Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
¶ Cy dit encores de ce mesmes enseignement aux femmes comment se garderont entre elles d'avoir le vice d'envye. chap. xxxi
Que fera doncques pour eschever ce faulx arcison d'envye & qu'il ne soit nullement en son couraige la saige & bonne dame ou autre demourant en court elle estrivera par bon remede contre les choses qui s'ensuyvent lesquelles sont les causes dont sourt envye a court de princesse en couraige / c'est assavoir que quelque grande qu'elle soit s'il advient qu'elle voye ou apperçoyve ou qu'il luy soit advis que sa maistresse ait plus en grace quelque autre que elle ou souvent l'appelle en ses conselz & vueille le plus sache de son secret & soit plus entour elle ja pource le cueur ne luy vouldra / ne le vice d'envye ne la surmontera. nonobstant que les aguillons & poinctures en couraige de celle faulce envye en tel cas soyent telz. Et pourquoy peut ce estre que ma dame a plus en grace ceste icy ou ceste la que toy & plus la veult & plus l'appelle en ses secretz & environ soy / n'es tu de son lignaige ou plus noble que celle n'est si en fust mieulx paree / ou tu es plus sage ou plus preudefemme ou mieulx taillee de y estre. Et appartient il aussi que telle & telle qui est venue de neant / ou qui ne scet ou qui ne vault ne peut de se mettre si avant ne qu'elle prengne tel peine d'estre en grace devant les autres / ne aussi que ma dame la doyve tant avancer ne faire telle chiere qu'elle luy faict ne tel harnois / & luy baille tel estat. Ja est plus avancee en ce pou de temps qu'elle y a demouré que toy qui y es de ton enfance / pourquoy peut ce estre quelque cause y a. mais je y mettray barres se je puis & la desavanceray Je sçay bien comment telles choses & telles sçay sur elle / & si je ne le sçay si le controuveray ou mettray du sel plus que je ne sçay avant que je ne la desavance. elle se veult trop mallement mettre avant et ja fait la maistresse & veult supediter les autres & mettre arriere mais je y mettray barres se je sçay quoy que advenir en doye. ne quelque peine que je y doye mettre. Je n'en pourroye plus souffrir en mon renc mesme se veult elle ja mettre / et ma dame luy souffre & la porte & veult qu'elle voise devant les autres mais ainsi n'ira mye. Telz ou semblans sont les admonnestemens de envye. mais tantost par bon advis & juste conscience les boutera arriere la saige dame ou damoiselle de court qui se reviendra a soy Ha folle musarde & dequoy t'es tu advisee mais pour dieu que te chault il de toutes ces faulsetés si tu fais ce que tu peulx loyaulment en toutes choses & tu n'en as si grans guerdons en ce monde comme ung autre dieu qui seul est juste & vray juge & qui congnoist tous couraiges. & a qui riens ne peut estre celé le scet bien si le te rendra & n'y fauldra point. & en luy seul dois avoir ton esperance. Car celluy est mauldit qui a son esperance & la fiance es princes ne es hommes. Et pourtant se ung autre a bien en ce monde qui n'est que ung trespas comme ung pelerinaige des biens de fortune plus que a toy ce te semble. que t'en apartient il a murmurer ne en avoir dueil. veulx tu garder les princes & les princesses & les puissans personnes qu'ilz ne facent du leur a leur voulenté: Si ta maistresse ou dame donne du sien a ung autre plus que a toy quel tort te faict elle. certes nul. Et de ce donna bien exemple nostreseigneur en la parolle dont l'evangille parle des ouvriers qui furent mis en la vigne / dont les aucuns vindrent a soleil levant. les autres a midy & les autres a vespres. Et quant vint a faire le payement de leur journee le seigneur de la vigne partit & donna tout autant a ceulx qui estoyent venus a vespres comme a ceulx du point du jour de laquelle chose les premiers murmuroyent / & le seigneur leur respondist. Mes amys quel tort vous fais je. Je vous paye de vostre journee bien & bel ce que avez esté louez. & s'il me plaist de donner a ceulx icy autant ou plus comme a vous ce n'est riens du vostre si n'avez cause d'en parler. Tout ainsi & semblablement n'as tu nulle cause de groucier si ta maistresse donne le sien ou il luy plaist quand ce n'est rien du tien. Et aultre si peut advenir que toymesmes ne congnois pas tes propres deffaulx par ce que tu es envers toy trop favorable & ta dame les congnoist bien qui voit ung autre plus saige plus abille & mieulx condicionnee & plus parfaicte de toy quoy qu'il te semble que tu vaille mieulx s'il a plus chere environ soy. Et aussi si tu veulx bien regarder au vray de ta conscience & lire en tes faitz tu trouveras ce peut estre que tu le peves bien avoir desservy pour telle chose et telle que tu fais. & telles parolles que tu dis luy furent rapportees / dont elle se courrouça qui ne fut bien fait ne dit a toy / & elle ne t'en ayme mye mieulx. assez d'autres t'eussent mise hors si est par ta coulpe. pource tu n'as cause de tant t'en courroucer tu estoyes trop ayse & trop orgueilleuse. & te sembloit que riens ne te povoit nuyre / or en prens ce que tu en as & ne te en plains que a toy. Et avec ce que scés tu: quel bien & quel service vers dieu peut avoir fait ceste creature qui tant est en grace quoy qu'il te semble qu'elle n'en soye mye digne. Parquoy il la veult par ceste voye en ce monde guerredonner. car tu as ouÿ dire comment sont couvers les secretz de dieu / si n'appartient a personne de en juger pour chose qu'il voye tant luy apere merveilleuse Et pour ce ne te dois empescher d'estat d'autruy / mais pense de ton ame & de te gouverner sagement & faire tousjours bien ton devoir / si le congnoistra bien dieu & tel maistre fait il bon servir qui est tout saige tout bon & tout puissant & tout autre service n'est que vent & empeschement. Et gardes bien sur quanques vers luy tu peulx meffaire que ne muses a autruy par faulse envie en faict en dit ne en quelconques pourchas / car tu te dampneroyes. posons que on le te eust desservy. Car dieu ne veult pas que l'on se venge de tant que en as pensé crie en mercy a nostreseigneur. & ne te chaille qui va devant ne qui va derriere. qui soit en grace ne qui non. car de chose qui faicte en soit tu n'en vauldras de riens pis. Et avec ce ceulx & celles qui te verront ainsi gracieusement suporter l'orgueil & oultrecuydance d'autruy sans en faire parolles ne semblans t'en priseront & aymeront mieulx. Et si tu veulx garder ton reng entre les autres que il te appartient sans vouloir supediter autruy si le gardes gracieusement. Mais prens toy bien garde que ta conscience ne soit point blessee pour telz fatras / ne que tu donnes cause a autruy de troublemens ne de empeschemens car le peché en descenderoit sur toy. Telz & semblables sont les remedes que la saige dame de court bien pourveue si peut mettre contre les pointures & aguillons d'envie. Et de cestuy mauvais peché pour demonstrer comment toute personne le doit fuyr dict ung saige: Je ne sçay fait il comment toute creature raisonnable deboute de soy sur tous autres vices le peché d'envie / car a adviser la qualité de tous les autres peches il n'y a celluy qui en l'exerçant ou faisant n'ayt aucun delit comme en vaine gloire ou orgueil ou a delit d'honneurs en gloutonnie plaisir ou menger en charnalité delit de corps & ainsi aux autres / lesquelz plaisirs pevent attraire la creature a les aymer quoy qu'ilz soyent l'ame deffendus. Mais celluy dyabolicque peché d'envie il ne fait ne donne a la personne qui plus en est souprinse nul plaisir ne mais dueil de pensee & deffrichement de couraige triste et desguise de visaige tourment qui perce l'ame & tous maulx & tous desplaisirs. Et a brief dire encline a tous maulx & a toutes felonnies. ne autre bien ne rend a son maistre cestuy infernal vice. Et que les envieux facent a haïr dit contre eulx de rechief ung autre saige pleust a dieu que l'envieux eust si grans yeulx qu'il peust veoir toute la prosperité & la joye qui est esparse par tout le monde. & plusieurs gens a celle fin qu'il eust cause d'estre plus tourmentés.