Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz

¶ Cy devise en quelle maniere se doit estendre la largesse & liberalité de la saige princesse. Chap. .xix.

Et pource que nous avons parlé des autres vertus convenables a princesse assés au long & plus en brief avons touché la largesse mondaine qui en dons luy affiert a avoir hors l'ordre commune de sa despence & extraordinairement comme ce soit chose advisant a princesse que en ce soit advisee en parlerons plus au large la saige princesse qui vouldra qu'il n'y ait riens a reproucher en ses faitz se gardera bien que le vice de chetiveté & de non deue echarceté ne soit point veu en elle & aussi de folle largesse qui n'est mye maindre vice. Et pourtant par grant discretion & prudence usera & fera de ces dons / car c'est une des choses du monde qui plus exaulce la renommee des grans seigneurs & dames que largesse & ce tesmoigne jehan de sabberieuse en policraticion ou tiers livre ou .xiiii. chapitre a demonstrer que la vertu de largesse soit necessaire a ceulx qui ont le gouvernement sur la chose publicque. exemple de titus le noble empereur qui acquist telle renommee par sa largesse que on l'apelloit le secours & l'aide de toute personne & il avoit tel amour a ceste vertu de largesse que le jour qu'il n'avoit fait don aucun il ne povoit estre joyeulx & pour ce aquist la generalle amour de tous. Si demonsterra la sage dame sa largesse en telle maniere se elle a puissance de donner & il luy vient a congnoissance se que elle soit bien informee que aucuns gentilz hommes estrangiers ou aultres aient par longue prison ou rançon moult perdu du leur ou soient a grant souffreté elle leur aidera voulentiers du sien & de bon usaige largement selon son povoir. & pource que largesse ne s'estend mie tant seulement en dons comme dit ung saige / mais aussi en reconfort de parolles en leur donnant esperance elle les confortera de meilleur fortune & ce reconfort par adventure leur fera autant ou plus de bien que l'argent que elle leur donra car moult est chose agreable a personne si que ja est touché si devant quant prince ou princesse luy donne reconfort & mesmes de sa parolle. Et aussi si ceste dame voit aucun gentilhomme soit chevalier de bon couraige qui ait grant voulenté de soy avancer en honneur. mais n'ait mye grant chevance pour soy habiller si qu'il affiert & elle voit que de luy ayder soit bien employé & que il le vaille la gentille dame qui aura en soy toutes nobles meurs pour honneurs de gentillesse & pour tousjours eslever noblesse de vaillance luy aidera. Et ainsi en divers cas qui peut advenir s'estendra la saige & bien ordonnee largesse de ceste dame & s'il advient que aucuns presens ou dons luy soyent faitz de par aucuns grans seigneurs elle donnera si grandement aux messagiers que ilz s'en puissent louer & plus se ilz sont estrangiers que aux autres affin que en leurs païs en facent mention a leurs seigneurs & vouldra que tous soyent expediez. Et se les presens viennent de grans dames elle leur envoyera semblablement de ses joyaulx & de ses belles choses plus largement Mais se povre ou simple personne luy fait aucun service ou luy presente quelque chose estrange par bon vouloir elle regardera la faculté de la personne & son estat & la grandeur du service ou la value ou bonté ou beaulté ou estrangeté du don selon le cas si le remunerera quoyque ce soit si grandement que l'en s'en puisse & doye louer & avec ce par si joyeuse chere recevra la chose que ce sera a pou moitié poiment. Et non mie sera sicomme nous veismes une fois & n'a pas moult de nos yeulx avenir dont moult nous pesa a une court du monde de prince ou de princesse que ce fust la fut mandee une personne que on reputoit a saige pour oÿr & congnoistre de son sçavoir. Si y frequanta plusieurs fois / & se tenoit on tresfort content de ses faitz & de ses ditz & de l'effect de son sçavoir duquel il avoit fait audit prince ou princesse aucuns services justes bons & loysibles dignes de recommandation & desserte. En cestuy mesmes temps & espace frequentoit a icelle mesme court une autre persone qu'on reputoit a folle qui a coustume avoit de servir les seigneurs & dames de bourdes & rappors de ce qu'on faisoit par tout & de parolles de nulle value sicomme par maniere de truffes & de faire rire. Advint que on voult remunerer & faire dons a la personne que on reputoit a saige & qui avoit desservy de son sçavoir & a la personne qu'on reputoit a folle qui avoit servy seulement de dire les bourdes / si fut donné a ladicte folle ung don qui fut extimé a la value de .vl. escus. & a l'autre ung don de douze escus / de laquelle chose quant ce vismes entre nous troys seurs / raison / doctrine & justice muçasmes nos faces de honte de veoir si desconvenable extimation et tant aveuglee descongnoissance en court que on dit autentique. non mye pour la value du don / mais pour l'extimation des personnes & de leurs faitz Si ne fera mye ainsi la saige princesse qui des folz ou des folles ou qui le contrefont / ou de raporteurs de parolles et de choses de nulle value gueres ne s'acointera ne la estandra mye ses dons mais aux vertueux & a ceulx a qui le bien est employé.