Le Roman d’un spahi

Pierre Loti · Chapitre 30 sur 50

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Le Roman d’un spahi

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XXVIII

L’air était chargé d’effluves lourds et brûlants de senteurs vitales, de parfums de jeunes plantes. – La nature se dépêchait d’accomplir ses enfantements prodigieux.

Autrefois Jean, aux premiers moments de son arrivée, avait jeté un même regard de dégoût sur cette population noire : à ses yeux, tous se ressemblaient ; c’était toujours pour lui le même masque simiesque, et, sous ce poli d’ébène huilé, il n’eût pas su reconnaître un individu d’un autre.

Peu à peu pourtant il s’était fait à ces visages ; maintenant il les distinguait ; en voyant passer les filles noires aux bracelets d’argent, il les comparait : il trouvait celle-ci laide, celle-là jolie, – celle-ci fine, celle-là bestiale ; – les négresses avaient pour lui une physionomie tout comme les femmes blanches, et lui répugnaient moins.

 

XXIX

JUIN ! – C’était bien un printemps – mais un printemps de là-bas, rapide, enfiévré, avec des odeurs énervantes, des lourdeurs d’orage.

C’était le retour des papillons, des oiseaux, de la vie ; les colibris avaient quitté leur robe grise pour reprendre leurs couleurs éclatantes de l’été. – Tout verdissait comme par enchantement ; – un peu d’ombre tiède et molle descendait maintenant des arbres feuillus sur le sol humide ; les mimosas, fleuris à profusion, ressemblaient à d’énormes bouquets, à de grosses houppes roses ou orangées, dans lesquelles les colibris chantaient de leur toute petite voix douce, pareille à la voix des hirondelles qui jaseraient en sourdine ; – les lourds baobabs eux-mêmes avaient revêtu pour quelques jours un frais feuillage, d’un vert pâle et tendre. Dans la campagne, le sol s’était couvert de

 

- 56 - fleurs singulières, de graminées folles, de daturas aux larges calices odorants ; – et les ondées qui tombaient sur tout cela étaient chaudes et parfumées – et, le soir, sur les hauts herbages nés de la veille dansaient en rond les lucioles éphémères, semblables à des étincelles de phosphore…