Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
¶ De mesmes comment femmes de court se doyvent bien garder de dire mal de leur maistresse. Chap. xxxiii
La deuxiesme cause dont vient & sourt mesdit est de oppinion en telle maniere ou semblable une personne aura oppinion que une autre soit mauvaise ou deffaillant en aucunes choses ou en toutes / ou que elle ne se gouverne pas bien en tous cas ou en aucuns & pour ceste cause sans sçavoir la verité de la chose laquelle est par adventure toute autre qu'elle ne la pense en mesjurera & mesdira abondamment et plainement a petite consideration pour bien pou d'achoison. Et tel cas advient communement par tout. Car sans faille a cause de oppinion et sans sçavoir de certaine science mesdient plus ceulx qui ont la tache de mesdire. Si n'est mye communement court de prince & de princesse sans telz mesdisans / lesquelz a tel cause / c'est assavoir d'oppinion sans plus n'espargnent ame / et mesmes ne maistre ne maistresse. Et pource en parlant de ce vice chiet a dire du grant mal que fait toute personne qui diffame & dit mal d'autruy & par especial de qui le paist & nourrist dont il a son estat & son vivre / mais nonpourtant il advient a mainte court que se les servans ou servantes ou ceulx ou celles qui y demeurent voyent ou leur semble veoir en maistre ou maistresse tant soit petit signe de quelque vice tantost a cause d'oppinion les chargeront de grant langaige disant que la chose est faicte que ilz ont pensee. Et a nostre propos parlant aux femmes quoy qu'il peut aussi bien aux hommes toucher. Assés de femmes de court en mains pays est il de tous estatz que si elles voyent leur dame ou maistresse sans plus parler bas a une personne une fois ou deux ou quelque signe de priveté ou d'amitié ou quelque ris ou quelque joyeuseté faicte par adventure par jeunesse ou ygnorance & sans mal penser se ladicte maistresse se est tant soit petit joyeuse ou en ses habillemens gente & propre qui sont choses qui a mainte personne viennent de droicte condicion plus aux unes que aux autres tantost ilz seront prestz d'en mesjuger. & non mye seullement en cestuy cas mais aussi bien en tous autres dequoy par petite achoison aucunesfois prendront quelque maulvaise oppinion de leur dicte maistresse mais du mesjugement c'est du moins ilz feront pis / car pourtant se elle est leur dame et qu'ilz soyent nourris repeuz & a beaulx gaiges de ses biens que ilz facent ou qu'elles facent bien les obeissans les genoulx a terre a grant reverence & assez de flateries si ne s'en tairont ilz mye / ains diront leur advis l'une a l'autre & s'acointeront a conseil & a brief dire seront tout ainsi que la maulvaise brebis qui est rongneuse donne & depart de sa rongne aux autres / mais toutefvoyes bien se garderont que leur maistresse ne l'apperçoyve ne oye & leur suffira mais que a elle seulle soit celé & mesmement de ce que eulx ou elles luy accorderont & soustendront disant que sera bien faict d'ainsi faire s'en mocqueront & en parleront en derriere & y adjousteront plus qu'il n'y a & qu'il n'y scevent assez de servans & de servantes le font aussi. mais a nostre propos les dames damoiselles femmes de court qui ainsi le font trop grandement mesprennent & font trop plus grant peché que se d'autres ou d'entre elles mesdisoyent pour cinq principaulx raisons. La premiere pource que de tant qu'elle est plus grant maistresse son honneur ou deshonneur est plus renommé par tout pays que d'une autre simple femme pource fait pis que la diffame car celluy diffame peut voller en maintes contrees. La deuxiesme pource qu'elles font trahyson a qui ilz monstrent bel semblant & obeissent. Tiercement ilz font contre leur serment qui fut tel elles garderoyent son bien & son honneur. Quartement qu'elles rendent mal pour bien a celles de qui & par qui sont soustenus & nourries & ont leur estat. Et quintement que elles jugent autruy qui est contre le commandement de dieu qui dit ne juges si tu ne veulx estre juge. Et posons ores qu'elles sceussent tout clerement seur leur maistresse sicomme ja est dit devant / & qu'elle fust une tresmauvaise & perverse creature si ne la doibvent ilz diffamer ne entre elles ne aultre part. car parolles ne sçauront ja estre dictes si celeement que raportees ne soyent & elles sont tenues de garder son honneur & couvrir sa honte & que se autres en oyent mal dire de abaisser les parolles & l'excuser. Et en verité celles qui font le contraire font leur grant deshonneur et les en doibt on mains priser ne excuser ne s'en pevent. Car se tu nous dis je voy de quoy j'ay cause de parler & mesdire le service n'est ne bel ne bon nous te respondons si t'en va s'il ne te plaist. Et s'il te est besoing de servir parquoy ne t'en puisses aller que trop grant prudence n'y eusses si tentais a tout le moins & fay semblant que tu n'y voyes goute & que riens n'y apperçoys puis qu'il n'est en toy d'y mettre remede ne quel ne te appartient fay bien et loyaulment ce qu'il te appartient & de plus ne te mesle prie dieu qu'il la vueille amender & luy doint congnoissance se tu y vois mal & se a autre en oys parler abesse les parolles se tu peulz ou sinon t'en tays & de ce seras tu mieulx prisee / mais ce que ja devant est dit certes il va tout autrement Car dieu scet que maintes parlent de leur maistresse qui le font plus par despit de ce que elles ne sont appellees au secret et par l'envye que autres femmes en scevent plus que pour autre precieuté ne cause. Mais toutesfois voicy ce que la bonne & loyalle dame damoyselle ou autre de court fera qui vouldra user de bonne conscience & aymera le bien & honneur de sa maistresse que elle verra dechoir de son honneur & en peril de grant inconvenient si ne luy oseroit dire ne le admonnester / elle s'en yra au confesseur de sa maistresse & non a autre si luy dira secrettement & en confession ce que on dit d'elle & le peril ou elle se met & le mal qui luy en pourroit venir luy priera pour dieu qu'il luy monstre / & ne l'accuse mye.