Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
Cy devise les manieres que la sage dame ou damoiselle qui a en gouvernement jeune princesse doit tenir pour maintenir sa maistresse en bonne renommee & en l'amour de son seigneur. chap. .xxiiii
Et avec ces choses / pource que jeunesse nourrie en grans delices aucunesfois peut de legier estre encline a trop grant gayeté pourroit desvoyer la jeune personne qui point n'a de malice de se garder convient par especial mettre frain de longue main si que ja est touché si devant ains que l'inconvenient adviengne Si peut estre le remede tel la saige dame qui aura en gouvernement la jeune princesse qui verra amour entre le prince son seigneur & sa maistresse si que communement jeunes gens nouveaulx mariés ont ensemble mettra toute la peine que elle pourra & les nourrira en celle amour & les ennortera de dire doulces parolles & amoureuses tousjours l'un a l'autre & faire tous plaisirs & prendra grant cure de elle mesmes rapporter entre eulx gratieulx messages & dons de choses plaisans recommandations & salus pour les nourrir tousjours en celle paix & amour & bien se traveillera que toutes choses au contraire soyent destourbees & eschevees & a part quant le seigneur n'y sera & la jeune princesse se couchera l'ancienne dame luy en tiendra plait en la ramentevant & devisant les bons motz qu'elle luy aura ouÿ dire de l'amour qu'il a en elle et comment il est bon & comme il est bel & gratieulx que bonne nuyt luy doint dieu & toutes telles choses. Et avecques ce pource que est de coustume que les seigneurs chevaliers & escuyers estranges et autres vont aucuneffois devers les princesses & dames & que leurs seigneurs & parens mesmes les y mainent il convient que elles voient & parlent a plusieurs & qu'elles les festoyent sicomme il apartient en festes & en dances aucunesfois ou parler ou autres esbatemens / si que il eschiet donc il avient aucuneffois que aucuns d'iceulx a telles assembles sont ferus de l'amour des dames ou veulent faire semblant que ilz le soyent donc la saige gouverneresse qui tousjours sera pres de sa maistresse prendra bien garde aux semblans & manieres de tous se elle pourra appercevoir par quelque semblant que aucuns ou aucun y voulsist penser & s'il advient que il luy semble en apercevoir quelque chose n'en dira riens a personne ains les tiendra secret a son couraige. Et quant vendra que ilz seront departis & la feste faillie & sa maistresse sera retraicte pourra advenir se sadicte maistresse est privee d'elle luy entrera elle mesmes en parolles disans nous avons bien dancé telz & telz sont gracieulx ou ilz ne sont mye en quelque autre chose. & adonc la saige princesse pourra respondre telz manieres de parolles je ne sçay que c'est / mais je ne voy nul qui me semble tant plaisant ne tant bel & gratieux que fait monsieur & m'en suis bien prinse garde / mais il m'est advis que entre les autres c'est celuy a qui plus advient toutes choses a faire. Et se ledit seigneur est vieil ou lait dira. certes je ne prenois garde a nul de la compaignie sinon a monseigneur. Car il m'est advis que entre les autres il sembloit si bien seigneur & prince / & comment le fait il si bon ouÿr parler qui parle sagement. Et posons qu'il n'y ait esté si le pourra elle ramentevoir en quelque guise disant bien de luy. mais de ce que pensé aura ne dira riens & se prendra bien garde se celuy ou ceulx de qui elle aura ymaginé se mettent en peine de frequenter entour sa maistresse & se ilz querront voyes & manieres cy avoir acointance ou aux parens ou autres qui les y puisse mener ou se eulx ou aucuns de leurs gens si vouldront acointer d'aulcunes des femmes Et se elle voit que aprés ladicte feste ou assemblee nul de ceulx qu'elle a pensé ne se traveille par choses qu'elle y voye s'en mettra en paix & hors de suspection. Mais se elle apperçoit les signes dessusditz ou semblables elle ne aura pas euvre laissee ne son couraige sans grant soing ou cure se pener se veult de y mettre remede a faire son devoir Si conviendra que elle oeuvre bien sagement. Car de le descouvrir a personne s'elle est sage & prudente se gardera bien / & seroit trop mal fait. Mais que fera elle pour le mieulx et pour ouvrer plus sagement / quant verra bien que ce sera a certes que aulcun par grant diligence se vouldra mettre en peine d'estre en grace pour telle amour de sa maistresse ains qu'il ait eu espace de luy en touchier aucune chose. posons qu'il eust le hardement elle luy fera si bel acueil que achoison luy donnera que il s'acointe d'elle / et ce fera il moult voulentiers / car il cuydera pource que c'est la plus prochaine de la dame que sa besoigne en doyve mieulx valoir & pourrira la chose qu'il s'enhardira de luy dire ce qu'il aura sur le cueur avec les grans offres des services & de tous biens qu'il luy fera selon la coustume des hommes en tel cas. Adonc la dame qui sera pourveue de sa responce & qui parlera a luy sans le sceu de la dame & le moins qu'elle pourra luy repondra sans nul effroy bassement par telles parolles. & s'il est tel qu'il appartient dira: monseigneur vrayement je me suis bien donné garde par voz semblans que vous aviez en couraige ce que vous m'avez dit. & pource que vouloye que telles parolles venissent de vous premierement je desiroye que j'eusse telle acointance de vous que le me dissiés affin que je le sceusse ains que aulcune autre personne par qui la chose peut estre raportee & mal selee la sceust ou s'en apperceust. si suis bien ayse que j'ay a present advisé de vous faire la responce sur ce que dit m'avez telle qu'elle est affermee en mon courage & qui jour de ma vie pour mourir en ce prometz je a dieu & a vous ne changera & sans vous faire de ce long sermon ne tenir trop de parolles vous dy tout a ung brief mot & une fois pour toutes que tant que je soye vivant & je soye en sa compaignie ceste jeune dame qui par la fiance que ses amys & son seigneur ont en moy tant n'en soye digne m'ont baillé en gouvernement / ne fera mal ne chose dont reproches ne parolles autres qu'il appartient a avoir a dame telle qu'elle est & du noble sang dont elle est yssue / car de ce a l'ayde de dieu la cuyderay je bien deffendre nonobstant qu'elle en est legiere a garder. Car je sçay bien que toute s'amour est en son seigneur ainsi qu'elle doit estre & qu'elle est toute bonne & bien condicionnee / ne que de telz amours elle n'a que faire ne n'y pense. & si sçay bien tant d'elle que se vous ou autre luy aviez dit ou qu'elle s'en apperceust qu'elle hairoit sur toutes choses celluy qu'elle cuyderoit qui a telle chose vers elle pensast. Si vous suplie monseigneur tant comme je puis que vous en vueillés oster du tout & plus n'y penser. Car je vous jure ma crestienté que vous perdriés vostre peine. Et affin que vous n'y ayez plus nulle esperance pour veoir dire. Je vous jure mon ame que posons qu'elle le voulsist / ce que je sçay bien que jamais ne feroit: j'y mettroye telles barres qu'elle ne pourroit. Si me croyés seurement & plus ne faictes telz allees ne telz venues ne telz semblans que sur l'ame de moy je ne les pourroye souffrir & conviendroit que je le disse a telz qui ne vous en sçauroyent nul gré & qui bien la garderoye de voz mains. Car je n'ay que d'une mort a mourir / laquelle chose aymeroye mieulx que il me advint que je consentisse ne veisse le deshonneur de ma maistresse. Si vault mieulx que n'en soit plus & que la chose demeure a tant. Telle responce ou semblable fera la sage dame / ne pour promesse don ofre ne menace ne changera son propos ne lors ne autres fois ne riens ne fera qui la puisse flechir au contraire. Si se gardera bien que n'ayt point la chere muee ne enflambee ne les yeulx felons quant elle partira de luy / mais aura le visaige rassis et la maniere asseuree sicomme se de autres choses eussent parlé. affin que personne ne se peust de ce appercevoir. Aussi ladicte dame se gardera bien que nul mot n'en sonnera a sa maistresse ne a autre soit son privé ou privee / ne nul semblant n'en fera / mais ne la laissera tant soit pou / & se prendra bien garde que nulle femme ou des servans ou aultre ne conseille a elle en maniere qu'elle puisse apercevoir que telle chose peust toucher. Car tantost l'appercevra a la maniere du rire & du parler / posons que elle ne les ouÿst & s'elle en aperçoit certainement quelque chose ne s'en taire mye ains menacera la personne de la faire bouter hors s'elle se mesle de plus conseiller a sa maistresse car ce n'appartient mye & si de pres s'en prendra garde que personne ne aura loisir de luy faire aulcun rapport. Si pourra advenir que celluy ne se souffrera mye pourtant & yra & viendra par aulcune voye cautelleuse qu'il aura trouvee de quelque acointance parquoy de foys a autre y pourra hanter & ce ne pourra la dame pas bien empescher / car se elle ce disoit trop grant mal en pourroit venir / si s'en souffrera. & de pres gardera sa dame et maistresse / mais s'il advient que de si pres ne la puisse garder qu'il ne conviengne que sadicte maistresse apperçoyve ou voye par les semblans ou parolles couvertes que celluy dira l'intencion & voulenté de luy encores ne s'en effroyera elle de riens pource que bien sçaura que maintes dames & damoiselles sont aymees & priees a qui bien petit en chault. & qui pourtant ne les ayme mye. Mais elle se prendra bien garde se elle pourra appercevoir que la jeune dame ou princesse y prengne aucun plaisir. & si elle en parlera plus voulentiers que d'ung autre ou si elle s'esjouyra quant elle le verra / ou s'elle muera aulcune contenance Si mettra toute peine par belles & doulces parolles de traire de sa bouche a privé qu'il n'y ayt que elles deux ce qu'elle aura sur son cueur de celluy homme / & s'il luy en aura point touché ou parle. Et adoncques selon ce qu'elle chantera ou dira elle luy pourra respondre. Et s'il advient qu'elle mesmes die que voyrement l'apperçoyve ou que il luy ayt dit / et qu'elle en est bien troublee & courroucee / & qu'il luy en poise la dame qui sera saige & discrete appercevera bien aucunement des parolles s'elle la veult bien sagement enquerre & par bonne maniere sans se monstrer au commencement trop rebelle si la dame le dit fainctement & pour luy donner acroire qu'elle n'y veult point penser ou s'elle le dit tout a certes / dont s'il advient qu'elle congnoisse qu'elle ayt bonne voulenté de non y avoir aucune pensee elle sera bien joyeuse & l'ennortera de toute sa puissance que se tienne en son bon propos / si luy dira de tous exemples du mal qui peut advenir & qui maintesfois est advenu a plusieurs par telles follies le grant deshonneur & reproches qui en sourdent & les decevemens qui sont en hommes. Si l'ennortera qu'elle garde bien comment elle respondera saigement a celluy toutes les fois qui luy en parlera & luy die tout a ung mot qu'il pert sa peine / & luy jure & afferme bien a certes que jamais pour toute sa puissance ne l'en demouvera qu'il luy desplaise de telles parolles ne de ses semblans n'a que faire / & avec ces parolles qu'elle l'estrange & eslongne tout le plus qu'elle pourra. Et qu'elle se garde bien que des yeulx de parolle de ris ne de contenance quelconques ne luy face nul semblant parquoy le puist attraire ne luy donner aucune esperance. Ainsi luy toute la maniere que tenir devra pour courtoisement l'estranger luy fera dire quant il viendra qu'elle se repose ou qu'elle est occuppee d'aulcune chose & qu'il ne luy desplaise qu'elle ne le peut veoir pour ceste foys. Et ainsi luy face dire par plusieursfoys que par la continuation de tenir tieulx manieres longuement il apperçoyve bien qu'il perdroit sa peine de plus y muser. Et avecques ces choses la sage dame ennortera bien a sadicte maistresse qu'elle se garde bien que de ceste chose ne parle a homme ne a femme. car mal en pourroit venir & que c'est le plus grant sens de s'en taire / & n'est point honneur a femme se vanter de telle chose. Et ceste deffence luy fera pource qu'elle le disoit se pourroit adresser a tel ou a telle qui ne luy donneroit mye bon conseil ains la conforteroit par adventure & ficheroit en la follie. ou qui le celeroit maulvaisement Si en pourroit saillir aucune fumee & venir mal / & ainsi par ceste saige tenue fera tant la bonne dame qu'elle estaindera & aneantira toute ceste chose & n'en fera plus qui que l'en doye haïr ou luy chaudra de telle hayne & ne la craindra pour bien faire. Car qui que l'en hait au premier l'en aymera au dernier & prisera mille foys plus quant on verra sa grant prudence & sa constant bonté car bien fait vault tousjours quoy qu'il demeure. Si fera cause que ladicte jeune princesse soit en son temps une tressage bonne & honneste dame & ayt les belles vertus que declairees avons cy devant.