Le Roman d’un spahi

Pierre Loti · Chapitre 23 sur 50

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Le Roman d’un spahi

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– Jean, dit-il un jour très doucement… Jean, vous savez, cette femme… si cela peut vous calmer, que je vous le dise, je vous donne ma parole d’honneur que je ne l’ai pas revue… depuis cette nuit que vous vous rappelez. Il y a bien des choses, voyez-vous, que vous ne savez pas encore, mon cher Jean ; plus tard, vous comprendrez, vous aussi, qu’il ne faut pas se faire autant de chagrin pour si peu. – D’ailleurs pour ce qui est de cette femme, je veux vous faire aussi le serment de ne la revoir jamais…

Ce fut entre eux la seule allusion faite à Cora, et cette promesse, en effet, calma Jean.

Oh ! oui, il comprenait bien maintenant, le pauvre spahi, qu’il devait y avoir beaucoup de choses qu’il ne savait pas encore ; qu’il devait y avoir, – à l’usage sans doute des gens d’un monde plus avancé que le sien, – des perversités tranquilles et raffinées qui dépassaient son imagination. Peu à peu pourtant il se mettait à aimer cet ami qu’il ne pouvait comprendre, – qui était doux après avoir été cynique, – qui envisageait toute chose avec un calme, une aisance inexplicables, et qui venait lui offrir sa protection d’officier comme compensation des angoisses qu’il lui avait causées.

Mais lui n’avait que faire des protections ; ni l’avancement ni rien ne le touchait plus ; son cœur, encore bien jeune, était tout rempli de l’amertume de ce premier désespoir.

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XXI

C’était chez dame Virginie-Scolastique (les missionnaires ont quelquefois pour leurs néophytes de ces noms qui sont des trouvailles). Une heure de la nuit ; le cabaret était grand et sombre ; il était, comme d’ordinaire les mauvais lieux, fermé par d’épaisses portes garnies de fer.

 

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Une petite lampe fétide éclairait un amas confus de choses, qui grouillaient péniblement dans l’atmosphère épaissie ; des vestes rouges et des nudités de chair noire, des enlacements étranges ; sur les tables, par terre, des verres brisés avec des bouteilles brisées ; des bonnets rouges et des boubous de nègre, traînant avec des sabres de spahi, dans des mares de bière et d’alcool.

Dans le bouge, il régnait une température d’étuve, une chaleur à rendre fou, avec des fumées noires ou laiteuses, des odeurs d’absinthe, de musc, d’épices, de soumaré et de sueur nègre.

La fête avait dû être joyeuse, et bruyante surtout ; à présent, c’était fini, – finis les chants et le tapage ; – c’était la période d’affaissement, l’abrutissement après boire. Les spahis étaient là, les uns, l’œil morne, le front tombant sur la table, avec des sourires bêtes ; d’autres, encore dignes, se raidissant contre l’ivresse, relevant la tête quand même ; de belles figures aux traits énergiques dont l’œil éteint restait grave, avec je ne sais quelle expression de tristesse et d’écœurement.

Parmi eux, pêle-mêle, répartis au hasard, il y avait toute la séquelle de Virginie-Scolastique : des petites négresses de douze ans, et aussi des petits garçons !

Et, au dehors en prêtant l’oreille, on eût pu entendre dans le lointain le cri des chacals rôdant autour de ce cimetière de Sorr, où plusieurs de ceux qui étaient là avaient leur place déjà marquée sous le sable.

Dame Virginie, cuivrée et lippue, ses cheveux crépus dans un madras rouge, – ivre elle aussi, – épongeait du sang sur une tête blonde. Un grand spahi, à la figure jeune et rose, aux cheveux dorés comme les blés mûrs, était là étendu sans connaissance, avec une fente à la tête, et dame Virginie, aidée d’une goton noire, plus ivre qu’elle, épongeait avec de l’eau fraîche et des compresses

 

- 41 - vinaigrées. Ce n’était pas par sensibilité, oh ! non, mais par crainte de la police. Elle était vraiment inquiète, Virginie-Scolastique : le sang coulait toujours, il avait rempli tout un plat, il ne s’arrêtait pas, et la peur la dégrisait, la vieille…

Jean était assis dans un coin, le plus ivre de tous, mais raide sur son banc, l’œil fixe et vitré. C’était lui qui avait fait cette blessure, avec un loquet de fer arraché crispée à une porte, et il tenait encore ce loquet dans sa main crispée, inconsciente du coup qu’elle avait porté.

………………………

Depuis un mois qu’il était guéri, on le voyait chaque soir traîner dans les bouges, au premier rang des débraillés et des ivres, s’essayant à de grands airs cyniques et débauchés. Il y avait encore beaucoup d’enfantillage dans son cas ; mais c’est égal, il avait parcouru un chemin terrible, depuis ce mois de souffrance.

Il avait dévoré des romans où tout était nouveau pour son imagination, et il s’en était assimilé les extravagances malsaines. Et puis il avait parcouru le cercle des conquêtes faciles de Saint-Louis, mulâtresses ou blanches, dont sa beauté lui avait assuré la possession sans résistance.

Et puis surtout il s’était mis à boire !…

Oh ! vous qui vivez de la vie régulière de la famille, assis paisiblement chaque jour au foyer, ne jugez jamais les marins, les spahis, ceux que leur destinée a jetés, avec des natures ardentes, dans des conditions d’existence anormales, sur la grande mer ou dans les lointains pays du soleil, au milieu de privations inouïes, de convoitises, d’influences que vous ignorez. Ne jugez pas ces exilés ou ces errants, dont les souffrances, les joies, les impressions tourmentées vous sont inconnues,

Donc, Jean s’était mis à boire, et il buvait plus que les autres, il buvait effroyablement.

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– Comment peut-il faire, disait-on autour de lui, lui qui n’en a pas l’habitude ?

C’était justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, que sa tête était plus forte, et que, pour le moment, il pouvait absorber davantage. Et cela le posait bien aux yeux de ses camarades.

Par exemple, il était resté presque chaste, le pauvre Jean, malgré ses airs débraillés de grand enfant sauvage. Il n’avait pu se faire à l’ignoble prostitution noire, et, quand les pensionnaires de dame Virginie égaraient leurs mains sur lui, il les écartait du bout de sa cravache comme des animaux immondes, et les malheureuses petites créatures le considéraient comme une sorte d’homme-fétiche, dont elles n’approchaient plus.

Mais il était méchant quand il avait bu, il était terrible, avec sa tête perdue et sa grande force physique déchaînée. Il avait frappé tout à l’heure pour une phrase moqueuse jetée au hasard sur ses amours, et puis il ne s’en souvenait plus, et restait là immobile, le regard atone, tenant toujours en main son loquet de porte sanglant.

………………………

Tout à coup son œil jeta un éclair ; c’était à la vieille qu’il en voulait maintenant, sans motif connu, pris d’une rage insensée d’homme ivre, et il se levait à demi, furieux et menaçant. Elle poussa un cri rauque, la vieille, elle eut une minute d’épouvante horrible :

– Tenez-le ! gémit-elle, aux êtres inertes qui dormaient déjà sous les tables…

Quelques têtes se soulevèrent, des mains molles, sans force, essayèrent de retenir Jean par sa veste. Le secours n’était pas efficace…

 

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