Les Feuilles
Fini de sourire
L’homme dont je recevais la visite, hier, les avait enten-dus douze ans, autour de sa cellule, les pied-de-banc. Douze ans, dans les pénitenciers militaires d’Algérie, il avait saigné sa vie sous la barre-de-justice et les matraques de la chiourme.
Son crime : une absence illégale, ce qu’on appelle, en argot de police, désertion à l’intérieur. De plus, il avait ré-pondu au caporal qui l’insultait.
Et, maintenant, vieilli, épuisé, hâve, le souffle court et l’œil brillant, il me disait de sa voix creuse :
– Ils ont eu la graisse, pas la peau.
Combien l’ai-je entendu de fois, sous le ciel africain, cet âpre cri d’évadé ? Et pas toujours prononcé par les revenants des maisons de force, par les irréguliers de la Discipline ; mais au départ de la classe, quand les Chasseurs, mes cama-rades, quittaient El Aghouat ou Blidah.
– Ils ont eu la graisse, pas la peau !
Il faut bien qu’il y ait des hommes qui sortent ainsi de ces bagnes pour dire comment meurent ceux qui restent.
Je sais.
C’est à Bône, à l’atelier des travaux publics, n° 6. La vi-site est sonnée. Le médecin-major Mathelin est là. À sa
– 41 – droite, un lieutenant-adjoint, dont ma mémoire en défaut m’empêche de cracher le nom, asticote de ses observations tous les malades qui se présentent :
– C’est un carottier celui-ci, ne l’écoutez pas, docteur.
Un homme, puni de cachot, arrive escorté du sergent de planton et d’un factionnaire, sabre au clair :
– Je meurs de faim, dit l’homme, je ne peux plus durer comme ça ; monsieur le major, je vous en supplie, faites-moi donner une ration de pain.
– Du pain ? s’exclame le lieutenant, est-il gourmand, le gaillard !
L’homme eut un sursaut, un coup de rage, et, d’un geste vers l’officier, il effleura son képi. Le lieutenant bondit, arra-cha au sergent de service qui, je dois le dire, résistait un peu, le revolver d’ordonnance, et fit tomber roide à ses pieds l’homme qui réclamait du pain.
Un autre détenu, témoin de la scène, se précipita contre l’assassin : deux balles l’abattirent près du mort.
Cette seconde victime du drame ne fut que blessée griè-vement.
À l’hôpital de Bône, sœur Marie, une belle âme, une noble femme, comme égarée en cet enfer, à force de soins et de dévouement, sauva le malheureux garçon.
Mais la geôle ne le lâcha pas.
Le conseil de guerre le condamna à mort – à mort comme son compagnon. Et ce fut seulement à la prière du
– 42 – médecin-major Mathelin que cette peine se commua en vingt années de travaux publics.
Le lieutenant de cette aventure doit être capitaine quelque part…
Si c’est à Alger, je veux croire qu’on le désignera d’office pour commander le peloton d’exécution du premier petit soldat que l’on va tuer.
Ce petit soldat se nomme Charles Hartier.
Il appartient au 3e bataillon d’infanterie légère. Au mois d’août, il fut condamné à mort pour avoir bousculé un supé-rieur. L’arrêt, cassé pour vice de forme, vient d’être ratifié ces jours-ci.
Il n’y a donc pas plus de quatre mois que Charles Hartier attend les balles. Faites lui cette grâce de le tuer vite.
Il est jeune, il s’impatiente.
Et puis aussi il y a une maman qui, elle, n’a pas bousculé son supérieur. Elle agonise…
Un bon mouvement ! monsieur Félix Faure, donnez des ordres pour que ça ne traîne pas. Puisque vous avez le droit de gracier, vous devez bien avoir celui de précipiter les fusil-lades. Allons, monsieur. Ça dépend de vous.
Pour clore cette ère de scandales où maints officiers se distinguèrent, il faut un exemple, c’est certain :
Fusillez vite le petit soldat.
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