Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
Cy devise des quatre pointz les deux bons a tenir & les deux autres a eschever & comment dames & demoiselles de court doivent aymer leur maistresse. & ce est le premier point. chap. .xxviii.
Derechief disons nous trois seurs / filles de dieu nommees raison / droicture / & justice comme dessus. Premierement a vous dames damoiselles & femmes de court au service de princesses et haultes dames tout ce que dit avons qui toucher peut au bien de vos dames & a l'acroissement de vos meurs Mais avec les bons admonnestemens dessusditz adjousterons quatre pointz les deux premiers bons a suyvre / & les autres a eschever. & ne sont pas simplement ne sans plus les deux premiers bons a tenir / mais vous sont tresnecessaires pour le bien de voz ames & l'honneur de vos personnes. De ces deux pointz le premier est que de tout vostre cueur devés amer comme vous mesmes vostre maistresse. c'est assavoir la princesse / auquel service ou compaignie vous estes. L'autre point est que vous devés estre en vos manieres parolles & tous faitz non trop acointables ne privees a divers hommes. Et des causes qui nous meuvent vous enseignerons les raisons cy aprés. Et quant est des autres belles manieres qui a tenir vous affierent pource qu'il est ja dit cy devant comment la saige princesse vous maintiendra en bel ordre en habitz simples & beaulx sans desguiseure. mais riches assés / & bien ordonnez sicomme il affiert comme en contenances rassises & coyes en parolles maintiens jeux & ris
honnestes passerons oultre ces pointz pource que cy devant au xviii.
chap. de la premiere partie de ce livre la peut on veoir qui veult. Selon nostre premier point & enseignement des deux dessusditz la dame ou damoiselle de court ou toute servante est tenue de aymer tresfort & de tout son cueur sa dame & maistresse soit bonne ou mauvaise / ou doulce / ou autrement elle se dampne et faict que tresmauvaise creature & semblablement je dis de tous servans puis que ilz sont aux gaiges pensions ou loyer de qui que ce soit. & si tu vouloies dire voire mais si mon maistre ou maistresse est mauvaise personne ou ne me fait gueres de bien suis je doncques tenue a l'aymer / nous te respondons que ouÿ sans faulte / car s'il te semble qu'ilz soyent mauvais & que n'y faces ton proffit: tu t'en dois partir se bonté semble non mye y demourer pour mal y faire ton devoir & ne luy porter tel amour & tel foy que tu doibs. posons qu'il face mal son debvoir pourtant ne doibs laisser a faire le tien tant que tu y es / ou t'en aller. Car saches si ainsi ne le fais tu te dampnes en servant. Si est a declairer nostre propos en quoy s'estendra celle amour que la dame ou damoyselle de court aura a sa maistresse sera en luy portant foy & loyaulté en toutes manieres / comment foy & loyaulté. c'est qu'elle aymera premierement le bien de son ame. en telle maniere qu'elle luy procurera et ennortera de son povoir & que a elle appartiendra tout bien a faire & ne luy donnera ocasion du contraire. gardera sa paix a son povoir en bien faisant. Et en ces choses icy fait entendre qu'elle ne luy fera rapors nulz quelz qu'ilz soyent qui a l'empirement de son ame puisse tourner / c'est assavoir ne en mesdisant d'autruy ne contre le bien de honnesteté ne de honneur. ne aussi en parolles felonnesses ou responces parquoy elle puisse troubler sadicte maistresse. Avecques ce elle gardera sauvement le sien en ce qu'il appartiendra a elle a faire & en destournant les autres a son povoir se oultrages non convenables appartenoyent en aucuns. & sur toutes riens soustiendra son honneur de toute sa puissance en fait en dit & en parolle plus en derriere que en devant & essaucera sa bonne renommee. Se gardera bien pourtant sur ce qu'elle ayme le bien de son ame que vers elle ne use de flaterie pour mieulx avoir sa grace. si que font plusieurs servans de tous estatz maistres & maistresses et par especial a grans seigneurs & dames qui est chose qui trop desplaist a dieu & que la saincte escripture blasme a merveilles. Mais pour plus proprement declarer que c'est flaterie affin que nul ne soit deceu de entendre. dirons la difference d'entre bien servir & flater. Si est assavoir que si tu sers bien & loyaulment de tout ton povoir & tressongneusement garde bien l'honneur & proffit en toutes manieres de maistre & maistresse & metz grant cure & dilligence de luy faire plaisir & service en toutes choses licites & honnestes. Mesmement tant pour faire ton devoir comme pour acquerir sa grace affin qu'il t'en face mieulx pource qu'il t'en est besoing & que se il a mal & desplaisir que tu en soyes dolent ou dolente comme du tien propre & semblablement joyeulx ou joyeuse de son bien & prosperité & soyes triste a mathe chiere quant luy voys avoir desplaisir & joyeulx quant bien luy vient & non mye devant luy seullement. mais plus en derriere & le excuses se mal oys dire & luy portes honneur & bonne renommee telz choses faictes de bon cueur ne sont mie flateries ains est vraye amour & pure loyaulté portee de bon servant ou servante a maistre ou a maistresse & ce en sont les signes. Le pur flateur est si tu sçayes que ton maistre ou maistresse eust aucune inclination vicieuse & contre le bien de son ame & de son honneur & bonnes meurs & se sur ce tu le confortoyes. en luy donnant conseil qui le peust soustenir & nourrir en son vice & peché & que tu portasses ses mesmes faitz en dit & en fait ou que tu luy ouÿsses dire parolles non vrayes contre le bien d'autruy ou soustenir oppinions mauvaises ou deshonnestes & tu disoyes monseigneur ou ma dame dit voir ou que tu luy feisses entendant qu'il soit bel ou bon ou saige ou que bien seroit que il fist quelque chose que tu penseroyes qui luy plairoit et ta conscience te disoit tout le contraire se telz choses & aultres semblables qui pourroyent advenir faisoyes vrayement tu flateroyes & pecheroye tresmortellement & avec ce que tu te dampneroyes pareillement seroyes cause de son dampnement. Mais non pourtant dieu scet tout comment plusieurs servans de jeunes gens & d'autres se gouvernent en telz cas car pour avoir leur grace & traire d'eulx plusieurs y a ne les soustiennent pas seullement en maulx faire ains eulx mesmes quierent & pourchassent les voyes de tirer & faire mettre maistres & mesmement maistresses aucunesfois en plusieurs vices & laiz pechés & telz gens ne sont pas loyaulx servans ains sont faulx & maulvais / mais ceux qui les treuvent quant ilz les scevent telz sont eulx mesmes si aveuglez qu'ilz ne s'en donnent de garde. Et pource dist trop bien ung saint docteur que le flateur par sa parolle fait tout ainsi que se il fichoit ung clou en l'oeil de son maistre ou maistresse c'est a dire qu'il l'aveugle par ses blandices. Mais a descendre a nostre propos on pourroit icy faire une telle question sçavoir mon se une dame ou damoiselle sert une princesse ou aultre dame quelle que elle soit & il advient que sa maistresse vueille mettre son cueur en folle amour vers quelque homme si la servante est tenue par la loyaulté que elle luy doit de la soustenir & porter en son fait / car peut estre que aulcuns ne cuyderoyent mye mesprendre en pensant j'ay pluscher a garder l'honneur de ma maistresse & celer son faict mesmement veu que je n'ay mye bastie la chose / mais elle la veult faire & si en moy elle ne se fioyt en quelque autre se fieroit qui par adventure ne la celeroit mye si bien que je feroye. La vraye responce a ceste question est que elle feroit mal quelque cas qui y peust advenir & mal faire n'a point d'excusation si ne peux porter ne soustenir ta maistresse en peché faisant que toy mesmes ne peches ne soye participant du mal. Et avecques ce posons que tu dies que pour garder son honneur le faces si tu espeluches bien ta conscience tu trouveras que aultre cause te y encline plus c'est assavoir pour avoir mieulx sa grace & en prouffiter en chevance. Mais quelque cause qui t'y maine tu fais mal & en ce faisant resembles l'aveugle qui maine ung autre aveugle & tous deux trebuchent en la fosse. Mais vecy que tu feras si tu veulx user de sens & de bonne conscience se ta maistresse se fie de tant en toy qu'elle te die son secret en tel cas tu luy feras si faicte ou semblable responce / ma dame je vous mercye dont tel fiance avez en moy que tant me dictes de vostre tresprivé secret & si vous n'aviés fiance en moy ne le me diriés si n'ayez jour de vostre vie quelconque doubte qui ne soit bien celé. Car je vous prometz loyaulment que tant que je vivray ne sera par moy sceu / mais vrayement il me poise de tout mon cueur de ce que vostre entente avez mise ou voulez mettre en tel chose. Car il ne vous en peut venir fors dampnement a l'ame & grant peril & deshonneur au corps & se par nulle voye estoit en ma puissance de vous oster de celle voulenté & pensee il n'est riens que je n'en feisse. Mais quant est de moy & me pardonnés je aymeroye mieulx le bien de mon ame & de ma consciece qui en seroit chargee que je ne fais vostre service et m'en deussiés vous haÿr & bouter hors. Car je doy avoir pluscher vostre hayne pour bien faire que vostre grace pour consentir mal si ne m'en mesleroye nullement mieulx vouldroye mourir / je sçay bien que je suis a vous & que obeyr je vous doy mais en tel cas je pecheroye laquelle chose je ne suis tenu de faire pour personne vivant. Telle responce doit faire la bonne servante en tel cas a sa maistresse / mais s'elle est sage & vraye se gardera bien pourtant de l'aler disant ça & la pour soy aloser comme assez en est par adventure qui pour faire les bonnes y soyent disant elle m'a requise de tel chose / mais je l'ay bien & bel escondite je aymeroye mieulx que elle fust arse & telz choses dont mieulx leur vauldroit taire ainsi se doit gouverner la bonne & discrete dame ou damoyselle ou autre vers sa maistresse. mais non pourtant affin que nous n'oublions riens a dire que bon soit a ce propos n'est mye a entendre cest admonnestement que s'il advenoit aucun inconvenient a la maistresse par quelque cas que la bonne servante ne la doye garder en tous perilz & deffendre comme elle feroit son enfant sicomme il est dit d'une dame qui fut gardee d'estre sourprise en cas dont elle eust perdu son honneur par sa damoiselle laquelle quant elle sceut l'adventure ala tantost comme bien advisee bouter le feu a la granche affin que tout courussent la & que sa maistresse en ce tandis se peust descouvrir. Et comme une autre qui trouva sa maistresse qui se vouloit desesperer & occire ellemesmes de honte que elle avoit de ce qu'elle estoit grosse sans estre mariee si la reconforta & l'osta de ce maulvais vouloir & ellemesmes affin que quant l'enfant viendroit qu'elle peust dire que il fust sien fist entendant qu'elle estoit grosse & par celle voye la saulva de mort & garda de deshonneur & telz choses faire puis que la chose est faicte & le conseil en est prins pour garder autruy de desesperance ou de prendre mauvaise voye mais que au fait de peché on ne soit con sentant n'est pas mal. mais est tresgrant charité & doit chascun avoir pitié du pecheur. Car dieu ne veult pas sa mort. mais que il se convertise & vive. Et tel est cheu en peché que aprés se relieve & maine juste vie & non mye seullement en cas d'amours ne doibt estre consentant la servante de la maistresse: mais aussi en tous autres ou il pourroit avoir peché & vice. car nul n'est tenu d'obeyr a aultruy pour desobeyr a dieu.