Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
¶ Le premier chapitre parle comment tout ce qui est dit devant peut toucher aussi bien les unes comme les autres des femmes et de la maniere et gouvernement que femme d'estat doit tenir ou fait de son mesnage. chap. .xl.
Au commencement de ceste .iii. partie suyvant la route des princesses qui devant vont & puis les dames & damoiselles de court & dehors nous convient si que nous promismes parler aux femmes d'estat des cités. C'est assavoir a celles qui sont mariees aux clercz gens de conseil de roys ou de princes ou gardans justice ou en divers offices & aussi a celles qui sont mariees au bourgois des cités & bonnes villes qui en aucuns pays sont appellees nobles quant ilz sont de lignages anciens. Et aprés dirons aux autres estatz des femmes / affin que toutes se sentent de nostre doctrine. Et si que ja avons touché plusieurs fois cy devant c'est nostre entente que tout ce que recordé avons aux autres dames tant es vertus comme au gouvernement de vivre en ce qui peult a chascune femme appartenir de quelque estat qu'elle soit / soit aussi bien dit pour les unes que pour les autres si peut chascune prendre telle piece qu'elle voit qui luy appartient. et ne vueille mye faire comme aulcune folz ou folles qui sont trop aises quant ilz sont au sermon & le prescheur parle sur la charge d'aucun estat qui ne leur touche & trop bien le notent & dient qu'il dit vray & que c'est bien dit. mais quant vient a ce qui leur peut appartenir ilz baissent la teste & cloent les oreilles / & leur semble qu'on leur fait grant tort de en parler & ne prennent point garde a leurs faictz / mais ouy bien aux autres. Et pource le saige prescheur doit trop bien adviser quelz estatz de gens a a son sermon & s'il parle bien aux ungz doit si bien toucher les autres que l'ung ne se puisse mocquer de l'autre ne murmurer. Si dirons doncques ainsi de rechief nous troys vertus comme dessus disons a vous femmes d'estat & bourgoises de cités & bonnes villes que l'oreille vueillés tendre sur les enseignemens qui vous pevent appartenir principallement sur .iiii. quoy qu'ilz soyent ailleurs touchés aprés ce que nous supposons que ja vers dieu soyés bonnes & devotes / mais a ce qui touche prudence mondaine l'un des quatre. Et le premier est a ce qui appartient a l'amour & foy que devés avoir a vos maris / et comment vers eulx vous vous devés porter. Le second point au fait du gouvernement de vostre mesnaige. Et le tiers touche vos vestures & habillemens. Le quart comment vous garderés de blasme et de cheoir en diffame Et quant au premier qui est de l'amour & foy que debvés a vos parties / et comment vers eulx vous appartient a gouverner soyent vos maris vielz ou jeunes bons ou mauvais paisibles ou rioteux de petite loyaulté vers vous ou preudhommes affin que ne redisions ce que devant est ja dit / mais vous envoyrons
cercher au tresiesme chapitre de la premiere partie de cestuy livre ou la en est assés a plain desclairé. Mais avec ce affin que plus vous embellisse a tenir vers eulx les manieres qui vous pevent touchier qui la sont devisees vous reduirons a memoire trois biens qui de vous gouverner bien et saigement vers eulx qui qu'ilz soyent et leur garder la foy et loyaulté promise tenir en bonne paix et en toutes choses faire vos devoirs vous peut venir. L'ung est grant merite a l'ame que acquerés faisant vos devoirs L'autre est grant honneur au monde. Et le tiers est que on a veu maintes fois et voit on souvent que quoy que plusieurs riches hommes de plusieurs et divers estatz ayent esté / et soyent merveilleux a leurs femmes en tous temps / que quant vient a la mort que conscience les reprent et advisent le bien de leurs femmes qui si bonnement les ont supportez et le tort qu'ilz ont eu vers elles que ilz les laissent dames et maistresses de tout quant qu'ilz ont vaillant. Le second point de nostre enseignement et doctrine que avons dit qu'il vous convient qui touche au faict de mesnage / c'est que vous devés mettre grant cure et diligence de distribuer saigement et mettre au prouffit les biens et la chevance que vos maris par leur labour office ou rente amainent ou pourchassent a l'ostel. Et est l'office de l'homme d'acquerre & faire venir en la maison les provisions / et les femmes les doivent ordonner et dispenser par bonne discrection & ordre convenable sans trop grant escharceté. Et aussi bien se doit garder de folle largesse Car c'est ce qui vuide et desemplit la bource et met la personne a povreté Bien adviser en toutes choses que degast ne excés n'en puisse estre faict ne s'en attendre mye du tout a la mesgnie. Ainçois elle mesmes estre dessus & s'en prendre souvent garde & de ses choses vouloir avoir le compte. Ceste saige dame ou mesnagiere se doit congnoistre en toutes choses de mesmement en appareiller a menger affin qu'elle le sache ordonner & commander a ses servans ou servantes parquoy elle puist tousjours garder la paix de son mary s'il semons gens d'honneur en son hostel / si doibt ellemesmes se besoing est aller en la cuysine & ordonner comment ilz seront servis / doit bien garder que son hostel & sa maison soit tenue nettement & toutes choses en leur place & par ordre. ses enfans bien enseignés & endoctrinés ne quoy que qu'ilz soyent petis que on ne les oye point mignoter ne aussi mener grant noise. soyent nettement tenus & riglement gouvernez ne que drappeaulx a nourrices ne riens qui leur appartienne ne traine point aval l'hostel / doit estre songneuse que son mary soit nettement tenu en robes & aultres choses. car le nect adornement du mary est l'honneur de la femme qui soit bien servy & sa paix gardee / & quant il vient a l'hostel pour prendre son repas que tout soit prest & ordonné tables & dressoir selon l'estat / & s'elle veult user de prudence & avoir les loz du monde & de son mary s'il est homme de bien luy soit a toutes heures faire bonne chiere affin que s'il advient qu'il soit aulcunement troublé en couraige sicomme en diverses choses que les hommes ont affaire livrent aucunesfois mains desplaisirs qu'elle luy puisse par son gracieux accueil faire aulcunement entreoublier. Car n'est point de doubte que c'est grant recreation a homme de bien quant il vient en son hostel & s'il a quelque ennuy en pensee & treuve sa femme qui saigement & gratieusement l'acueille & c'est bien raison que ainsi soit faict. Car celluy qui pourchasse le vivre & l'estat. & qui en a la peine & le soussy ne peut au moins que d'estre bien acueilly en son hostel ne doit point ceste femme tencier / rechigner ne rioter sa maisgnie a table. mais s'il y a aulcune chose qu'ilz ayent faict mal a point les doit reprendre en briefves parolles sans tençons. Car a refection laquelle doit estre prinse joyeusement est trop dure chose a oÿr celle note: Et se son mary est mauvais ou rioteux le doit appaiser a son povoir par belles parolles ne luy enquerre point de ses besongnes ne autres choses aucunement secrettes a tables ne devant mesgnie. mais a part et en sa chambre. Ceste saige mesnagiere avec ce que dit est sera songneuse de lever matin. Et quant elle aura ouÿ messe & dictes ses devotions & retournee a son hostel commandera a ses gens de ce que besoing sera puis se prendra a faire aucune bonne oeuvre ou a filler ou a couldre quelque autre chose. Et quant ces chamberieres auront fait leur mesnaige vouldra que semblablement facent / ne filles ne femmes ne ellemesmes ne vouldra veoir ne souffrir nulles heures oyseuses / elle achetera du lin a bon marché aux foires / fera filler en ville aux povres femmes mais se garde bien que leur peine elle ne retiengne par quelque engignement ou par sa maistrise. car elle se damneroit ne ja a son proffit n'iroit. Si fera faire toilles grosses & deliees nappes & touailles & autres linges & de ce sera tressoigneuse. car c'est le plaisir naturel aux femmes qui n'est lait ne villain mais honneste & licite si fera tant que elle aura de tres beau linge delié large a parer & bien ouvrer. Si le tiendra blanc & souef flairant bien ployé en coffre & de ce sera tressoigneuse si en seront servis les gens d'honneur que son mary amenera dont elle sera prisee & louee. Ceste saige femme prendra bien garde que riens ne pourrisse aval son hostel / & ne voise a gast dequoy povres se peussent aucunement ayder / ne que relief n'y endurcisse robbes ne soyent mengees de vers si les fera donnera aux povres. Mais s'elle ayme le bien de son ame & la vertu de charité ne fera pas seullement de ce ses aulmosnes mais du vin de sa propre boisson & de la viande de sa table aux povres acouchees a malades ou a ses povres voisins souventesfoys & ce fera elle de bon cueur s'elle est saige & a dequoy. Car c'est tout le tresor qu'elle emportera ne ja plus povre n'en sera / mais toutesvoyes elle doibt bien regarder a qui & que par discretion soit faict avecques ces choses ceste femme sera saige gracieuse c'est adire de plaisant chere honneste a couvert langaige accueildra & recevra les amys & acointes de son mary / elle parlera beau a toutes gens. se fera aymer de ses voisins leur fera compaignie & amytié se besoing en ont / ne fera refus de prester petites chosettes ne a ses maisgnies ne sera male mauldisant ne disant villennie ne tout le jour rioter pour ung beau neant: mais les reprendra voirement quant ilz mesprendront / & menacera de les mettre hors s'ilz ne s'amendent mais ce sera sans tonner ne mener grant harou si que on ne l'oye de loing. Sicomme aulcunes folles font a qui il semble que parestre bien malles & tencer fort a leurs maris & a leur mesgnie de neant que on les tiendra a sages & bonnes mesnagieres & a faire bien les embesongnees de pou de chose & trouver par tout a redire & toute jour caqueter / mais ce mesnaige la nest point de nostre doctrine. Car nous voulons que nos disciples soyent en tous leurs faitz saiges / & nul sens ne pourroit estre sans attrempance laquelle ne demande malice ne felonnie ne trop de langaige qui est chose qui moult messiet a femme.