Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz

¶ Cy devise le v. enseignement de prudence qui est comment la saige princesse mettra peine comment elle soit en la grace & benivolence de tous les estatz de ses subgetz Chapitre .xvi.

 

Pource qu'il appartient a la sage princesse qui par prudence veult ordonner tous ses faictz qu'elle quiere et tienne toutes les voyes que honneur demander vouldra pour ceste cause qui est le cinquiesme enseignement estre bien du clergié / & en leur grace tant de gens des religions & des docteurs comme des prelatz & des gens du conseil & aussi des bourgois & mesmes de ceux du peuple. Mais aucuns se pourroient merveiller pourquoy nous disons plus nommeement de ceulx icy que des barons & des nobles. Si est la responce pource que nous suposons qu'elle en ja en soit bien si que c'est plus de commun usaige que lesditz barons & nobles elle frequente Si vouldra estre des dessus nommés bien pour deux principaulx causes L'une si est affin que les bons & devots prient dieu pour elle. & l'autre pource qu'elle soit louee d'eulx en leurs sermens et collations si que leurs voix & parolles luy puissent estre se mestier est escu & deffence contre les murmures & rappors de ses ennemys mesdisans. & les puissent estaindre par quoy elle en ait mieulx l'amour de son seigneur & aussi du commun peuple qui bien leur dame orra dire & qu'elle fust soustenue des plus puissans se besoing luy en venoit. Si sera bien informee lesquelz des clercz & des maistres tant des religieux comme d'autres seront les plus souffisans & de la greigneur auctorité & a qui on adjouste plus de foy a leurs ditz Iceulx mandera de fois a autre vers elle puis les ungs puis les autres parlera a eux moult amyablement vouldra avoir leur conseil & en user les fera aucunefois disner a sa court acompaignés de son confesseur & des gens de sa chappelle qui tous seront honnorables gens leur portera grant honneur / & vouldra que des siens soient honnorés qui est chose qui bien affiert. Car vrayment ceulx qui sont anoblis de science doivent estre honnorés / leur fera du bien de sa puissance donnera a leurs colleges & a leurs convens. Et combien que aulmosne doye estre faicte secrettement la cause si est telle / affin que la personne qui la fait n'en puisse monter en vaine gloire qui est trop mortel peché. mais se ladicte personne n'en n'avoit nulle elevation en son cueur mieulx seroit la donner publicquement que en secret pource qu'elle donneroit bon exemple a aultruy. & qui en celle intencion le fait double son merite & fait bien / dont ceste sage dame qui bien se sçaura garder d'icelluy vice vouldra bien que les dons & aulmosnes qu'elle fera par celle voye soyent sceuz & registrez s'ilz sont notables comme pour refaire leurs eglises & leurs convens ou autres necessaires en perpetuelle memoire en tableaulx en leurs eglises / affin que les gens prient dieu / ou autres registres ou ilz le dient publicquement / si y prendront exemple de pareillement donner d'avoir accointance mieulx pour avoir renommee par eulx s'il semble qu'elle touche aucun rain d'ypocrisie ou qu'elle en prengne le nom. toutesfois se peut elle nommer par maniere de parler juste ypocrisie. Car elle tend affin de bien & eschevement de mal. Car nous n'entendons mye que soubz umbre de ceste chose maulx et pechiez se doivent commettre ne que une grant vaine gloire en doyve sourdre en courage. Si disons de rechief que ceste maniere de juste ypocrisie est comme necessaire par especial a princes & princesses qui ont a dominer autruy a qui plus reverence affiert que a autre & certainement aussi ne messiet elle point a toute personne qui desire honneur le faisant a cause de bien. Et a ce propos il est escript au livre de valere que anciennement les princes faignoient qu'ilz fussent parens aux dieux affin que leurs subgetz les eussent en plus grant reverence & plus les craingnissent. Aussi vouldra la sage dame estre bien des gens du conseil de son seigneur soient prelatz chanceliers ou autres ordonnera qu'ilz viennent vers elle / les recevera honnorablement & parlera a eulx par sages parolles & le plus qu'elle pourra les tiendra en amour et ceste maniere de tenir luy sera vaillable en plusieurs choses. C'est assavoir car ilz loueront le sens & gouvernement d'elle qu'ilz verront notable. Aussi s'il advenoit que aucun envieux voulsisse quelque chose machiner contre elle ilz ne souffreroient passer en conseil riens a son prejudice et desmouveroyent le prince s'il estoit mal informé par aucuns autres / & aussi s'elle desiroit aucune chose estre passee en conseil ilz luy seroyent amys & plus favorables. Avec ce ladicte dame vouldra avoir la bien vueillance des clercz qui se meslent des causes comme du peuple comme nous dirions a paris avocas en parlement & ailleurs de tieulx semblables deffendeurs des causes si vouldra veoir a certains jours les presidens & principaulx d'entre eulx & des autres plus notables avec eulx & devisera a eulx amiablement & vouldra qu'ilz sachent & voyent de son honnorable estat non mye qu'elle leur die par maniere de vengence mais qu'ilz apperçoyvent par l'effet de son maintien & grant sçavoir & telle maniere tenir pourra estre vaillable a l'acroissement de son honneur et los / & la cause si est pource que tous estatz & de toutes manieres de gens de justice les principaulx bourgois des cités & villes de sa seigneurie de son seigneur & aussi des gros marchans & mesmement aucuns des plus honnestes des gens de mestier vouldra qu'ilz viengnent de fois a autre vers elle si leur fera tresbonne chere & mettra peine a estre bien d'eulx affin que s'elle avoit aucun affaire qu'ilz fussent devers elle & que se necessité leur venoit de quelque finance faire qu'elle peust par lesditz marchans de leur bon gré & voulentiers estre secourue laquelle chose il convient qu'elle emprunte se elle veult bien garder tous les termes & pointz de honneur doit rendre sans faillir a jour nommé affin que la verité de sa parolle soit tousjours tenue en toutes choses entieres & sans faillir & que plus grant foy on y adjouste. Pource que nous avons dit en cestuy

chapitre .v. des .vii. enseignemens comment la saige princesse doit estre bien de ses subgetz si que dit est & pourroit sembler a aulcuns mal advisés que chose superflue soit de ce dire & que il n'appartiengne que princesses prengne cure de atraire ses subgés ains doit commander baudement ses plaisirs & que ilz doivent obeir & mettre peine de l'attraire a amour & non mye elle eulx ou autrement ne seront ilz mye subgés & elle maistresse mais a ce nous respondrons que sauve la grace des diseurs ce appartient a faire non mye seulement a princesses mais aux princes par maintes raisons / mais de deux nous passerons. Car moult se pourroit ceste matiere plus eslargir. L'une si est que quoy que le prince soit seigneur maistre des subgetz / toutesfois les subgetz font le seigneur & non mye le seigneur les subgetz. Et trouveroient trop plus legierement qui les reputeroit a subgetz se ils luy vouloyent estre mauvais que il ne trouveroit qui le recepveroit a seigneur & pour celle cause & aussi qu'il ne pourroit luy tout seul forçoyer contre eulx si luy estoient rebelles / & s'il avoit ores la puissance de les destruyre il mesmes se deffendroit. Et s'il est necessité que il les tiengne a amour en telle maniere que de celle amour viengne crainte plus que par rigueur ou autrement sa seigneurie est en balence. Si est vray le proverbe commun que l'en dit / il n'est mye sire de son païs qui de ses hommes est haÿs. Et de les tenir en amour vrayement plus grant sens ne pourroit faire se a droit veult estre nommé seigneur Car il ne pourroit avoir cité ne forteresse d'aussi grant deffence force & puissance comme luy peut estre l'amour & benivolence des vrays subgetz. L'autre raison si est pource que poson que subgetz ayent bonne voulenté vers prince & princesse si n'auroyent ilz jamais le hardement d'aler familierement vers eulx se ilz ne les mandoient ne il n'appartiendroit aussi. Si doit doncques venir le premier acueil du prince ou de la princesse mais il est bien raison que les subgetz facent de ce tresgrant joye & feste & qu'i s'en tiennent bien honnorez & en doit doubler en eulx leur amour & loyaulté tant que plus de doulceur & trouvent. Et a ce propos dit ung saige qu'il n'est chose qui plus suprengne le cueur des subgetz ne qui tant les tire vers leur seigneur comme quant ilz treuvent benignité et doulceur en luy si que il est escript d'un bon empereur qui disoit qu'il vouloit estre tel a ses subgetz que eulx mesmes desiroyent qu'il leur fust. & de ceste chose bien advisee la sage princesse le fera ainsi leurs femmes la visiteront aucunesfois & elle leur fera tresbonne chere et parlera a toutes si amyablement que tres contentes se tendront & loueront son sçavoir et sa tresgrant court tiendra et feste a ses gesines et aux nopces de ses enfans vouldra que elles soyent en la compaignie des dames & des damoiselles. Pour laquelle chose elle acquerra moult amour de tous & de toutes.