Le Roman d’un spahi

Pierre Loti · Chapitre 45 sur 50

Pages du PDF

Le Roman d’un spahi

XXI ............................................................................................ 110

Toute cette terre d’Afrique est couverte d’une vapeur de mort, l’horizon est déjà vague et sombre.

Là-bas, derrière lui, c’est l’intérieur mystérieux qui le faisait rêver autrefois… à présent il n’est plus rien jusqu’à Podor ou Médine, jusqu’à la terre de Galam, ou jusqu’à la mystérieuse Tombouctou, rien qu’il désire voir.

Toutes ces tristesses, tous ces étouffements, il les connaît ou il les devine. Sa pensée est ailleurs maintenant, – et tout ce pays à la fin lui fait peur.

Il ne désire plus que se dégager de tous ces cauchemars, – s’en aller, – partir à tout prix !

………………………

De grands bergers africains à tête farouche passent, chassant devant eux, vers les villages, leurs maigres troupeaux de bœufs bossus.

Cette image du soleil que la Bible eût appelée un signe du ciel disparaît lentement, comme un pâle météore. Voici la nuit. Tout s’assombrit dans la vapeur malsaine, et le silence se fait profond… Sous le grand arbre, c’est comme un temple.

Et Jean songe à sa chaumière à cette heure des soirs d’été, – et à sa vieille mère, et à sa fiancée, – et il lui semble que tout est fini, – il rêve qu’il est mort, et qu’il ne les reverra plus…

………………………

 

XXI

Le sort en était jeté maintenant, il fallait suivre sa destination.

 

- 110 -

Deux jours après, Jean s’embarqua, à la place de son ami, sur un petit bâtiment de la marine de guerre, pour se rendre au poste lointain de Gadiangué, dans l’Ouankarah. On envoyait un peu de monde et de munitions pour renforcer ce poste perdu. Dans le pays d’alentour, les affaires s’embrouillaient, les caravanes ne passaient plus ; il y avait ces démêlés d’intérêts nègres, entre peuplades rapaces, entre rois pillards. Et l’on pensait que cela finirait avec l’hivernage, et, dans trois ou quatre mois, au retour, suivant la promesse faite au spahi Boyer par le gouverneur de Gorée, Jean serait de nouveau dirigé sur Saint-Louis et terminerait là son temps de service.

Il y avait beaucoup de monde entassé sur ce petit bateau. Il y avait d’abord Fatou, qui avait réussi à se faire admettre, à force de persistance et de ruse, en passant pour la femme d’un tirailleur noir. Elle était là, elle suivait, avec ses quatre calebasses et tout son bagage.

Il y avait une dizaine de spahis de la garnison de Gorée, qu’on envoyait camper pour une saison dans cet exil. Et puis une vingtaine de tirailleurs indigènes, qui traînaient après eux toute leur famille.

Ils emmenaient, ceux-ci, une smalah curieuse : plusieurs femmes pour chacun et plusieurs enfants ; comme provisions de bouche, du mil dans des calebasses ; puis les vêtements, le ménage, – toujours dans des calebasses ; – en outre, des amulettes par monceaux, et une foule d’animaux domestiques.

Au départ, c’était à bord une grande agitation et un grand encombrement. A première vue, on se disait que jamais on ne se dépêtrerait de tant de monde et de tant d’objets.

Erreur cependant ; après une heure de route, tout était merveilleusement tassé et immobile. Les négresses passagères dormaient à terre sur le pont, roulées dans leurs pagnes, aussi serrées et aussi tranquilles que des poissons dans une boîte de

 

- 111 - conserves, et le navire filait doucement vers le sud, s’enfonçant peu à peu dans des régions de plus en plus chaudes et bleues.