mourraient pas de se morfondre un après-midi. Néanmoins, à la fin du repas, il eut besoin d’être très bon, et prononça des paroles touchantes sur le sort de Troussequin.

« Un assassin n’est qu’un assassin, dit-il, mais je suis peiné quand même, en pensant qu’il sera condamné à mort.

– Ce n’est pas lui qui a tué la bonne », affirma Antoine d’une voix presque paisible.

À l’évocation de la mort de l’innocent, les mots lui étaient venus naturellement, et il

 

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s’étonnait d’avoir pu hésiter un instant à proclamer la vérité. Les parents buvaient le café sans prendre garde à ses paroles. Il reprit avec un commencement d’impatience :

« Ce n’est pas Troussequin qui a tué la bonne. C’est le notaire.

– Qu’est-ce que tu racontes ? demanda Rigault sur le ton de la curiosité hostile.

– Je raconte ce que j’ai vu. Samedi, à cinq heures, j’étais avec Buquanant au-dessus du clocher et une voisine à lui. Pendant qu’ils se battaient, je regardais en bas, et j’ai vu le notaire à la fenêtre de la mansarde. Je l’ai reconnu aussi bien que si je l’avais rencontré dans la rue, et je suis sûr aussi d’avoir reconnu la mansarde. On ne peut pas se tromper. De ce côté-là, il n’y a qu’une mansarde. »

Du premier coup, sa mère ne saisit pas le lien entre la culpabilité du notaire et sa présence à la fenêtre de la mansarde. Rigault l’entrevit, mais pressentant l’importance de l’affaire, il n’eut point d’empressement à comprendre. En face de cette volonté d’inertie, Antoine éprouva un

 

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sentiment d’inquiétude, presque de malaise. Depuis la veille, il avait longuement caressé le mot de Vérité, l’accommodant avec des épithètes explosives telles que fulgurante, effroyable, et la placidité du père le déconcertait.

« Puisque le notaire était dans la mansarde à cinq heures, insista-t-il, c’est lui qui a tué la bonne. »

Rigault mesura cette fois toute la portée de l’accusation et ne douta d’ailleurs pas un instant que son fils ne dît la vérité. Il feignit pourtant l’incrédulité, sans raison utile, à seule fin de gagner du temps.

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ? dit-il, où as-tu été pêcher ça ? »

Mais le regard sévère d’Antoine lui en imposa et il ajouta :

« J’ai peut-être mal compris. Voyons, explique-toi clairement. »

Antoine, avec plus de détails, recommença son récit, de temps à autre marquant un silence pour s’assurer qu’il était bien suivi. Il prévint certaines

 

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objections de Rigault, notamment sur la difficulté de reconnaître le notaire du haut du clocher. La maison du crime était toute proche de la cathédrale et du reste, le gilet du notaire, sa barbe noire, sa calvitie, l’auraient désigné sûrement à une distance beaucoup plus grande.

« Et pour l’heure, conclut-il, je n’ai pas pu me tromper. Cinq heures sonnaient justement au clocher. C’est ce qui m’a fait dire à Buquanant qu’il fallait s’en aller. »

Rigault, convaincu, ne disputa point. Il chercha le regard de sa femme mais n’y trouva pas le reflet de sa propre inquiétude. Juliette semblait plutôt passionnée au côté romanesque de l’aventure. Il resta longtemps silencieux, jouant à faire rouler une goutte de café au fond de son verre. L’idée lui vint d’embarrasser Antoine en s’étonnant de ce qu’il n’eût pas livré plus tôt son secret, mais un scrupule honorable l’empêcha. L’effroi et l’hésitation qui avaient dû torturer cet enfant, déjà il les sentait se lever en lui. Pour l’instant, son devoir lui apparaissait clairement, mais il le trouvait lourd, et le premier mot qu’il

 

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dit à Antoine fut pour exprimer un regret.

« Tu avais bien besoin de monter au clocher ! au lieu de rester à la maison tranquillement... »

Sa femme fit observer qu’ayant été absente tout l’après-midi de samedi, elle n’avait pu l’informer du retard d’Antoine. Mais Rigault avait l’esprit ailleurs. Au bout d’un moment, il demanda :

« Est-ce que tu as mis Buquanant ou quelqu’un d’autre au courant ?

– Non, je n’en ai parlé à personne.

– Eh bien, n’en parle pas. Toi non plus, Juliette. Pour le cas où ça gênerait l’enquête, il vaut mieux n’en pas parler. Je vais faire le nécessaire. »

Il se leva et prit le chemin de la ville, en avance d’une demi-heure sur l’horaire habituel. Antoine alla jusqu’à la fenêtre et d’un regard fervent le suivit à travers le jardin. Le père marchait d’un grand pas résolu, et son chapeau melon baignait dans une lumière redoutable. Lorsqu’il disparut sur la route, Antoine était si

 

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ému qu’il alla pleurer dans les bras de sa mère.

Au pont du chemin de fer, Rigault s’arrêta une seconde pour regarder filer un train et repartit d’une allure plus pressée. Sur la route sèche, son pas avait une sonorité inexorable qui le flattait. Il regrettait confusément que le commissariat de police ne fût pas au bout du monde, ce qui lui aurait permis de ne l’atteindre jamais et de marcher sans fin pour le triomphe de la justice. La défense de l’innocent lui apparaissait en général, comme la plus belle des entreprises, mais la délivrance de Troussequin le contrariait. Certes, le prisonnier changerait de sentiment à son égard en apprenant qu’il lui devait son salut, mais sa gratitude, sûrement indiscrète, ne serait pas moins encombrante que son inimitié. Alertés par ce coup de théâtre, les journalistes allaient interviewer Troussequin qui ne tarirait pas sur son vieil ami Fabien Rigault et sur le temps de leur intimité de la Malleboine. Il fallait s’attendre à un couplet attendri sur son père le raccommodeur de porcelaine, Rigault Rigodon ; trop heureux si, dans un moment de joie et d’alcool, il ne livrait pas à ces journalistes

 

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affamés de pittoresque l’histoire impie de la pissée du Rond-Point. Ce serait, dans la ville, un éclat de rire, et au bureau, une source intarissable de plaisanteries et de sous-entendus facétieux. Le directeur lui-même ne manquerait pas d’être informé. Ces perspectives lui gâtaient sa fierté et son allégresse de justicier, mais ne refroidissaient pas son zèle. En arrivant à la rue Belley qu’il prenait d’habitude pour se rendre à l’usine, il n’eut pas une hésitation et sans ralentir, poussa son chemin sur l’avenue Raymond-Poincaré. Toutefois, il avait la gorge serrée. Ce qui l’effrayait encore, et non moins que la gratitude intempérante de Troussequin, c’était d’accuser un notaire. Il avait beau entraîner son esprit à cette évidence que les notaires appartiennent à l’espèce humaine et sont exposés comme tels à toutes ses faiblesses, il lui semblait absurde que Me Marguet fût coupable. En admettant même qu’il eût assassiné, il y avait peut-être à ce crime des raisons qui dépassaient le mécanisme grossier de la justice. Les desseins des notaires sont impénétrables. Lui-même avait-il le droit de changer ainsi le cours des événements ?

 

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L’homme de bien doit éviter de remettre en question ce que l’opinion publique a pu consacrer sans inconvénient. D’ailleurs, l’acte de justice auquel le condamnait sa conscience était dangereux. Il se pouvait, en effet, que le témoignage d’un enfant de douze ans ne suffît pas à accabler le notaire, et Rigault se verrait alors reprocher d’avoir jeté la suspicion sur un personnage non seulement honorable, mais important. On expliquerait son attitude par le désir de sauver un ami d’enfance.

En quittant l’avenue Raymond-Poincaré, Rigault commençait à avoir besoin d’héroïsme. Rue de l’Herbe-Sèche, il rencontra Philippon, le maire, qui devisait avec le préfet, l’adjoint et le propriétaire des Magasins Neufs, président de la philharmonie. Au salut qu’il destinait à Philippon, les quatre hommes, y compris le préfet, répondirent par un coup de chapeau, appuyé d’un regard déférent. Rigault sentit pousser des basques à son veston, des basques d’une bonne étoffe bourgeoise, qui l’invitaient à la prudence et le tiraient en arrière. Il lui semblait être investi de la confiance de ces quatre

 

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notables, associé à leur vigilant complot pour le bien de la cité, et il se demanda sans détour s’il convenait à un homme de bonnes mœurs, d’aller déchaîner un scandale dont nul ne pouvait prévoir les conséquences. Troussequin n’était pas coupable à la lettre, mais déjà condamné pour une première tentative de viol, il aurait pu, en somme, commettre le crime de la rue Jacques-de-Molay. Sa condamnation ne serait, à tout prendre, qu’une mesure préventive.

Rigault, le pas mou, se disposait néanmoins à faire son devoir. En débouchant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, il aperçut de loin le père d’Artevel, sortant du commissariat et devisant avec Charlasse sur le pas de la porte. Le jeune agent parlait en baissant la tête et Artevel répondait sans le regarder. Rigault ne pouvait se dérober, en entrant au commissariat, à l’obligation d’adresser la parole à cet homme dont il avait été le voisin pendant près de vingt ans. L’idée qu’Artevel allait le tutoyer et lui parler peut-être de son père découragea sa bonne volonté. Il préféra rester sous le charme du salut des quatre notables, et après avoir fait le tour de

 

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la place, honteux et bourrelé de remords, il prit le chemin de l’usine.

Cependant, les quatre notables s’étaient séparés et Philippon accompagnait le préfet jusqu’à la préfecture. Ils s’entretenaient de l’élection qu’ils préparaient ensemble et le maire ne dissimulait pas son ravissement.

« Croyez-vous, hein, quelle chance nous avons eue dans cette affaire Troussequin ! l’absence de Fouchard est vraiment providentielle. Il faut reconnaître qu’il a un réel talent d’avocat et s’il avait été là, nul doute qu’il aurait défendu l’assassin... Quelle publicité c’était pour lui ! »

Le préfet paraissait moins enthousiaste et l’écoutait assez froidement.

« Évidemment, dit-il, c’est une chance, mais je crains que Fouchard, avant peu, n’ait l’occasion de remporter un joli succès.

– Comment ça ? fit le maire.

– Et un succès contre vous, ce qui serait assez fâcheux. J’ai appris ce matin, et on a d’ailleurs tenu à me le faire savoir, que le bruit courait

 

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parmi les ouvriers et déjà même dans la ville, de la fermeture prochaine des usine T.D.C.

– Un faux bruit...

– Oui, un faux bruit, mais lancé par les soins de la direction. Nous en aurons d’autres nouvelles... Avez-vous lu le récit de la première enquête sur le crime ? Il y est rapporté que vendredi soir, Me Marguet a rencontré Troussequin chez M. Butillat, le propriétaire du terrain de la rue Jouffroy. Je suppose qu’il avait une mission précise pour se rendre chez ce bonhomme qui habite au bout de la ville, et quand je vous aurai dit qu’un quart d’heure plus tard, M e Marguet entrait à l’usine T.D.C., vous pourrez conclure.

– Soyez tranquille, riposta Philippon. Le vieux a sûrement refusé, comme il a toujours refusé. »

Le préfet sourit en songeant qu’il avait été beaucoup plus habile que Philippon à débrouiller l’affaire, et il poursuivit :

« Je suis également persuadé que ce monsieur Butillat a refusé de vendre son terrain aux usines

 

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T.D.C. Mais, si par hasard il avait accepté, ç’aurait été ennuyeux, n’est-ce pas ?

– Bien sûr, accorda le maire. Exproprier les usines T.D.C., ça pourrait devenir une affaire gênante, et même impossible.

– Vous êtes de mon avis, fit observer le préfet. Vous pensez, vous aussi, qu’on est tenu avec une entreprise de cette importance, à certains ménagements, non pas parce qu’elle est puissante, mais bien parce que ses intérêts se confondent avec ceux de vos administrés. Nous aurons l’occasion d’en reparler. Mais vous saisissez le lien entre l’échec des usines T.D.C. dans leur tentative d’achat et le bruit de fermeture qui a couru ce matin... et qui court encore. »

Philippon n’osa pas avouer qu’il n’en saisissait rien et crut s’en tirer par un ricanement nasal. Le préfet ne fut pas dupe, mais feignit de croire qu’il avait compris, pour s’amuser de son embarras.

« C’est très ennuyeux pour vous », dit-il simplement.

 

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Le maire attendit en vain les commentaires qui auraient pu l’éclairer et finit par demander : « Au fait, comment voyez-vous les choses ?

– Mon Dieu, tout cela me paraît assez clair, répondit le préfet. On fait courir le bruit de la fermeture, au besoin on prend quelques mesures propres à augmenter l’inquiétude de la population, et quand la panique s’est emparée des esprits, on n’a plus qu’à attendre un coup de téléphone de la préfecture. Voilà.

– Et alors ?

– Alors ? Je demande à la direction s’il est vrai que les usines T.D.C. vont jeter neuf cents ouvriers sur le pavé. On me répond qu’il sera fait l’impossible pour conjurer la catastrophe, mais qu’elle paraît malheureusement inévitable à moins d’une circonstance heureuse... par exemple l’acquisition du terrain Butillat... Pour ça, il faudrait que la ville abandonne son projet d’expropriation, c’est-à-dire que le conseil municipal se rallie au point de vue de Fouchard qui ne veut pas entendre parler de ce terrain pour la ville...

 

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– Mais c’est du chantage ! s’indigna Philippon. Nous n’allons pas nous laisser manœuvrer...

– C’est probablement du chantage, mais ce n’est pas sûr. Il est possible que la crise en les obligeant à supprimer certains établissements au bénéfice des plus importants, leur fasse une nécessité d’acquérir le terrain Butillat. Serez-vous résolu, en leur coupant l’herbe sous le pied, à courir le risque de voir l’usine quitter la ville ? Toute la question est là. Pour moi, je ne vous cache pas qu’à première vue, la situation me paraît commander la prudence. Voyez-vous que par l’entêtement du conseil municipal, l’usine vienne à fermer ses portes ? Je ne sais pas trop comment vous feriez pour garder la mairie l’année prochaine... Les chômeurs pourraient bien avoir un peu de rancune... »

Le visage tourmenté et apoplectique, Philippon semblait chercher une issue au dilemme.

« C’est immoral, gémit-il. Vous ne trouvez pas que c’est immoral ? »

 

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Le préfet approuva contre sa conviction intime, parce qu’il tenait à ne pas déplaire à Philippon. En réalité, il ne voyait rien d’immoral en toute cette affaire et n’incriminait même pas la haute direction des usines T.D.C. Au contraire, il était frappé du peu d’importance qu’avait l’élément dirigeant. Tout se passait comme si les usines avaient été poussées par une nécessité organique ne devant rien à la direction. Et l’achat du terrain de la rue Jouffroy servait l’intérêt général, on ne pouvait le nier.

« Si seulement je pouvais savoir ce qu’il y a de vrai, ragea Philippon, et si la fermeture de l’usine dépend vraiment de l’acquisition du terrain Butillat.

– Je ne vois pas trop comment nous pourrions le savoir, dit le préfet. Sauf le directeur, personne n’en sait rien... Me Marguet, peut-être, mais comme il est lié par le secret professionnel, autant dire qu’il ne compte pas. »

 

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