Le Roman d’un spahi
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Et puis, tout près de lui, une forme gracieuse de femme, deux bras noirs cerclés d’argent qui s’arrondissaient vers lui comme pour l’enlacer. Alors, peu à peu, il se rappela qu’il était arrivé la nuit dans un village de la Guinée, perdu au milieu d’immenses régions sauvages, qu’il était là plus loin que jamais de la patrie, dans un lieu où les lettres même n’arrivaient plus.
Sans bruit, pour ne pas troubler Fatou et les spahis qui dormaient encore, il s’approcha de la fenêtre ouverte, et regarda ce pays inconnu.
Il dominait un précipice de cent mètres de haut. Cette case où il était semblait suspendue au-dessus, dans l’air. A ses pieds, un paysage de l’intérieur, à l’aube matinale, à peine éclairé encore de lueurs pâles.
Des collines abruptes, sur lesquelles étaient massées des verdures qu’il n’avait jamais vues.
En bas, tout au fond, le fleuve qui l’avait amené, se traînant en long ruban argenté sur la vase, à demi voilé par un blanc nuage de vapeurs matinales, – les caïmans posés sur les berges paraissant de petits lézards, vus de si haut ; – une senteur inconnue dans l’air.
Les rameurs exténués dormaient là, en dessous, à la place où ils étaient restés la veille, couchés dans leur canot, sur leurs rames.
XXVII
Un ruisseau limpide courait sur un lit de pierres sombres, entre deux murailles de roches humides et polies. Des arbres faisaient voûte au-dessus ; tout cela si frais, qu’on se serait cru partout ailleurs que dans un recoin ignoré au milieu de l’Afrique.
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Partout des femmes nues, de la même nuance que ces rochers, d’un brun rouge elles-mêmes, et la tête chargée d’ambre, – étaient là qui lavaient des pagnes et se racontaient, avec animation, les combats, les événements de la nuit. – Des guerriers passaient à gué, armés de pied en cap, s’en allant en guerre.
………………………
Jean faisait sa première promenade autour de ce village où sa destinée nouvelle venait de l’amener, pour un temps dont il ignorait la durée. Les affaires décidément s’embrouillaient, et le petit poste de Gadiangué prévoyait le moment où il fermerait ses portes pour laisser à la politique nègre le temps de s’apaiser, – comme on ferme sa fenêtre pour une averse qui passe.
Mais tout cela était mouvementé, vivant, original à l’excès. Il y avait de la verdure, des forêts, des fleurs, des montagnes et des eaux vives, une grande splendeur terrible dans la nature…
Tout cela n’était pas triste, et tout cela était inconnu.
………………………
Dans le lointain, le bruit du tam-tam. Une musique de guerre qui se rapproche. La voici tout près, assourdissante, et les femmes qui lavaient dans le ruisseau clair, et Jean avec elles, lèvent la tête et regardent en haut, dans la trouée bleue encadrée par les roches polies.
C’est un chef allié qui passe, au-dessus d’eux, – à la manière des singes, sur des troncs d’arbres renversés, en grande pompe, musique en tête… Et les armes et les amulettes des guerriers de sa suite brillent au soleil, et tout cela défile d’un pas alerte et léger, sous l’accablante chaleur.
Il est près de midi quand Jean remonte au village, par des sentiers de verdure.
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Parmi les grands arbres, les cases de Gadiangué sont groupées à l’ombre ; elles sont hautes, presque élégantes, sous leurs grands toits de chaume. Des femmes dorment à terre sur des nattes ; d’autres assises sous des vérandas bercent des petits enfants avec des chansons lentes. Et des guerriers, armés de pied en cap, se racontent leurs exploits de la veille, en essuyant leurs grands couteaux de fer…
………………………
Non, tout cela n’est pas triste, décidément.
Cet air si chaud est d’une lourdeur terrible ; mais pourtant ce n’est plus cet accablement morne des rives du Sénégal, et la puissante sève équatoriale circule partout.
Jean regarde, et se sent vivre. Il ne regrette plus d’être venu maintenant ; son imagination n’avait rien soupçonné de pareil.
Plus tard, au pays, quand il sera de retour, il sera heureux d’avoir mis le pied dans cette région lointaine, et de s’en souvenir.
Il entrevoit ce séjour dans l’Ouankarah comme un temps de liberté à passer dans un merveilleux pays de chasse, de verdure et de forêts ; il l’accepte comme un répit à l’écrasante monotonie du temps, – à la régularité mortelle de l’exil.
XXVIII
Jean avait une pauvre vieille montre d’argent à laquelle il tenait comme Fatou à ses amulettes ; – la montre de son père qu’au moment de son départ celui-ci lui avait donnée. Avec une médaille qu’il portait sur sa poitrine, attachée à son cou par une chaîne, c’était ce à quoi il tenait le plus au monde,
La médaille était à l’effigie de la Vierge. Elle avait été mise là par sa mère, une fois qu’il avait été malade, étant tout enfant, tout
- 119 - petit… Il s’en souvenait pourtant, du jour où cette médaille avait été mise à cette place qu’elle n’avait jamais quittée.
Il était dans son premier petit lit, atteint de je ne sais quelle maladie d’enfant, – la seule qu’il ait eue dans sa vie. – En se réveillant une fois, il avait vu sa mère auprès de lui, pleurant ; c’était une après-midi d’hiver, il y avait de la neige qu’on voyait par la fenêtre, comme un manteau blanc sur la montagne… Sa mère, en soulevant tout doucement sa petite tête, lui avait passé au cou cette médaille ; puis elle l’avait embrassé et il s’était rendormi.
Il y avait de cela plus de quinze ans ; depuis, le cou avait beaucoup grossi, et la poitrine s’était beaucoup élargie, mais la médaille était toujours restée à sa place, – et il n’avait jamais tant souffert qu’une, fois, la première nuit qu’il avait passée dans un mauvais lieu : les mains de je ne sais quelle fille avaient rencontré la médaille sacrée, – et la créature s’était mise à rire en la touchant…
Quant à la montre, il y avait quelque quarante ans qu’elle avait été achetée, – pas neuve, – par son père, du temps qu’il était au service, avec ses premières économies de soldat.
Elle avait été autrefois, paraît-il, une montre très remarquable ; mais à présent elle était un peu démodée et grosse et renflée, à sonnerie, accusant un âge très vénérable.
Son père la considérait encore comme un objet d’un rare mérite. (Les montres n’étaient pas très répandues parmi les montagnards de son village). L’horloger d’un bourg voisin qui l’avait réparée au moment du départ de Jean pour le service, en avait déclaré le mouvement très remarquable ; – et son vieux père lui avait confié avec toute sorte de recommandations cette compagne de sa jeunesse.
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Jean l’avait portée d’abord ; mais voilà qu’au régiment, quand il regardait l’heure, il entendait des éclats de rire. On avait fait des plaisanteries si déplacées sur cet oignon, que le pauvre Jean en était devenu, deux ou trois fois, tout rouge de colère et de chagrin. Entendre manquer de respect à cette montre, il eût mieux aimé recevoir toute sorte d’injures pour lui-même, et des soufflets en plein visage qu’il eût pu rendre. Cela lui faisait d’autant plus de peine que, intérieurement, il avait bien été forcé de reconnaître, lui aussi, qu’elle était un peu ridicule, cette pauvre chère vieille montre. Il s’était mis à l’en aimer davantage ; cela lui faisait une peine inexprimable de la voir ainsi conspuée, – et surtout de la trouver si drôle lui-même.
Alors il avait cessé de la porter, pour lui épargner ces affronts. Même il ne la remontait plus, pour ne pas la fatiguer ; d’autant qu’après les secousses de ce voyage, et sous l’influence de ce climat très chaud auquel elle n’était pas habituée, elle s’était mise à indiquer les heures les plus invraisemblables, – à battre tout à fait la campagne.
Il l’avait serrée avec amour dans une boîte où étaient ses objets les plus précieux, ses lettres, ses petits souvenirs du pays. Cette boîte était la boîte aux fétiches, une de ces boîtes absolument sacrées, comme en ont toujours les matelots, et quelquefois les soldats.
Fatou avait défense formelle d’y toucher.
Cependant cette montre l’attirait.
Elle avait trouvé le moyen d’ouvrir le coffret précieux, elle avait appris toute seule à remonter la montre, quand Jean n’était pas là, et à faire tourner les aiguilles et marcher la sonnerie ; et, en l’approchant tout près de son oreille, elle écoutait ces petits bruits fêlés avec des mines curieuses de ouistiti qui aurait trouvé une boîte à musique.
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XXIX
Jamais à Gadiangué on n’avait une sensation de fraîcheur ni de bien-être ; même plus de nuits fraîches, comme au Sénégal les nuits d’hiver.
Dès le matin, sous ces verdures admirables, même température lourde et mortelle ; dès le matin, avant le lever du soleil, dans ces forêts habitées par les singes tapageurs, les perroquets verts, les colibris rares ; dans ces sentiers pleins d’ombre, dans ces hautes herbes mouillées où glissaient des serpents, toujours, toujours, à toute heure et partout, même chaleur d’étuve, humide, accablante, empoisonnée… Les lourdeurs chaudes de l’équateur concentrées toutes les nuits sous le feuillage des grands arbres, et, partout, la fièvre dans l’air…
Au bout de trois mois, comme on l’avait prévu, le pays était calmé. La guerre, les égorgements noirs étaient finis. Les caravanes recommençaient à passer, apportant à Gadiangué, du fond de l’Afrique, l’or, l’ivoire, les plumes, tous les produits du Soudan et de la Guinée intérieure.
Et, l’ordre ayant été donné de faire rentrer les renforts, un navire vint attendre les spahis à l’entrée du fleuve pour les ramener au Sénégal.
Hélas ! ils n’étaient plus tous là, les pauvres spahis ! Sur douze qui étaient partis, deux manquaient à l’appel du retour ; deux étaient couchés dans la terre chaude de Gadiangué, emportés par la fièvre.
Mais l’heure de Jean n’était pas venue, et, un jour, il refit en sens inverse la route qu’il avait parcourue trois mois auparavant dans le canot de Samba-Boubou.
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XXX
C’était en plein midi, cette fois, dans une pirogue mandingue, à l’abri d’une tente mouillée.
On longeait les verdures épaisses de la rive, on passait sous les branches et sous les racines pendantes des arbres, pour profiter d’un peu d’ombre chaude et dangereuse qui tombait là sur l’eau.
Cette eau semblait stagnante et immobile, elle était lourde comme de l’huile, – avec de petites vapeurs de fièvre qu’on voyait planer çà et là sur sa surface polie.
Le soleil était au zénith ; il éclairait droit d’aplomb, au milieu d’un ciel d’un gris violacé, d’un gris d’étain, qui était tout terni par des miasmes de marais.
C’était quelque chose de si terrible, la chaleur qu’il faisait, que les rameurs noirs étaient obligés de se reposer malgré tout leur courage. L’eau tiède n’apaisait plus leur soif ; ils étaient épuisés et comme fondus en sueur.
Et alors, quand ils s’arrêtaient, la pirogue, entraînée tout doucement par un courant presque insensible, continuait son chemin à la dérive. Et les spahis pouvaient voir de tout près ce monde à part, – le monde de dessous les palétuviers, qui peuple les marais de toute l’Afrique équatoriale.
A l’ombre, dans les fouillis obscurs des grandes racines, ce monde dormait.
Là, à deux pas d’eux qui passaient sans bruit, qui glissaient lentement sans éveiller même les oiseaux, – à les toucher, il y avait des caïmans glauques, allongés mollement sur la vase, bâillant, la gueule béante et visqueuse, l’air souriant et idiot ; – il y avait de légères aigrettes blanches qui dormaient aussi, roulées
- 123 - en boule neigeuse au bout d’une de leurs longues pattes, et posées, pour ne pas se salir, sur le dos même des caïmans pâmés ; – il y avait des martins-pêcheurs de tous les verts et de tous les bleus, qui faisaient la sieste au ras de l’eau dans les branches, en compagnie des lézards paresseux ; – et de grands papillons surprenants, éclos dans des températures de chaudière, qui s’ouvraient et se fermaient lentement, posés n’importe où, – ayant l’air de feuilles mortes quand ils étaient fermés, et tout brillants comme des écrins mystérieux quand ils étaient ouverts, tout étincelants de bleus nacrés et d’éclats de métal.
Il y avait surtout des racines de palétuviers, des racines et des racines, pendant partout comme des gerbes de filaments ; il y en avait de toutes les longueurs, de tous les calibres, s’enchevêtrant et descendant de partout, on eût dit des milliers de nerfs, de trompes, de bras gris, voulant tout enlacer et tout envahir : d’immenses étendues de pays étaient couverts de ces enchevêtrements de racines. Et sur toutes les vases, sur toutes les racines, sur tous les caïmans, il y avait des familles pressées de gros crabes gris qui agitaient perpétuellement leur unique pince d’un blanc d’ivoire, comme cherchant à saisir en rêve des proies imaginaires. Et le mouvement de somnambule de tous ces crabes était, sous l’épaisse verdure, le seul grouillement perceptible de toute cette création au repos.
………………………
Quand les rameurs noirs avaient retrouvé leur haleine, ils reprenaient en sourdine leur chanson sauvage et ramaient avec fureur. Alors la pirogue des spahis fendait l’eau molle du Diakhallémé et descendait le cours sinueux du fleuve, en filant très vite au milieu des forêts.
A mesure qu’on se rapprochait de la mer, les collines et les grands arbres de l’intérieur disparaissaient. C’était de nouveau l’immense pays plat, sur lequel un tissu inextricable de palétuviers était jeté comme un uniforme manteau vert.
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L’accablement de midi était passé, et quelques oiseaux volaient.
Pourtant c’était silencieux toujours, ce pays ; à perte de vue, même uniformité, mêmes arbres, même calme. Plus qu’une monotone bordure de palétuviers, rappelant dans les lointains les formes connues des peupliers de nos rivières de France.
A droite et à gauche s’ouvraient, de distance en distance, d’autres cours d’eau aussi silencieux, qui s’en allaient se perdre au loin, bordés par les mêmes rideaux de la même verdure. Il fallait l’expérience consommée de Samba-Boubou, pour se reconnaître dans le dédale de ces rivières.
On n’entendait aucun bruit ni aucun mouvement, excepté, de loin en loin, le plongeon énorme d’un hippopotame que dérangeait le bruit cadencé des rameurs, et qui s’en allait, en laissant sur le miroir des eaux ternes et chaudes de grands remous concentriques.
Aussi fermait-elle bien les yeux, Fatou, couchée tout au fond de la pirogue pour plus de sûreté, avec un double abri de feuilles et de toiles mouillées sur la tête.
C’est qu’elle avait pris à l’avance ses informations, et savait quels hôtes on peut s’attendre à apercevoir sur ces bords.
Quand elle arriva à Poupoubal, elle avait accompli le voyage entier sans avoir osé rien regarder le long de la route. Jean, pour la décider à bouger dut lui affirmer que très positivement on était arrivé ; que d’ailleurs il faisait nuit noire, et que le danger par conséquent n’existait plus.
Elle était tout engourdie au fond de sa pirogue, et répondait d’une voix dolente d’enfant câlin. Elle voulait que Jean la prît dans ses bras, et la mît lui-même à bord du navire de Gorée, ce qui fut fait. Ces manières réussissaient assez bien auprès du
- 125 - pauvre spahi, qui se laissait aller par instants à gâter Fatou, – par besoin de chérir quelqu’un – par besoin de tendresse, et faute de mieux.
XXXI
Le gouverneur de Gorée se souvint de la promesse qu’il avait faite au spahi Pierre Boyer : à son retour, Jean fut de nouveau dirigé sur Saint-Louis, pour y achever son temps d’exil.
Il éprouva une émotion, Jean, en voyant reparaître le pays du sable et la ville blanche ; il y était attaché, comme on l’est à tous les lieux où l’on a souffert et vécu longtemps. Et puis il eut un certain bonheur, aux premiers moments, à retrouver presque une ville, presque la civilisation, avec les habitudes et les amis d’autrefois ; toutes choses dont il avait fallu qu’il fût quelque temps privé, pour en faire au retour le moindre cas.
Les loyers sont peu courus à Saint-Louis du Sénégal. La maison de Samba-Hamet n’avait pas trouvé de nouveaux habitants ; Coura-n’diaye vit revenir Jean et Fatou, et leur rouvrit la porte de leur ancien logis.
Les jours reprirent, pour le spahi, leur cours monotone d’autrefois.
XXXII
Rien de changé dans Saint-Louis. Même tranquillité dans leur quartier. Les marabouts privés qui habitaient leur toit claquaient du bec en se pâmant au soleil, avec le même son de bois sec, d’engrenage de moulin à vent.
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Les négresses pilaient toujours leur éternel kousskouss. Partout mêmes bruits familiers, même silence monotone, – même calme de la nature accablée.
Mais Jean était de plus en plus fatigué de toutes ces choses.
De jour en jour aussi, il se détachait de Fatou ; il était absolument dégoûté de sa maîtresse noire.
Elle était devenue plus exigeante et plus mauvaise aussi, Fatou-gaye, – depuis surtout qu’elle avait eu conscience de son empire sur l’esprit de Jean, – depuis qu’il était resté à cause d’elle.
Il y avait fréquemment des scènes entre eux ; elle l’exaspérait quelquefois, à force de perversité et de malice. Alors il avait commencé à frapper à coups de cravache, pas bien fort au début, puis plus durement par la suite. Sur le dos nu de Fatou, les coups laissaient quelquefois des marques, comme des hachures, – noir sur noir. – Après il le regrettait, il en avait honte.
Un jour, en rentrant au logis, il avait vu de loin un khassonké, une espèce de grand gorille noir, déguerpir prestement par la fenêtre. – Il n’avait même rien dit cette fois-là ; cela lui était égal, après tout, ce qu’elle pouvait faire…
C’était absolument fini des sentiments de pitié, ou peut-être de tendresse qu’il avait pu avoir un moment pour elle ; il en avait assez ; il en était lassé, écœuré. Par inertie seulement, il la gardait encore.
La dernière année était entamée ; tout cela sentait la fin, le départ. Il commençait à compter par mois !
Le sommeil l’avait fui, comme cela arrive à la longue, dans ces pays énervants. – Il passait des heures de nuit, accoudé à sa
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La lune, en achevant sa course tranquille sur le désert, le trouvait généralement là, à sa fenêtre. Il aimait ces belles nuits des pays chauds, ces clartés roses sur le sable, ces traînées argentées sur l’eau morne du fleuve, – chaque nuit, le vent lui apportait, des plaines de Sorr, le cri lointain des chacals – et même ce cri lugubre lui était devenu un bruit familier.
Et quand il songeait que bientôt il allait quitter tout cela pour toujours, – voilà maintenant que cette pensée jetait comme une tristesse vague sur la joie de revenir.
XXXIII
Il y avait plusieurs jours que Jean n’avait pas ouvert sa boîte aux choses précieuses, et pas vu sa vieille montre.
Il était au quartier, occupé à son service, – quand tout à coup il y songea avec un sentiment d’inquiétude.
Il rentra chez lui en marchant plus vite que de coutume, et, en arrivant, il ouvrit sa boîte.
Il sentit un coup au cœur ; il ne voyait plus la montre !… Il déplaça fiévreusement les objets… Non, elle n’y était plus !…
Fatou chantonnait d’un air indifférent, en le regardant de coin. Elle enfilait des verroteries, combinant des effets de tons pour ses colliers ; grands préparatifs pour les fêtes du lendemain, les bamboulas de la Tabaski auxquelles il fallait paraître belle et parée,
– C’est toi qui l’as changée de place ? Dis, vite, Fatou… Je te l’avais défendu, d’y toucher ! Où l’as-tu mise ?…
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– Ram !… (Je ne sais pas !) répondit Fatou avec indifférence.
Une sueur froide commençait à perler au front de Jean, égaré d’anxiété et de colère. Il prit Fatou, la secouant rudement par le bras :
– Où l’as-tu mise ?… Allons, dis vite ?
– Ram !…
Alors tout à coup une lueur lui vint. Il venait d’apercevoir un pagne neuf, à zigzags bleus et roses, plié soigneusement, caché dans un coin, préparé pour la fête du lendemain !…
Il comprit, saisit le pagne, le déplia, et, le lançant par terre
– Tu l’as vendue, cria-t-il, la montre ! Allons vite, Fatou, dis la vérité !…
Il la jeta à genoux sur le plancher, dans une rage folle, et prit sa cravache.
Elle savait bien, Fatou, qu’elle avait touché là un fétiche précieux, et que ce serait grave.
– Mais elle avait l’audace de l’impunité : elle en avait déjà tant fait, et Jean avait tant pardonné.
Pourtant, jamais encore elle n’avait vu Jean comme cela ; elle poussa un cri, elle eut peur ; – elle se mit à embrasser ses pieds :
– Pardon, Tjean !… Pardon !…
………………………
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Jean ne sentait pas sa force dans ces moments de fureur. Il avait de ces violences un peu sauvages des enfants qui ont grandi dans les bois. Il frappait rudement sur le dos nu de Fatou, marquant des raies d’où jaillissait le sang, et sa rage s’excitait en frappant…
Et puis il eut honte de ce qu’il avait fait, et, jetant sa cravache à terre, il se laissa tomber sur son tara…
XXXIV
Un moment après, Jean s’en allait en courant au marché de Guet-n’dar.
Fatou avait avoué à la fin, et donné le nom du marchand nègre auquel elle l’avait vendue.
Il espérait bien qu’elle était là encore et qu’il pourrait la racheter, sa pauvre vieille montre ; il venait de toucher son mois et cet argent devait suffire.
Il marchait très vite, il courait ; très pressé d’arriver, – comme si, justement pendant le trajet, quelque acheteur noir était là, la marchandant, prêt à l’emporter.
………………………
A Guet-n’dar, sur le sable, tapage, confusion de tous les types, babel de toutes les langues du Soudan. – Là se tient perpétuellement le grand marché, plein de gens de tous les pays, où l’on vend de tout, des choses précieuses et des choses saugrenues, – des denrées utiles et des denrées extravagantes, – des objets invraisemblables, – de l’or et du beurre, – de la viande et des onguents, – des moutons sur pied et des manuscrits, – des captifs et de la bouillie, – des amulettes et des légumes.
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D’un côté, fermant le tableau, un bras du fleuve avec Saint-Louis derrière : ses lignes droites et ses terrasses babyloniennes ; ses blancheurs bleuâtres de chaux, tachées de rougeurs de briques, – et, çà et là, le panache jauni d’un palmier montant sur le ciel bleu,
De l’autre côté, Guet-n’dar, la fourmilière nègre aux milliers de toits pointus.
Auprès, des caravanes qui stationnent, des chameaux couchés dans le sable, des Maures déchargeant leurs ballots d’arachides, – leurs sacs-fétiches en cuir ouvragé.
Marchands et marchandes accroupis dans le sable, riant ou se disputant ; bousculés, piétinés, eux et leurs produits, par les acheteurs.
– Hou ! dièndé m’pât !… (marchandes de lait aigre, contenu dans des peaux de bouc cousues retournées le poil en dedans.)
–– Hou ! dièndé nébam !… (marchandes de beurre, – de race peuhle, – avec de grands chignons tricornes plaqués de cuivre, – pêchant leur marchandise à pleines mains dans des outres poilues ; – la roulant dans leurs doigts en petites boulettes sales à un sou la pièce, – et s’essuyant les pattes après dans leurs cheveux).
– Hou ! dièndé kheul !… dièndé khorompolé !… (marchandes de simples, de petits paquets d’herbes ensorcelées, de queues de lézards et de racines à propriétés magiques).
– Hou ! dièndé tchiakhkha !… dièndé djiarab !… (marchandes accroupies, de grains d’or ; de grains de jade, de perles d’ambre, de ferronnières d’argent ; – tout cela étalé par terre sur des linges sordides, – et piétiné par les clients).
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– Hou ! dièndé guerté !… dièndé khankhel !… dièndé iap-nior !… – (marchandes de pistaches, – de canards en vie, – de comestibles insensés, – de viandes séchées au soleil, de pâtes au sucre mangées par les mouches).
Marchandes de poisson salé, marchandes de pipes, marchandes de tout ; – marchandes de vieux bijoux, de vieux pagnes crasseux et pouilleux, sentant le cadavre ; – de beurre de Galam pour l’entretien crépu de la chevelure ; – de vieilles petites queues, coupées ou arrachées sur des têtes de négresses mortes, et pouvant resservir telles quelles, toutes tressées et gommées, toutes prêtes.
Marchandes de grigris, d’amulettes, de vieux fusils, de crottes de gazelles, de vieux corans annotés par les pieux marabouts du désert ; – de musc, de flûtes, de vieux poignards à manche d’argent, de vieux couteaux de fer ayant ouvert des ventres, – de tam-tams, de cornes de girafes et de vieilles guitares.
Et la truanderie, la haute pouillerie noire, assise alentour, sous les maigres cocotiers jaunes : de vieilles femmes lépreuses tendant leurs mains pleines d’ulcères blancs pour demander l’aumône, – et de vieux squelettes à moitié morts, les jambes gonflées d’éléphantiasis, avec de grosses mouches grasses et des vers pompant leurs plaies sur le vif.
Et des fientes de chameau par terre, et des fientes nègres, des débris de toutes sortes et des tas d’ordures. – Et là-dessus, tombant d’aplomb, un de ces soleils brûlants qu’on sentait là tout près de soi, dont le rayonnement cuisait comme celui d’un brasier trop rapproché.
Et toujours, et toujours, pour horizon le désert ; la platitude infinie du désert.
………………………
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C’était là, devant l’étalage d’un certain Bob-Bakary-Diam, que Jean s’arrêta, interrogeant d’un regard anxieux et rapide, avec un battement de cœur, le monceau d’objets hétéroclites qui s’éparpillaient devant lui.
– Ah ! oui, mon blanc, dit Bob-Bakary-Diam, en yoloff, avec un sourire tranquille, – la montre qui sonne ? – Il y a quatre jours, la jeune fille est venue me la vendre pour trois khâliss d’argent. – Bien fâché, mon blanc, – mais, comme elle sonnait, je l’ai vendue dès le même jour, – à un chef de Trarzas, qui est parti en caravane pour Tombouctou.
………………………
Allons, c’était fini !… Il n’y fallait plus penser, la pauvre vieille montre !…
Il en éprouvait un désespoir, le pauvre Jean, un déchirement de cœur, comme s’il eût perdu par sa faute une personne bien-aimée.
Si encore il eût pu aller embrasser son vieux père, et lui demander pardon, cela l’aurait un peu consolé. – Si encore elle était tombée dans la mer, la montre, – ou dans le fleuve, ou dans quelque coin du désert, – mais ainsi vendue, profanée par cette Fatou !… Ça, c’était trop !… Il aurait pleuré presque, s’il ne s’était pas senti tant de rage au cœur contre cette créature.
C’était cette Fatou qui depuis quatre ans lui prenait son argent, sa dignité, sa vie !… Pour la garder il avait perdu son avancement, tout son avenir de soldat ; – pour elle il était resté en Afrique, pour cette petite créature méchante et perverse, noire de figure et d’âme, entourée d’amulettes et de sortilèges ! – Et il se montait la tête, en marchant au soleil ; contre ses maléfices il était pris d’une sorte d’horreur superstitieuse ; contre sa méchanceté et son impudence, et l’audace de ce qu’elle venait de faire, il était pris d’une fureur insensée. – Et il rentrait chez lui, marchant vite,
- 133 - le sang bouillonnant, – exaspéré de chagrin et de colère, – la tête en feu.
XXXV
Elle attendait, elle, avec une grande anxiété ce retour.
Dès qu’il entra, elle vit bien qu’il ne l’avait pas retrouvée, la vieille montre qui sonnait.
Il avait l’air si sombre, qu’elle pensa que probablement il allait la tuer.
Elle comprenait cela ; – elle, si on lui avait pris une certaine amulette racornie, la plus précieuse qu’elle avait, que sa mère lui avait donnée quand elle était toute petite, en Galam, – oh ! elle se serait jetée sur le voleur, et l’aurait tué si elle avait pu.
Elle comprenait bien qu’elle avait fait là quelque chose de très mal, poussée par les mauvais esprits, par son grand défaut de trop aimer la parure. – Elle savait bien qu’elle était méchante. – Elle était fâchée d’avoir fait tant de peine à Jean ; cela lui était égal d’être tuée, – mais elle aurait voulu l’embrasser.
Quand il la battait, elle aimait presque cela maintenant, parce qu’il n’y avait guère que dans ces moments-là qu’il la touchait, et qu’elle pouvait le toucher, elle, en se serrant contre lui pour demander grâce. – Cette fois, quand il allait la prendre pour la tuer, comme elle n’aurait plus rien à risquer, elle mettrait toutes ses forces pour l’enlacer, et tâcher d’arriver jusqu’à ses lèvres ; après elle se cramponnerait à lui en l’embrassant jusqu’à ce qu’elle fût morte, – et cela lui serait égal.
………………………
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S’il avait pu déchiffrer, le pauvre Jean, ce qui se passait dans ce petit cœur sombre, sans doute, pour son malheur, il aurait pardonné encore ; – ce n’était pas difficile de l’attendrir, lui.
Mais Fatou ne parlait pas, parce qu’elle comprenait que tout cela ne pouvait pas s’exprimer, et l’idée de cette lutte suprême où elle allait le tenir et l’embrasser, et mourir par lui, ce qui finirait tout, – cette idée lui plaisait ; – et elle attendait, fixant sur lui ses grands yeux d’émail, avec une expression de passion et de terreur.
Mais Jean était rentré, et il ne lui disait rien ; – il ne la regardait même pas, – alors elle ne comprenait plus.
Il avait même jeté sa cravache en entrant, – parce qu’il était honteux d’avoir été brutal avec une petite fille et qu’il ne voulait pas recommencer.
Seulement il s’était mis à arracher toutes les amulettes pendues aux murs et les jetait par les fenêtres.
Puis il prit les pagnes, les colliers, les boubous, les calebasses – et, sans rien dire toujours, il les lançait, dehors sur le sable.
Et Fatou commençait à comprendre ce qui l’attendait ; elle devinait que tout était fini, et elle était atterrée.
Quand tout ce qui était à elle fut dehors, éparpillé sur la place, Jean lui montra la porte, en disant simplement, entre ses dents blanches serrées, d’une voix sourde qui n’admettait pas de réplique
– Va-t’en ! ! !
Et Fatou, la tête baissée, s’en alla sans rien dire. Non, elle n’avait rien imaginé d’aussi horrible que d’être chassée ainsi. Elle se sentait devenir folle, – et elle s’en allait sans oser lever la tête,
- 135 - sans trouver un cri à pousser, ni un mot à dire, ni une larme à verser.
XXXVI
Alors Jean se mit à ramasser avec calme tout ce qui était à lui, à plier ses effets soigneusement, comme pour faire son sac de soldat ; il empaquetait avec soin, par habitude d’ordre prise malgré lui au régiment, – et se dépêchait tout de même, de peur d’être pris de regret, et de faiblir.
Il se sentait un peu consolé par cette exécution terrible, par cette satisfaction donnée à la mémoire de la vieille montre ; – heureux d’avoir eu définitivement ce courage, se disant que bientôt il embrasserait son père, lui conterait tout pour avoir son pardon.
Puis, quand il eut fini, il descendit chez Coura-n’diaye, la griote. – Il vit Fatou qui s’était réfugiée là, immobile, accroupie dans un coin. – Les petites esclaves avaient ramassé ses affaires dehors, et les avaient mises dans les calebasses près d’elle.
Jean ne voulut même pas la regarder. – Il s’approcha de Coura-n’diaye, paya son mois en prévenant qu’il ne reviendrait plus ; puis il jeta son léger bagage sur ses épaules, et sortit.
………………………
Pauvre vieille montre. Son père lui avait dit : « Jean, elle est un peu ancienne, mais c’est une très bonne montre, et on n’en fait peut-être plus d’aussi bonnes aujourd’hui. Quand tu seras riche, plus tard, tu t’en achèteras une à la mode si tu veux, mais tu me rendras celle-là ; il y a quarante ans qu’elle est avec moi, je l’avais au régiment, – et quand on m’enterrera, si tu n’en veux plus, ne manque pas de la faire mettre dans ma bière ; elle me tiendra compagnie là-bas… »
………………………
- 136 -
Coura-n’diaye avait pris l’argent du spahi sans faire de réflexions sur ce congé brusque, avec son indifférence de vieille courtisane revenue de tout.
Quand Jean fut dehors, il appela son chien laobé qui le suivit l’oreille basse comme comprenant la situation, et fâché de partir. Puis il s’en alla sans tourner la tête, descendant les longues rues de la ville morte, dans la direction du quartier.
………………………
- 137 -
TROISIÈME PARTIE
I
Lorsque Jean eut ainsi définitivement expulsé Fatou-gaye, il éprouva un grand soulagement d’avoir fait cette exécution. – Lorsqu’il eut convenablement arrangé dans son armoire de soldat tout son mince bagage, rapporté de la maison de Samba-Hamet, il se trouva plus libre et plus heureux.
Cela lui paraissait un acheminement vers le départ, vers ce bienheureux congé définitif qui n’était plus éloigné que de quelques mois.
Il avait eu pitié d’elle, cependant. Il avait voulu encore une fois lui envoyer l’argent de sa solde, pour lui faciliter une installation nouvelle ou un départ.
Mais, comme il aimait mieux ne pas la revoir, il avait chargé le spahi Muller de cette commission.
Muller s’était rendu dans la maison de Samba-Hamet, chez la griote. – Mais Fatou était partie.
– Elle a eu beaucoup de chagrin, dirent les petites esclaves, en yoloff, – faisant cercle et parlant toutes à la fois.
Le soir, elle n’a pas voulu manger le kouss-kouss que nous lui avions préparé.
– La nuit, dit la petite Sam-Lélé, je l’ai entendue qui parlait tout haut en rêvant, – et même les laobés ont jappé, ce qui est très mauvais signe. – Mais je n’ai pu comprendre ce qu’elle a dit.
Il était certain qu’elle était partie, – emportant ses calebasses sur la tête, – un peu avant le soleil levé.
- 138 -
Une macaque nommée Bafoufalé-Diop, femme chef des esclaves de la griote, personne très curieuse par nature, – l’avait suivie de loin, et l’avait vue tourner par le pont de bois sur le petit bras du fleuve, se dirigeant sur N’-dartoute – ayant l’air de très bien savoir où elle allait.
On croyait dans le quartier qu’elle avait dû aller demander asile à un certain vieux marabout très riche de N’-dar-toute, qui l’admirait beaucoup. – Elle était bien assez belle, d’ailleurs, pour n’être pas en peine de sa personne, quoique keffir.
Quelque temps encore, Jean évita de passer dans les quartiers de Coura-n’diaye.
Et puis bientôt il n’y pensa plus.
Il lui semblait d’ailleurs qu’il avait retrouvé sa dignité d’homme blanc, souillée par le contact de cette chair noire ; ces enivrements passés, cette fièvre des sens surexcités par le climat d’Afrique, ne lui inspiraient plus, quand il regardait en arrière, qu’un dégoût profond.
Et il se bâtissait toute une existence nouvelle, de continence et d’honnêteté.
A l’avenir, il vivrait au quartier, comme un homme sage.
Il ferait des économies pour rapporter à Jeanne Méry une foule de souvenirs du Sénégal de belles nattes qui seraient plus tard l’ornement de leur logis rêvé ; des pagnes brodés dont les riches couleurs feraient l’admiration des gens de son pays, et qui, dans leur ménage, leur serviraient de tapis de table magnifiques ; – et puis surtout des boucles d’oreilles et une croix en or fin de Galam qu’il commanderait exprès pour elle aux plus grands artistes noirs.
- 139 -
– Elle les mettrait pour se parer, le dimanche, en allant à l’église avec les Peyral, et certes dans le village aucune autre jeune femme n’aurait des bijoux aussi beaux.
………………………
Ce pauvre grand spahi à l’air si grave formait ainsi dans sa jeune tête inculte une foule de projets presque enfantins, rêves naïfs de bonheur, de vie de famille et de paisible honnêteté.
Jean avait alors près de vingt-six ans. On lui eût donné un peu plus que son âge, comme cela arrive souvent pour les hommes qui ont mené la vie rude aux champs, à la mer ou à l’armée. – Ces cinq ans de Sénégal l’avaient beaucoup changé ; ses traits s’étaient accentués ; il était plus basané et plus maigre ; il avait pris l’air plus militaire et plus arabe ; ses épaules et sa poitrine s’étaient beaucoup élargies, bien que sa taille fût restée mince et souple ; il mettait son fez et retournait sa longue moustache brune avec une coquetterie de soldat qui lui allait à ravir.
– Sa force et son extrême beauté inspiraient une sorte de respect involontaire à ceux qui l’approchaient. On lui parlait autrement qu’aux autres.
Un peintre l’eût choisi comme type accompli de charme noble et de perfection virile.
II
Un jour, sous une même enveloppe portant le timbre de son village, Jean trouva deux lettres, – l’une de sa chère vieille mère, – l’autre de Jeanne.
Lettre de Françoise Peyral à son fils.
« Mon cher fils,
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« Il y a bien du nouveau depuis ma dernière lettre, et tu vas avoir bien de l’étonnement. – Mais ne te tourmente pas tout d’abord ; il faut faire comme nous, mon cher fils, prier le bon Dieu et avoir toujours bon espoir. – Je commencerai par te dire qu’il est venu dans le pays un jeune huissier nouveau, M. Prosper Suirot, qui n’est pas très aimé chez nous, vu qu’il est dur avec les pauvres gens et qu’il a l’âme sournoise ; mais c’est un homme qui a une belle position, on ne peut pas dire le contraire. – Donc, ce monsieur Suirot a demandé la main de Jeanne à ton oncle Méry, qui l’a accepté pour son gendre.
– Maintenant, Méry est venu nous faire une scène ici un soir ; il avait fait prendre des renseignements sur ton compte auprès de tes colonels sans nous le dire, et on lui a donné des renseignements mauvais, à ce qu’il parait. – On dit que tu as une femme nègre là-bas ; que tu l’as gardée tout de même contre les observations de tes chefs ; que c’est cela qui t’a empêché de passer maréchal des logis ; qu’il y a de mauvais bruits là-bas sur ton compte ; beaucoup de choses, mon cher fils, que je n’aurais jamais pu croire, mais c’était écrit sur un papier imprimé qu’il nous a montré, et sur lequel on avait marqué les cachets de ton régiment. – Maintenant, Jeanne est venue se sauver chez nous tout en pleurs, disant qu’elle n’épouserait jamais le Suirot, qu’elle ne serait jamais que ta femme à toi, mon cher Jean, et qu’elle aimerait mieux s’en aller dans un couvent. – Elle t’a écrit une lettre que je t’envoie, où elle te marque ce que tu dois faire ; elle est majeure et elle a beaucoup de tête, fais bien tout ce qu’elle te dira et écris poste pour poste à ton oncle, comme elle te le commande. – Tu vas nous revenir dans dix mois, mon cher fils ; avec de la conduite jusqu’à la fin de ton congé et en priant beaucoup le bon Dieu, cela pourra sans doute s’arranger encore ; mais nous sommes bien tourmentés, comme tu dois le penser ; nous avons peur aussi que Méry ne défende à Jeanne de revenir chez nous, et alors ce serait bien malheureux.
« Peyral se joint à moi, mon cher fils, pour t’embrasser et te prier de nous écrire au plus vite.
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« Ta vieille mère qui t’adore pour la vie.
« FRANÇOISE PEYRAL. »
Jeanne Méry à son cousin Jean.
« Mon cher Jean,
« Je m’ennuie tant, vois-tu, que je voudrais passer (1) tout de suite. J’ai trop de malheur que tu ne sois pas rendu et que tu ne parles pas de revenir bientôt.
Voilà maintenant que mes parents, d’accord avec mon parrain, veulent me marier avec ce grand Suirot dont je t’ai causé déjà ; on me casse la tête pour me dire qu’il est riche et que je dois avoir de l’honneur qu’il m’ait demandée. Je dis non, tu penses, et je me mine les yeux à pleurer.
(1) Passer, mourir (cévenol).
« Mon cher Jean, je suis bien malheureuse d’avoir tout le monde contre moi, Olivette et Rose rient de me voir toujours les yeux rouges ; je crois qu’elles, elles épouseraient très volontiers le grand Suirot si seulement il voulait d’elles. Moi, rien que d’y penser, ça me fait un frisson ; non bien sûr que je ne l’épouserai jamais, et que je leur échapperai à tous pour entrer au couvent de Saint-Bruno, s’ils me poussent à bout.
« Si seulement je pouvais aller chez toi quelquefois, ça me remonterait de causer avec ta mère, pour qui j’ai bien du respect et de l’amitié comme si j’étais sa fille ; mais on me fait déjà de gros yeux parce que j’y vais trop souvent, et qui sait si bientôt on ne me le défendra pas tout à fait.
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« Mon cher Jean, il faut que tu fasses tout ce que je vais te dire. J’entends qu’il y a des méchants bruits sur toi ; je me dis qu’ils les font courir à seule fin de m’influencer, mais je ne crois pas un mot de tous ces contes, ça n’est pas possible, et pas un ici ne te connaît comme moi. Tout de même je serai contente si tu me dis un petit mot là-dessus, et si tu me parles de ton amitié : tu sais ça fait toujours plaisir quand même on sait bien que c’est vrai. Et puis écris tout de suite à mon père pour me demander en mariage, surtout fais-lui bien la promesse que tu te conduiras toujours au pays comme un homme sage et rangé sur qui on n’aura jamais rien à dire, quand tu seras mon mari ; – après ça je le supplierai à genoux. – Le bon Dieu ait pitié de nous, mon bon Jean !
« Ta fiancée pour la vie,
« JEANNE MÉRY. »
Au village, on n’apprend guère à exprimer les sentiments du cœur ; les jeunes filles élevées aux champs sentent très vivement quelquefois, – mais les mots leur manquent pour rendre leurs émotions et leurs pensées, le vocabulaire raffiné de la passion est fermé pour elles ; ce qu’elles éprouvent, elles ne savent le traduire qu’à l’aide de phrases naïves et tranquilles ; là est toute la différence.
Il fallait que Jeanne eût senti bien vivement pour avoir écrit cette lettre, – et Jean, qui parlait lui aussi ce langage simple, comprit tout ce qu’il y avait là-dessous de résolution et d’amour. – En présence de cette fidélité ardente de sa fiancée, il eut confiance et espoir ; il mit dans sa réponse tout ce qu’il y sut mettre de tendresse et de reconnaissance, il adressa à son oncle Méry une demande en forme, accompagnée de serments bien sincères de sagesse et de bonne conduite ; – et puis il attendit sans trop d’inquiétude le retour du courrier de France…
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M. Prosper Suirot était un jeune huissier étroit et voûté, doublé d’un libre-penseur farouche, bavant des inepties athées sur toutes les choses saintes d’autrefois, – gratteur de papier à la vue basse, dont les petits yeux rougis s’abritaient sous des lunettes fumées. – Ce rival eût fait pitié à Jean, qui éprouvait une répulsion instinctive pour les êtres laids et mal bâtis.
Séduit par la dot et la figure de Jeanne, le petit huissier croyait, dans sa bêtise bouffie, faire beaucoup d’honneur à la jeune paysanne en lui offrant sa laide personne et son infime position sociale ; il avait même décidé qu’après le mariage, pour se mettre à sa hauteur, Jeanne, devenue dame, se coifferait d’un chapeau.
………………………
III
Six mois avaient passé. Et les courriers de France n’avaient apporté au pauvre Jean – rien de bien mauvais, à la vérité, – mais rien de bien bon non plus.
L’oncle Méry restait inflexible ; – mais Jeanne l’était aussi, et, dans les lettres de la vieille Française, elle glissait toujours, pour son fiancé, quelques mots de fidélité et d’amour.
Jean, lui, était plein d’espoir, et ne doutait plus que, à son arrivée au pays, tout ne pût facilement s’arranger.
Il se perdait plus que jamais en projets délicieux… Après ces cinq années d’exil, ce retour au village lui apparaissait sous des couleurs d’apothéose.
Tous ces rêves de pauvre abandonné le ramenaient à cet instant radieux : monter, avec ses grands burnous de spahi, dans la diligence de son village, – voir reparaître les Cévennes, les silhouettes familières de ses montagnes, – la route connue, – puis
- 144 - le clocher aimé, – puis le toit paternel au bord du chemin, et serrer dans ses bras, avec une joie folle, ses vieux parents chéris…
Alors, ensemble, tous trois, ils s’en allaient chez les Méry… Dans le village, les bonnes gens, les jeunes filles, sortaient sur leurs portes pour le voir passer ; on le trouvait beau, avec son costume étranger et ses grandes allures d’Afrique… Il montrait à son oncle Méry ses galons de maréchal des logis, qu’on venait enfin de lui donner et dont l’effet serait irrésistible… Il était bon, après tout, son oncle Méry ; autrefois, il avait beaucoup grondé Jean, c’est vrai, mais il l’avait aimé aussi ; Jean s’en souvenait très bien maintenant, il en était très sûr… (De loin, dans l’exil, on revoit toujours sous des couleurs plus douces ceux qui sont restés au foyer ; on se les rappelle affectueux et bons ; on oublie les défauts, les duretés et les rancunes.) Donc, il était impossible que l’oncle Méry ne se laissât pas fléchir, quand il verrait là ses deux enfants le suppliant ensemble ; il s’attendrirait bien certainement… et mettrait la main de Jeanne toute tremblante dans celle de Jean !… Et alors, que de bonheur, quelle vie belle et douce, quel paradis sur la terre !…
………………………
Par exemple, Jean ne se voyait pas très bien, vêtu comme les hommes de son village, ni, surtout, coiffé du modeste chapeau campagnard. Ce changement était un sujet sur lequel il n’aimait pas arrêter sa pensée ; il lui semblait qu’il ne serait plus lui-même, le fier spahi, sous cet accoutrement d’autrefois. C’était sous le costume rouge qu’il avait appris la vie, c’était sur le sol d’Afrique qu’il s’était fait homme, et, plus qu’il ne le croyait ; il aimait tout cela : il aimait son fez arabe, son sabre, son cheval, – son grand pays maudit, son désert.
Il ne savait pas, Jean, quelles déceptions attendent quelquefois les jeunes hommes, – marins, soldats, spahis, – quand ils rentrent à ce village tant rêvé, qu’ils ont quitté encore enfants, et que, de loin, ils voyaient à travers des prismes enchantés.
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Hélas ! quelle tristesse souvent, et quel ennui monotone attendent au pays le retour de ces exilés !
De pauvres spahis, comme lui, acclimatés, énervés dans ce pays d’Afrique, ont pleuré quelquefois les rives désolées du Sénégal.
Les longues courses à cheval, et la vie plus libre, et la grande lumière, et les horizons démesurés, tout cela manque, quand on s’y est habitué et qu’on ne l’a plus ; dans la tranquillité du foyer, on éprouve quelque chose comme le besoin du soleil dévorant et de l’éternelle chaleur, le regret du désert, la nostalgie du sable.
IV
Cependant Boubakar-Ségou, le grand roi noir, faisait des siennes dans le Diambour et le pays de Djiagabar. Le vent était à une expédition de guerre : on en parlait à Saint-Louis dans les cercles d’officiers ; cela était commenté, discuté de mille façons parmi les soldats, spahis, tirailleurs, ou troupiers d’infanterie de marine. C’était le bruit du jour, et chacun espérait y gagner sa part, de l’avancement, une médaille ou un grade.
Jean, lui, qui allait finir son service, se promettait de racheter là tout ce qu’on avait pu lui reprocher sur sa conduite passée ; il rêvait d’attacher à sa boutonnière le petit ruban jaune des braves, la médaille militaire ; il voulait faire ses adieux éternels au pays noir par quelque belle action de valeur, qui laisserait son nom ineffaçable au quartier des spahis, dans ce coin de la terre où il avait tant vécu et tant souffert.
Entre les casernes, le commandement de la marine et le gouvernement, un rapide échange de correspondance avait lieu chaque jour. Il arrivait chez les spahis de grands plis cachetés qui
- 146 - faisaient rêver les hommes en veste rouge ; on prévoyait une expédition longue et sérieuse et le moment approchait.
Les spahis aiguisaient leur grand sabre de combat, et astiquaient leur fourniment, avec force paroles et bravoure, verres d’absinthe et joyeux propos.
V
On était aux premiers jours d’octobre.
Jean, qui circulait par ordre depuis le matin pour remettre de droite et de gauche des papiers de service, allait en dernier lieu au palais du Gouvernement, porter une grande enveloppe officielle.
Dans la longue rue droite, aussi vide et aussi morte qu’une rue de Thèbes ou de Memphis, il vit venir à lui, dans le soleil, un autre homme rouge qui lui montrait une lettre. Il eut une appréhension triste, une crainte vague, et il pressa le pas.
C’était le sergent Muller, qui apportait aux spahis le courrier de France, arrivé depuis une heure de Dakar, par caravane.
– Tiens, pour toi, Peyral ! dit-il en lui tendant l’enveloppe au timbre de son pauvre cher village.
VI
Cette lettre que Jean attendait depuis un mois lui brûlait les mains, et il hésitait à la lire. Il résolut d’attendre d’avoir fini sa mission pour la décacheter.
Il arriva à la grille du Gouvernement, dont la porte était ouverte, et il entra.
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Dans le jardin, même animation que dans la rue. Une grande lionne privée s‘étirait au soleil, avec des mines de chatte amoureuse. Des autruches dormaient par terre, auprès de quelques rigides aloès bleuâtres.
Midi, – personne, – un silence de nécropole, et de grandes terrasses blanches sur lesquelles les palmiers jaunes dessinaient des ombres immobiles.
Jean, cherchant à qui parler, arriva jusqu’à un bureau où il trouva le gouverneur entouré des différents chefs du service colonial.
Là, par extraordinaire, on travaillait avec animation ; on semblait discuter des choses graves, à cette heure traditionnelle du repos de la sieste.
En échange du pli qu’apportait Jean, on lui en remit un autre, à l’adresse du commandant des spahis.
C’était l’ordre définitif de mise en marche qui, dans l’après-midi, fut communiqué officiellement à toutes les troupes de Saint-Louis.
VII
Quand Jean se retrouva dans la rue solitaire, il n’y put tenir, et, en frémissant, il ouvrit sa lettre.
Il y trouva cette fois l’écriture seule de sa vieille mère, écriture plus tremblée que jamais, – avec des taches de larmes.
Il dévora les lignes, – il eut un éblouissement, le pauvre spahi, – et porta ses mains à sa tête en s’appuyant au mur.
………………………
- 148 -
C’était très pressé, avait dit le gouverneur, ce pli qu’il portait ; il embrassa pieusement le nom de la vieille Françoise, et s’en alla comme un homme ivre.
………………………
Etait-ce bien possible, cela ? C’était fini, fini à jamais ! On lui avait pris sa fiancée, au pauvre exilé, – sa fiancée d’enfance, que ses vieux parents lui avaient choisie !
………………………
« Les bans sont publiés, la noce sera faite avant un mois. Je m’en doutais bien, mon cher fils, dès le mois dernier ; Jeanne ne revenait plus nous voir. Mais je n’osais pas te le dire encore, pour ne pas te tourmenter, puisque nous ne pouvions rien y faire.
« Nous sommes dans un grand désespoir.
Maintenant, mon fils, il est venu hier à Peyral une idée qui nous fait peur : c’est que tu ne voudras plus revenir au pays, et que tu resteras en Afrique.
« Nous sommes bien vieux tous les deux ; mon bon Jean, mon cher fils, ta pauvre mère t’en supplie à genoux, que cela ne t’empêche pas d’être sage, et de nous revenir bientôt comme nous t’attendions.
Autrement, j’aimerais mieux mourir tout de suite, et Peyral aussi. »
………………………
Des pensées incohérentes, tumultueuses, se pressaient dans la tête de Jean.
Il fit un rapide calcul de dates. Non, ce n’était pas fini encore, ce n’était pas un fait accompli. Le télégraphe !
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Mais non, à quoi donc pensait-il ! Il n’y avait point de télégraphe entre la France et le Sénégal.
Et, quand même, qu’aurait-il pu leur dire de plus ?
S’il avait pu partir en laissant tout derrière, partir sur quelque navire à grande vitesse, et arriver encore à temps ; en se jetant à leurs pieds, avec supplications, avec larmes, il aurait peut-être encore pu les attendrir. Mais, si loin, quelles impossibilités, quelle impuissance ! Tout serait consommé avant qu’il ait seulement pu leur envoyer un cri de douleur.
Et il lui semblait qu’on serrait sa tête dans des mains de fer, qu’on pressait sa poitrine dans des étaux terribles.
Il s’arrêta encore pour relire, et puis, se souvenant qu’il portait un ordre pressé du gouverneur, il replia sa lettre et se remit à marcher.
………………………
Autour de lui, tout était au grand calme du milieu du jour. – Les vieilles maisons à la mauresque s’alignaient correctement, avec leur blancheur laiteuse, sous le ciel bleu intense du ciel. – Parfois, en passant, on entendait derrière leurs murs de brique quelque plaintive et somnolente chanson de négresse ; – ou bien, sur le pas des portes, on rencontrait quelque négrillon bien noir, qui dormait le ventre au soleil, tout nu, avec un collier de corail, – et marquait une tache foncée au milieu de toute cette uniformité de lumière. – Sur le sable uni des rues, les lézards se poursuivaient avec de petits balancements de tête comiques, – et traçaient, en traînant leur queue, une infinité de zigzags fantasques, compliqués comme des dessins arabes. – Un bruit lointain de pilons à kousskouss, monotone et régulier comme sorte de silence, arrivait de Guet-n’dar, amorti par les couches chaudes et lourdes de l’atmosphère de midi…
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Cette tranquillité de la nature accablée semblait vouloir narguer l’exaltation du pauvre Jean, et exaspérer sa douleur ; elle l’oppressait comme un mal physique, elle l’étouffait comme un suaire de plomb.
Ce pays lui faisait tout à coup l’effet d’un vaste tombeau.
Il s’éveillait, le spahi, comme d’un pesant sommeil de cinq années. – Une immense révolte se faisait en lui, révolte contre tout et contre tous !…
Pourquoi l’avait-on pris à son village, à sa mère, pour l’ensevelir au plus beau temps de sa vie sur cette terre de mort ?… De quel droit avait-on, fait de lui cet être à part qu’on appelle spahi, traîneur de sabre à moitié Africain, malheureux déclassé, – oublié de tous, – et finalement renié par sa fiancée !…
Il se sentait une rage folle au cœur, et ne pouvait pleurer ; il éprouvait le besoin de s’en prendre à quelqu’un ou à quelque chose, – le besoin de torturer, d’étreindre, d’écraser quelqu’un de ses semblables dans ses bras puissants…
Et rien, rien autour de lui, – que le silence, la chaleur et le sable.
………………………
Hélas pas un ami non plus dans tout ce pays, – pas même un camarade de cœur à qui conter sa peine… Il était donc bien abandonné, mon Dieu !… et bien seul au monde !…
VIII
Jean courut au quartier et jeta au premier venu le pli qui lui était confié ; – puis il s’en alla, et commença au hasard une course rapide et sans but ; – c’était sa manière à lui d’étouffer sa douleur.
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Il passa le pont de Guet-n’dar et tourna au sud vers la pointe de Barbarie, comme la nuit où, quatre ans auparavant, il avait quitté en désespéré la maison de Cora…