Le Roman d’un spahi
Deuxième Partie ............................................................. 63
DEUXIÈME PARTIE
I
Trois ans avaient passé…
Trois fois étaient revenus le printemps terrible et l’hivernage, trois fois, la saison de la soif avec les nuits froides et le vent du désert…
…Jean dormait, étendu sur son tara, dans son logis blanc de la maison de Sambat-Hamet ; – son laobé jaune était couché près de lui, – les pattes de devant allongées, le museau tendu sur les pattes, la langue pendante et altérée, – immobile, avec les yeux ouverts, – ayant l’attitude et l’expression des chacals hiératiques dans les temples égyptiens…
Et Fatou-gaye était aux pieds de Jean, par terre.
Midi, l’heure silencieuse de la sieste… Il faisait chaud, chaud, étrangement chaud… Rappelez-vous les midis écrasants de juillet, et imaginez beaucoup plus de chaleur encore et plus de lumière… – C’était une journée de décembre. Le vent du désert soufflait tout doucement, avec sa régularité inévitable de chaque jour. – Et tout était desséché et mort. – Et sur ce sable, ce vent traçait à l’infini des milliers et des milliers de petites stries ondulées, mouvantes, qui étaient comme les vagues minuscules de la grande mer-sans-eau…
………………………
Fatou-gaye était couchée sur le ventre, appuyée sur ses coudes ; elle avait le torse nu, – costume d’intérieur, – et son dos poli se relevait en courbe gracieuse, depuis ses reins cambrés jusqu’à l’extraordinaire édifice d’ambre et de corail qui composait sa coiffure.
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Autour de la case de Samba-Hamet, du silence, d’imperceptibles bruissements de lézards ou de moucherons, – des éblouissements de sable…
Et, le menton reposant dans ses deux mains, Fatou à moitié endormie chantait tout bas. Elle chantait des airs que jamais nulle part elle n’avait entendus, mais que pourtant elle ne composait pas. C’étaient sa rêverie énervée, son assoupissement voluptueux qui se traduisaient d’eux-mêmes en sons de musique, somnolents et bizarres – action réflexe ; – effet produit sur son cerveau de petite fille noire par tout cet accablement des choses, – qui débordait sous forme de chant…
Oh ! dans cette sonorité de midi, dans ce demi-sommeil fébrile de la sieste, – comme vibre et pleure un chant vague, inconscient, résultat des choses, – paraphrase du silence et de la chaleur, – de la solitude et de l’exil !
………………………
…Entre Jean et Fatou la paix est faite. – Jean a pardonné, comme toujours, – l’histoire des khâliss et des boucles d’oreilles en or de Galam est absolument finie.
L’argent est trouvé d’ailleurs, et parti pour la France. – C’est Nyaor qui l’a prêté – en grosses pièces blanches à effigies fort anciennes qu’il tenait, avec beaucoup d’autres, enfermées dans un coffre de cuivre. – On les lui rendra quand on pourra ; – c’est une préoccupation pour Jean, il est vrai, – mais, au moins, ses chers vieux parents qui avaient compté sur lui n’en manqueront pas et seront tranquilles.
Le reste est secondaire.
Endormi sur son tara, avec son esclave couchée à ses pieds, Jean a je ne sais quelle nonchalance superbe, quel faux air de
- 64 - prince arabe. – Plus rien du petit montagnard des Cévennes. – Il a pris quelque chose de la majesté pauvre des fils de la tente.
Ces trois années de Sénégal, qui ont fauché deçà et delà dans les rangs des spahis, l’ont épargné lui. – Il a beaucoup bruni seulement, mais sa force s’est développée, ses traits se sont épurés, accentués encore dans tout ce qu’ils avaient de fin et de beau…
Une sorte d’atonie morale, des périodes d’indifférence et d’oubli, une sorte de sommeil du cœur avec, tout à coup, des réveils de souffrance, c’est là tout ce que ces trois années ont pu faire. Le climat du Sénégal n’a pas eu autrement prise sur sa nature puissante.
Il est devenu peu à peu un soldat modèle, ponctuel, vigilant et brave. Et pourtant il n’a encore sur sa manche que de modestes galons de laine. Les galons dorés de maréchal des logis qu’on a souvent fait briller à ses yeux lui ont toujours été refusés. Pas de protecteurs, d’abord, et puis surtout, oh ! scandale, vivre avec une femme noire !…
S’enivrer, faire tapage, se faire rapporter la tête fendue, donner la nuit dans les rues, étant gris, des coups de sabre aux passants, traîner dans tous les bouges, user de toutes les prostitutions, tout cela est fort bien. – Mais avoir, pour soi tout seul, détourné du sentier de la vertu une petite captive de bonne maison, munie du sacrement du baptême, – voilà qui ne saurait être admis…
Sur ce sujet-là, Jean avait autrefois reçu de ses chefs des admonestations très violentes, avec des menaces terribles et des injures. – Devant l’orage, il avait découvert sa tête fière, et puis il avait écouté avec le stoïcisme commandé par la discipline, dissimulant, sous un certain air de contrition, l’envie folle qui le prenait de se servir de sa cravache. – Mais, après, il n’en avait fait ni plus ni moins…
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Un peu plus de dissimulation peut-être pendant quelques jours, – mais il avait gardé Fatou.
Ce qui se passait dans son cœur au sujet de cette petite créature était si compliqué, que de plus habiles que lui eussent perdu leur peine en cherchant à s’y reconnaître. – Lui s’abandonnait sans comprendre, comme à un charme perfide d’amulette. Il était sans force pour se séparer d’elle. Les voiles s’épaississaient peu à peu sur son passé et ses souvenirs ; il se laissait maintenant conduire sans résistance où le menait son cœur troublé, indécis, dévoyé par la séparation et l’exil…
…Et, tous les jours, tous les jours, ce soleil !…
Tous les matins, le voir se lever avec une régularité inexorable, à la même heure, sans nuages et sans fraîcheur, ce large soleil jaune ou rouge, que les horizons plats permettaient de voir surgir tout d’en bas comme sur la mer, et qui, à peine levé, commençait à envoyer à la tête, aux tempes, l’impression pénible et lourde de son flamboiement.
………………………
Il y avait deux ans que Jean et Fatou habitaient ensemble la maison de Samba-Hamet Au quartier des spahis, on avait fini, de guerre lasse, par admettre ce qu’on n’avait pu empêcher. – Jean Peyral, en somme, était un spahi exemplaire ; seulement il était bien entendu qu’à perpétuité il resterait voué à ses modestes galon, de laine, qu’il n’irait jamais plus loin.
Fatou, dans la maison de Cora, était captive et non esclave, distinction essentielle établie par les règlements de la colonie, et que de très bonne heure elle avait saisie. – Captive, elle avait le droit de s’en aller, bien qu’on n’eût pas celui de la chasser. – Mais, une fois dehors de sa propre volonté, elle était libre, – et elle avait usé de ce droit-là.
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En outre, elle était baptisée, et c’était une liberté de plus. Dans sa petite tête, rusée comme celle d’un jeune singe, tout cela était bien entré et bien compris. Pour une femme qui n’a pas abjuré la religion du Maghreb, se donner à un homme blanc est une action ignominieuse, punie par toutes les huées publiques. – Mais pour Fatou, ce préjugé terrible n’existait plus.
Il est vrai que ses pareilles quelquefois l’appelaient : Keffir ! – et cela lui était sensible, à la singulière petite. – Quand elle voyait arriver de l’intérieur ces bandes de Khassonkés qu’elle reconnaissait de loin à leur haute coiffure, elle accourait, intimidée et émue, tournant autour de ces grands hommes à crinière, cherchant à engager la conversation dans la langue aimée du pays… (Les nègres ont l’amour du village, de la tribu, du coin du sol où ils sont nés.) – Et quelquefois, sur un mot d’une méchante petite compagne, les hommes noirs du pays khassonké détournaient la tête avec mépris, en lui jetant avec un sourire et un plissement de lèvres intraduisibles, ce mot de keffir (infidèle), qui est le roumi des Algériens, ou le giaour des Orientaux.
– Alors elle s’en allait, honteuse et le cœur gros, la petite Fatou…
Mais, tout de même, elle aimait encore mieux être keffir, et posséder Jean…
………………………
…Pauvre Jean, dors bien longtemps sur ton tara léger, que ce repos du jour, ce sommeil lourd et sans rêve se prolonge encore, car l’instant du réveil est sombre !…
Oh ! ce réveil, après l’engourdissement du sommeil de midi, – d’où provenait-elle cette lucidité étrange, qui faisait de cet instant une épouvante ?…
Les idées s’éveillaient, tristes, confuses d’abord, dépareillées, désassorties ; c’étaient, au début des conceptions ténébreuses,
- 67 - pleines de mystère, comme des traces d’une existence antérieure à celle de ce monde… Puis, tout à coup, des conceptions plus nettes, d’une netteté navrante ; des souvenirs radieux d’autrefois, impressions d’enfance reparaissant, s’éclairant comme du fond d’un passé irrévocable ; souvenirs des chaumières ; des Cévennes les soirs d’été, se mêlant à des bruissements de sauterelles d’Afrique ; angoisse des séparations, du bonheur perdu ; synthèse rapide, navrante, de toute l’existence ; les choses de la vie vues par en dessous avec leurs aspects d’outre-tombe ; – l’autre côté de ce qui est, l’envers du monde…
…Surtout dans ces moments-là, il semblait qu il eût conscience de la marche rapide et inexorable du temps, que l’atonie de son esprit ne lui permettait pas habituellement de saisir… Il s’éveillait, entendant contre le tara sonore le faible bruit du battement des artères de son front, et il lui semblait entendre les pulsations du temps, les battements d’une grande horloge mystérieuse de l’éternité, et il sentait le temps s’envoler, filer, filer avec une vitesse de chose qui tombe dans le vide, et sa vie s’écouler avec lui sans qu’il pût la retenir…
…Et il se relevait brusquement, s’éveillant tout à fait, avec une envie folle de partir, une rage de désespoir en présence de ces années qui le séparaient encore du retour.
………………………
Fatou-gaye comprenait vaguement que ce réveil était un instant dangereux, un instant critique où l’homme blanc lui échappait. Aussi elle guettait ce réveil, et quand elle voyait Jean ouvrir ses yeux mélancoliques, et puis se redresser tout à coup le regard effaré, vite elle s’approchait, à genoux pour le servir, ou bien elle lui passait autour du cou ses bras souples :
– Qu’as-tu, mon blanc ?… disait-elle, d’une voix qu’elle faisait douce et languissante comme le son de la guitare d’un griot.
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…Mais ces impressions de Jean n’étaient pas de longue durée. Quand il était bien éveillé, son atonie habituelle reprenait son cours, – et il recommençait à voir les choses sous leurs aspects accoutumés.
II
C’était une opération très importante et très compliquée que de coiffer Fatou ; – cela avait lieu chaque semaine une fois, et, cette fois-là, toute la journée y passait.
Dès le matin, elle se mettait en route pour Guet-n’dar, la ville nègre, – où habitait, dans une case pointue faite de chaume et de roseaux secs, la coiffeuse en renom des dames nubiennes.
Elle restait là plusieurs heures durant, accroupie sur le sable, s’abandonnant aux mains de cette artiste patiente et minutieuse.
La coiffeuse défaisait d’abord, – désenfilait une à une les perles, – détressait, démêlait les mèches épaisses ; – puis reconstruisait ensuite cet édifice très surprenant, dans lequel entraient du corail, des pièces d’or, des paillettes de cuivre, des boules de jade vert et des boules d’ambre.
– Des boules d’ambre grosses comme des pommes, – héritage maternel, précieux joyaux de famille rapportés en cachette dans la terre d’esclavage.
Et le plus compliqué à peigner, c’était encore le derrière de la tête, la nuque de Fatou. – Là, il fallait diviser les masses crépues en des centaines de petits tire-bouchons empesés et rigides, soigneusement alignés, qui ressemblaient à des rangs de franges noires.
On roulait chacun de ces tire-bouchons séparément autour d’un long brin de paille, on les couvrait d’une épaisse couche de
- 69 - gomme, – et, pour laisser à cet enduit le temps de sécher, les pailles devaient, jusqu’au lendemain, rester en place. – Fatou rentrait chez elle avec toutes ces brindilles tenant à sa chevelure ; elle avait l’air, ce soir-là, de s’être coiffée dans la peau d’un porc-épic.
Mais, le lendemain, quand les pailles étaient enlevées, quel bel effet !…
On jetait par là-dessus, à la mode khassonkée, une sorte de gaze du pays, très transparente, qui enveloppait le tout comme une toile d’araignée bleue ; et cette coiffure, solidement établie, durait nuit et jour pendant toute une semaine.
Fatou-gaye se chaussait d’élégantes petites sandales de cuir, maintenues par des lanières qui passaient entre l’orteil et le premier doigt, – comme des cothurnes antiques.
Elle portait le pagne étriqué et collant que les Egyptiennes du temps des Pharaons léguèrent à la Nubie. – Par-dessus, elle mettait un boubou : grand carré de mousseline ayant un trou pour passer la tête, et retombant en péplum jusqu’au-dessous du genou.
Sa parure se composait de lourds anneaux d’argent, rivés aux poignets et aux chevilles ; et puis d’odorants colliers de soumaré, – la fortune de Jean ne lui permettant pas l’usage des colliers d’ambre ou d’or.
Les soumarés sont des tresses faites de plusieurs rangs enfilés de petites graines brunes ; ces graines qui mûrissent sur les bords de la Gambie ont une senteur pénétrante et poivrée, un parfum sui generis, une des odeurs les plus caractéristiques du Sénégal.
Elle était bien jolie, Fatou-gaye, avec cette, haute coiffure sauvage, qui lui donnait un air de divinité hindoue, parée pour
- 70 - une fête religieuse. Rien de ces faces épatées et lippues de certaines peuplades africaines qu’on a l’habitude en France de considérer comme le modèle générique de la race noire. Elle avait le type khassonké très pur : un petit nez droit et fin, avec des narines minces, peu pincées et très mobiles, une bouche correcte et gracieuse, avec des dents admirables ; et puis, surtout, de grands yeux d’émail bleuâtre, remplis, suivant les moments, d’étrangeté grave, ou de mystérieuse malice.
III
Fatou ne travaillait jamais, – c’était une vraie odalisque que Jean s’était offerte là.
Elle savait comment s’y prendre pour blanchir et réparer ses boubous et ses pagnes. – Elle était toujours propre comme une chatte noire habillée de blanc, – par instinct de propreté d’abord, et puis parce qu’elle avait compris que Jean ne la supporterait pas autrement. Mais, en dehors de ces soins de sa personne, elle était incapable d’aucun travail.
Depuis que les pauvres vieux Peyral ne pouvaient plus envoyer à leur fils les petites économies que, pièce par pièce, ils mettaient de côté pour lui ; depuis que « rien ne leur réussissait plus », comme écrivait la vieille Françoise, et qu’ils avaient même été obligés de recourir à la bourse modeste du spahi, le budget de Fatou allait devenir fort difficile à équilibrer.
Heureusement, Fatou était une petite personne sobre, dont la vie matérielle ne coûtait pas cher.
Dans tous les pays du Soudan, la femme est placée, vis-à-vis de l’homme, dans des conditions d’infériorité très grande. – Plusieurs fois dans le courant de sa vie, elle est achetée et revendue comme une tête de bétail, à un prix qui diminue en raison inverse de sa laideur, de ses défauts et de son âge.
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Jean demandait un jour à son ami Nyaor :
« Qu’as-tu fait de Nokhoudounkhoullé, ta femme, – celle qui était si belle ? »
Et Nyaor répondit avec un sourire tranquille :
« Nokhoudounkhoulé était trop bavarde et je l’ai vendue. – Avec le prix qu’on m’en a donné, j’ai acheté trente brebis qui ne parlent jamais. »
C’est à la femme que revient le plus dur travail des indigènes, celui de piler le mil pour le kousskouss.
Du matin au soir, dans toute la Nubie, depuis Tombouctou jusqu’à la côte de Guinée, dans tous les villages de chaume, sous le soleil dévorant, les pilons de bois des négresses retombent bruyamment dans les mortiers de caïlcédra. Des milliers de bras cerclés de bracelets s’épuisent à ce travail, et les ouvrières, bavardes et querelleuses, mêlent à ce bruit monotone le concert de leurs voix aiguës qui semblent sortir de gosiers de singes. – Il en résulte un vacarme très caractéristique qui annonce de loin, dans les halliers, dans le désert, l’approche de ces villages d’Afrique.
Le produit de ce pilage éternel, qui use des générations de femmes, est une grossière farine de mil, avec laquelle on confectionne une bouillie sans saveur, le kousskouss.
Le kousskouss est la base de l’alimentation des peuples noirs.
Fatou-gaye échappait à ce travail légendaire des femmes de sa race ; – chaque soir, elle, descendait chez Coura-n’diaye, la vieille poétesse du roi El Hadj, la femme griote. – Là, moyennant une faible redevance mensuelle, elle avait le droit de s’asseoir parmi
- 72 - les petites esclaves de l’ancienne favorite, autour des grandes calebasses où fumait le kousskouss tout chaud, – et de manger au gré de son appétit de seize ans.
Du haut de son tara, étendue sur de fines nattes au tissu compliqué, la vieille déchue présidait avec une dignité impassible.
Et pourtant, c’étaient des scènes très bruyantes et très impayables que ces repas : ces petites créatures nues, accroupies par terre, en rond autour de calebasses énormes, pêchant à même dans la bouillie spartiate, toutes ensemble, avec leurs doigts. – C’étaient des cris, des mines, des grimaces, des espiègleries nègres à rendre des points à des ouistitis ; – et des arrivées intempestives de gros moutons cornus ; – et des pattes de chat allongées en tapinois, – puis plongées sournoisement dans la bouillie ; – des intrusions de chiens jaunes, fourrant dans le plat leur museau pointu, – et puis, des éclats de rire d’un comique impossible montrant des rangées magnifiques de dents blanches, dans des gencives d’un gros rouge de pivoine.
Fatou était toujours rhabillée et les mains nettes quand Jean, qui avait dû rentrer à la caserne à quatre heures, revenait après l’appel de retraite. Elle avait repris, sous sa haute coiffure d’idole, une expression sérieuse, presque mélancolique ; ce n’était plus la même créature.
C’était triste le soir, dans ce quartier mort, isolé au bout d’une ville morte.
Jean restait souvent accoudé à la grande fenêtre de sa chambre blanche et nue. – La brise de la mer faisait papillonner au plafond les parchemins des prêtres, que Fatou avait pendus là par de longs fils pour veiller sur leur sommeil.
Devant lui, il avait les grands horizons du Sénégal, – la pointe de Barbarie, – une immensité plate, sur les lointains de laquelle
- 73 - pesaient de sombres vapeurs de crépuscule : l’entrée profonde du désert.
Ou bien il s’asseyait à la porte de la maison de Samba-Hamet, devant ce carré de terrain vague que bordaient de vieilles constructions de briques en ruines, – sorte de place au milieu de laquelle croissait ce maigre palmier jaune, de l’espèce à épines, qui était l’arbre unique du quartier.
Il s’asseyait là et fumait des cigarettes qu’il avait appris à Fatou à lui faire,
Hélas ! cette distraction même, il allait falloir songer à la supprimer bientôt – faute d’argent pour en acheter.
Il suivait de ses grands yeux bruns devenus atones, le va-et-vient de deux ou trois petites négresses qui se poursuivaient, gambadaient follement au vent du soir, – dans le demi-jour crépusculaire, comme des phalènes,
En décembre, le coucher du soleil amenait presque toujours sur Saint-Louis des brises fraîches et de grands rideaux de nuages qui, tout à coup, assombrissaient le ciel, mais ne crevaient jamais. – Ils passaient bien haut, et s’en allaient. – Jamais une goutte de pluie, jamais une impression d’humidité ; c’était la saison sèche, et, dans toute la nature, on n’eût pas trouvé un atome de vapeur d’eau. – On respirait pourtant, ces soirs de décembre ; c’était un répit, cette fraîcheur pénétrante, cela causait une sensation de soulagement physique, – mais, en même temps, je ne sais quelle impression plus grande de mélancolie.
Et, quand Jean était assis, à la tombée de la nuit, devant sa porte isolée, – sa pensée s’en allait au loin.
Ce trajet à vol d’oiseau, que ses yeux faisaient chaque jour sur les grandes cartes géographiques pendues aux murs dans la caserne des spahis, il le parcourait souvent en esprit, – le soir
- 74 - surtout, – sur une sorte de panorama imaginaire, de représentation qu’il s’était faite du monde.
Traverser d’abord ce grand désert sombre, qui commençait là, derrière sa maison.
Cette première partie du voyage était celle que son esprit accomplissait le plus lentement, – s’attardant dans un infini de solitudes mystérieuses, où tous ces sables ralentissaient sa marche.
Et puis franchir l’Algérie, et la Méditerranée, – arriver aux côtes de France ; remonter la vallée du Rhône, – et parvenir enfin à ce point que la carte marquait de petites hachures noires, – et que lui se représentait en hautes cimes bleuâtres dans des nuages : les Cévennes.
Des montagnes ! Il y avait si longtemps que ses yeux étaient faits aux solitudes plates ! – si longtemps qu’il n’en avait pas vu, qu’il en avait presque perdu la notion.
Et des forêts ! Les grands bois de châtaigniers de son pays, – qui étaient humides et qui étaient pleins d’ombre, – où couraient de vrais ruisseaux d’eau vive, où le sol était de la terre, avec des tapis de fraîches mousses et d’herbes fines !… Il lui semblait qu’il aurait éprouvé un soulagement, rien qu’en voyant un peu de terre humide et moussue, – au lieu de toujours ce sable aride, promené par le vent du désert.
Et son cher village, que dans son voyage idéal il apercevait d’abord de haut, comme en planant, – la vieille église, – sur laquelle il s’imaginait de la neige, la cloche sonnant l’Angelus, probablement – (il était sept heures du soir), – et sa chaumière auprès ! – Tout cela bleuâtre et dans la vapeur, – par un soir de décembre bien froid, – avec un pâle rayon de lune glissant dessus.
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Etait-ce possible ? – A cet instant même, à l’heure qu’il était, en même temps que ce qui l’entourait, – tout cela existait bien réellement quelque part ; ce n’était pas seulement un souvenir, une vision du passé ; – cela existait ; – cela n’était même pas très loin ; – à cette heure même, il y avait des gens qui y étaient, – et il était possible d’y aller.
Que faisaient-ils ses pauvres vieux parents, à cette heure où il pensait à eux ? – Assis au coin du feu, sans doute, devant la grande cheminée, où flambaient gaîment des branches ramassées dans la foret.
Il revoyait là tous les objets familiers à son enfance, – la petite lampe des veillées d’hiver, les vieux meubles, – le chat endormi sur un escabeau. – Et, au milieu de toutes ces choses amies, il cherchait à placer les hôtes bien-aimés de la chaumière.
Sept heures à peu près ! C’était bien cela ; le repas du soir terminé, ils étaient assis au coin du feu, – vieillis sans doute, – son vieux père dans son attitude habituelle, appuyant sur sa main sa belle tête grise, – une tête d’ancien cuirassier redevenu montagnard ; – et sa mère, tricotant probablement, faisant glisser très vite ses grandes aiguilles entre ses braves mains vives et laborieuses, – ou bien tenant droite sa quenouille de chanvre, et filant.
Et Jeanne, – elle était avec eux peut-être !
– Sa mère lui avait écrit qu’elle venait souvent leur tenir compagnie aux veillées d’hiver. Comment était-elle maintenant ? – Changée et encore embellie, lui avait-on dit. – Comment était sa figure de grande jeune fille, qu’il n’avait pas vue ?
………………………
Auprès du beau spahi en veste rouge, il y avait Fatou-gaye assise, avec sa haute coiffure d’ambre à paillettes de cuivre.
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La nuit était venue, et, sur la place solitaire, les petites négresses continuaient à se poursuivre, passant et repassant dans l’obscurité, – l’une toute nue, – les deux autres avec de longs boubous flottants, ayant l’air de deux chauves-souris blanches. Ce vent froid les excitait à courir ; elles étaient comme ces jeunes chats qui, chez nous, éprouvent le besoin de faire des gambades folles quand souffle ce vent d’est bien sec qui nous apporte la gelée.
IV
DIGRESSION PÉDANTESQUE SUR LA MUSIQUE ET SUR UNE CATÉGORIE DE GENS APPELÉS GRIOTS
L’art de la musique est confié, dans le Soudan, à une caste d’hommes spéciaux, appelés griots, qui sont, de père en fils, musiciens ambulants et compositeurs de chants héroïques.
C’est aux griots que revient le soin de battre le tam-tam pour les bamboulas, et de chanter, pendant les fêtes, les louanges des personnages de qualité.
Lorsqu’un chef éprouve le besoin d’entendre exalter sa propre gloire, il mande ses griots, qui viennent s’asseoir devant lui sur le sable, et composent sur-le-champ, en son honneur, une longue série de couplets officiels, accompagnant leur aigre voix des sons d’une petite guitare très primitive, dont les cordes sont tendues sur des peaux de serpent.
Les griots sont les gens du monde les plus philosophes et les plus paresseux ; ils mènent la vie errante et ne se soucient jamais du lendemain. – De village en village, ils s’en vont, seuls ou à la suite des grands chefs d’armée, – recevant par-ci par-là des aumônes, traités partout en parias, comme en Europe les gitanos ; – comblés quelquefois d’or et de faveurs, comme chez
- 77 - nous les courtisanes ; – exclus, pendant leur vie, des cérémonies religieuses, et, après leur mort, des lieux de sépulture.
Ils ont des romances plaintives, aux paroles vagues et mystérieuses ; – des chants héroïques, qui tiennent de la mélopée par leur monotonie, de la marche guerrière par leur rythme scandé et nerveux : – des airs de danse pleins de frénésie ; – des chants d’amour, qui semblent des transports de rage amoureuse, des hurlements de bêtes en délire. – Mais, dans toute cette musique noire, la mélodie se ressemble ; comme chez les peuples très primitifs, elle est composée de phrases courtes et tristes, sortes de gammes plus ou moins accidentées, qui partent des notes les plus hautes de la voix humaine, et descendent brusquement jusqu’aux extrêmes basses, en se traînant ensuite comme des plaintes.
Les négresses chantent beaucoup en travaillant, ou pendant ce demi-sommeil nonchalant qui compose leur sieste. Au milieu de ce grand calme de midi, plus accablant là-bas que dans nos campagnes de France, ce chant des femmes nubiennes a son charme à lui, mêlé à l’éternel bruissement des sauterelles. – Mais il serait impossible de le transporter en dehors de son cadre exotique de soleil et de sable ; entendu ailleurs, ce chant ne serait plus lui-même.
Autant la mélodie semble primitive, insaisissable à force de monotonie, autant le rythme est difficile et compliqué. – Ces longs cortèges de noces qu’on rencontre la nuit, cheminant lentement sur le sable, chantent, sous la conduite de griots, des chœurs d’ensemble d’une allure bien étrange, dont l’accompagnement est un contretemps persistant, et qui semblent hérissés, comme à plaisir, de difficultés rythmiques et de bizarreries.
Un instrument très simple, et réservé aux femmes, remplit dans cet ensemble un rôle important : c’est seulement une gourde allongée, ouverte à l’une de ses extrémités, – objet qu’on frappe
- 78 - de la main tantôt à l’ouverture, tantôt sur le flanc, et qui rend ainsi deux sons différents l’un sec, et l’autre sourd ; on n’en peut tirer rien de plus, et le résultat ainsi obtenu est cependant surprenant. – Il est difficile d’exprimer l’effet sinistre, presque diabolique, d’un bruit lointain de voix nègres, à demi couvertes par des centaines de semblables instruments.
Un contretemps perpétuel des accompagnateurs, et des syncopes inattendues, parfaitement comprises et observées par tous les exécutants, sont les traits les plus caractéristiques de cet art – inférieur peut-être, mais assurément très différent du nôtre, – que nos organisations européennes ne nous permettent pas de parfaitement comprendre.
V
BAMBOULA
Un griot qui passe frappe quelques coups sur son tam-tam. – C’est le rappel, et on se rassemble autour de lui.
Des femmes accourent, qui se rangent en cercle serré, et entonnent un de ces chants obscènes qui les passionnent. – L’une d’elles, la première venue, se détache de la foule et s’élance au milieu, dans le cercle vide où résonne le tambour ; elle danse avec un bruit de grigris et de verroterie ; – son pas, lent au début, est accompagné de gestes terriblement licencieux ; il s’accélère bientôt jusqu’à la frénésie ; on dirait les trémoussements d’un singe fou, les contorsions d’une possédée.
A bout de forces, elle se retire, haletante, épuisée, avec des luisants de sueur sur sa peau noire ; ses compagnes l’accueillent par des applaudissements ou par des huées ; – puis une autre prend sa place, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toutes y aient passé.
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Les vieilles femmes se distinguent par une indécence plus cynique et plus enragée. – L’enfant que souvent elles portent, attaché sur leur dos, – affreusement ballotté, pousse des cris perçants ; – mais les négresses ont perdu, en pareil cas, jusqu’au sentiment maternel, et rien ne les arrête plus.
Dans toutes les contrées du Sénégal, les levers de pleine lune sont des moments particulièrement consacrés à la bamboula, des soirs de grande fête nègre ; – et il semble que la lune se lève là-bas, sur ce grand pays de sable, dans l’infini de ces horizons chauds, – plus rouge et plus énorme qu’ailleurs.
A la tombée du jour, les groupes se forment. – Les femmes mettent, pour de telles occasions, des pagnes de couleur éclatante, se parent de bijoux en or fin de Galam, – ornent leurs bras de lourds anneaux d’argent, – leur cou d’une étonnante profusion de grigris, de verroterie, d’ambre et de corail.
Et, quand le disque rouge apparaît, toujours agrandi et déformé par le mirage, jetant sur l’horizon de grosses lueurs sanglantes, – un vacarme furieux se lève de toute cette foule : – la fête commence.
A certaines époques de l’année, devant la maison de Samba-Hamet, la place solitaire devenait le théâtre de bamboulas fantastiques.
Dans ces occasions, Coura-n’diaye prêtait à Fatou quelques-uns de ses bijoux précieux pour aller à la fête.
Quelquefois elle y paraissait elle-même comme aux anciens jours.
Et alors c’était un grand bruissement d’admiration, quand la vieille griotte s’avançait, couverte d’or, la tête haute, avec une flamme étrange rallumée dans ses yeux éteints.
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– Elle avait le torse effrontément nu ; sur sa poitrine ridée de momie noire, sur ses mamelles qui pendaient comme de grandes peaux vides et mortes, s’étalaient les présents merveilleux d’El-Hadj le conquérant : des colliers de jade pâle d’un vert d’eau tendre, – et puis des rangs et des rangs de grosses boules d’or fin, d’un travail rare et inimitable. – Elle avait de l’or plein les bras, de l’or aux chevilles, des bagues d’or à tous les doigts de pied, et, sur la tête, un antique édifice d’or.
La vieille idole parée se mettait à chanter ; peu à peu elle s’animait en agitant ses bras de squelette, qui avaient peine à soulever le poids de leurs bracelets. – Sa voix, rauque et caverneuse, résonnait au début comme au fond d’une carcasse vide, puis devenait vibrante à faire frémir. – On retrouvait un écho posthume de la poétesse d’El-Hadj et, dans ses yeux dilatés, éclairés par en dedans, il semblait qu’on vît passer des reflets des grandes guerres mystérieuses de l’intérieur, des grands jours d’autrefois : les armées d’El-Hadj volant dans le désert ; les grands égorgements laissant des peuplades entières aux vautours ; – l’assaut de Ségou-Koro ; – tous les villages du Massina, sur des centaines de lieues de pays, brûlant au soleil, de Médine à Tombouctou, comme des feux d’herbes dans la plaine.
………………………
Coura-n’diaye était très fatiguée quand elle avait fini ses chansons. – Elle rentrait chez elle toute tremblante et s’étendait sur son tara.
– Quand ses petites esclaves l’avaient dépouillée de ses bijoux et massée tout doucement pour la faire dormir, on la laissait tranquille comme une morte, et elle restait couchée pendant deux jours.
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VI
Guet-N’dar, la ville nègre, bâtie en paille sur le sable jaune. – Des milliers, des milliers de petites huttes rondes, à moitié cachées derrière des palissades de roseaux secs, et coiffées toutes d’un grand bonnet de chaume.
– Et les milliers de pointes de ces milliers de toits affectant les formes les plus extravagantes et les plus pointues, – les unes droites, menaçant le ciel, – les autres de travers, menaçant leurs voisines, – les autres, enfin, racornies, ventrues, défoncées, ayant l’air fatigué d’avoir tant séché au soleil, – paraissant vouloir se recroqueviller, s’enrouler comme de vieilles trompes d’éléphant.
– Et tout cela à perte de vue, découpant de bizarres perspectives de choses cornues sur l’uniformité du ciel bleu.
Au milieu de Guet-n’dar, partageant la cité en deux, du nord au sud, une large rue de sable, bien régulière et bien droite, s’ouvrant au loin toute grande sur le désert. – Le désert pour campagne et pour horizon.
De chaque côté de cette vaste tranchée, un dédale de petites ruelles tortueuses, contournées comme les sentiers d’un labyrinthe.
C’est dans ces quartiers que Fatou conduit Jean ; – et, pour le conduire, à la manière nègre, elle lui tient un doigt dans sa ferme petite main noire, ornée de bagues de cuivre.
On est en janvier. – Il est sept heures du matin, et le soleil se lève à peine. – L’heure est agréable et fraîche, même au Sénégal.
Jean marche de son pas fier et grave, – tout en souriant intérieurement de l’expédition drôle que Fatou-gaye lui fait faire, et du personnage auquel il va rendre visite.
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Il se laisse conduire de bonne grâce ; cette promenade l’intéresse et l’amuse.
Il fait beau ; cet air pur du matin, le bien-être physique apporté par cette rare fraîcheur, tout cela influe doucement sur lui. – Et puis, en ce moment, Fatou-gaye lui paraît fort mignonne, et il l’aime presque.
C’est un de ces moments fugitifs et singuliers, où chez lui le souvenir est mort, où ce pays d’Afrique semble sourire, – où le spahi s’abandonne sans arrière-pensée sombre à cette vie qui depuis trois ans le berce et l’endort d’un sommeil lourd et dangereux, hanté par des rêves sinistres.
L’air du matin est frais et pur. Derrière les palissades grises en roseaux qui bordent les petites rues de Guet-n’dar, on commence à entendre les premiers coups sonores des pilons à kousskouss, mêlés à des éclats de voix nègres qui s’éveillent, à des bruits de verroterie qu’on remue ; – à tous les coins du chemin, des crânes de moutons cornus, – (pour ceux qui sont au courant des usages nègres : les égorgés de la tabaski), plantés au bout de longs bâtons, et regardant passer le monde, avec des airs de tendre leur cou de bois pour mieux voir. – Et, posés partout, de gros lézards fétiches, au corps bleu de ciel, dandinant perpétuellement de droite et de gauche, par suite d’un singulier tic de lézard qu’ils ont, leur tête d’un beau jaune qui semble faite en peau d’orange.
Des odeurs de nègres, d’amulettes de cuir, de kousskouss et de soumaré.
Des négrillons, commençant à paraître aux portes avec leur gros ventre orné d’un rang de perles bleues, – avec leur nombril pendant, leur sourire fendu jusqu’aux oreilles, et leur tête en poire, rasée à trois petites queues. Tous s’étirent, regardent Jean d’un air étonné avec leurs gros yeux d’émail, – et disant quelquefois, les plus osés : « Toubah !
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toubah !… toubah ! bonjour ! »
………………………
Tout cela sent bien la terre d’exil, et l’éloignement de la patrie ; les moindres détails des moindres choses sont étranges. Mais il y a une telle magie dans ces levers de soleil des tropiques, une telle limpidité ce matin-là dans l’air, un tel bien-être dans cette fraîcheur inusitée, – que Jean répond gaîment aux bonjours des bébés noirs, sourit aux réflexions de Fatou, et s’abandonne et oublie…
Le personnage chez lequel se rendaient Jean et Fatou était un grand vieillard à l’œil rusé et matois qui s’appelait Samba-Latir.
Quand ils furent tous deux assis par terre sur des nattes dans la case de leur hôte, Fatou prit la parole et expliqua son cas, qui était, comme on va le voir, grave et critique :
Depuis plusieurs jours, elle rencontrait, à la même heure, une certaine vieille, très laide, qui la regardait d’une façon singulière, – du coin de l’œil, sans tourner la tête !… Hier au soir enfin, elle était rentrée chez elle tout en larmes, déclarant à Jean qu’elle se sentait ensorcelée.
Et, toute la nuit, elle avait été obligée de se tenir la tête dans l’eau, pour atténuer les premiers effets de ce maléfice.
Dans la collection d’amulettes dont elle était pourvue, il y en avait contre toute sorte de maux ou d’accidents contre les mauvais rêves et les poisons des plantes, contre les chutes dangereuses et le venin des bêtes, contre les infidélités du cœur de Jean et les dégâts des fourmis blanches, contre le mal de ventre et contre le caïman.
– Il n’y en avait point encore contre le mauvais œil et les sorts que les gens vous jettent au passage.
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