Les Feuilles
Pourquoi n’a-t-il pas tué Rothschild ?
Ce qu’on reproche à Étiévant, ce n’est pas tant la vio-lence de son acte que le choix qu’il fit :
– Pourquoi d’humbles gardiens de la paix ?
Le bourgeois paterne, dont toute l’émancipation consiste à se saouler parfois en compagnie de Labadens, se rappelle que, certain soir de remarquable beuverie, un bon sergot le reconduisit obligeamment jusqu’à sa porte. Comme le bour-geois était totalement ivre, il n’oserait pas affirmer que ce fut le complaisant policier qui lui chopa son porte-monnaie. Il ne se souvient que d’une chose : ces sergots, que l’on dit fé-roces, ont soutenu ses pas chancelants. Braves agents !
Les sergents de ville de quartier sont aimés dans leur diocèse ; s’ils pourchassent les malheureuses marchandes des quatre-saisons qu’ils entraînent violemment au poste, ils sont pleins de condescendance pour les tenanciers de bas-tringue et autres notables ayant numéro sur rue. Combien de fois évitent-ils de dresser des contraventions à ces hono-rables industriels de l’empoisonnement nocturne. Très rares, les procès-verbaux. Le sergent de ville est un vieux frère : si le patron est en défaut, il se contente de le mettre à l’amende – mais c’est à l’amende d’une tournée.
D’ailleurs l’agent, que l’alcool travaille, règle aussi sou-vent sa tournée. Seulement ça se passe dans le huis-clos propice des commissariats : à coups de poings dans la figure, à coups de pieds sur l’os des jambes, les jours de manifesta-tions, ces hommes de poigne jouent au foot-ball avec des
– 147 – corps de manifestants. Le citoyen arrêté est d’abord dûment ficelé, puis une bourrade le fait rouler sur le sol où des pieds agiles le frappent et renvoient rebondir contre les murailles du poste.
Tel est le sport de ces agentlemen.
S’il est normal que nos Maîtres aient une estime particu-lière pour les brutes de leurs brigades, on comprend que les hommes du peuple aient peu d’amour pour les flics, – flic, flac, boum, coups de pieds dans le ventre !
On ne manquera pas de remarquer, cependant, qu’Étiévant a très nettement déclaré qu’il ne s’était pas senti de haine pour ceux qu’il avait frappés. Cette indulgence de langage a précisément le don d’affoler les messieurs qui s’entretiennent de l’acte du condamné.
Malgré une certaine bonne volonté dans la discussion, ces Messieurs ne peuvent pas admettre que l’on agisse sans haine – à moins que ce ne soit par intérêt.
– L’assassinat commis par un voleur est odieux, disait l’un d’eux, mais je me l’explique : il tue pour se procurer de l’argent. Un acte que je ne m’explique pas c’est celui de cet Étiévant qui se rua sur des agents auxquels il ne pouvait rien prendre…
La morale bourgeoise est pratique, on ne saurait le nier (le meurtre est bon, qui profite !), c’est logique ; mais c’est d’une logique courte. D’abord parce que tout est intérêt, même les actes les plus matériellement désintéressés : on sa-tisfait une passion. Ensuite, parce qu’on ne se rend pas compte de l’influence d’idées latentes sur les mouvements
– 148 – les plus apparemment spontanés. Autour du vieux monde pourri, des énergies rôdent dans l’ombre.
J’entrevois la tragique course dans la nuit :
L’homme traqué, sans argent, sans refuge – déambulant, sur le point d’être pris, songeant encore à quelque avertis-sement aigu, capable de crier à tous ce qu’on s’efforce d’oublier : l’opulence d’une minorité faite des privations et des larmes de la foule des sacrifiés. Souffrance, misère, du noir, du noir toujours pour les uns. Et pour les autres la vie rose, lumière et joie par la ville… Et tout à coup le falot rouge d’un poste. Là, c’est le chenil ! là, sont les hommes armés pour défendre ça – ça, la Société ; ça, l’Ogresse ! L’homme de garde, le factionnaire toise le passant, le gueux qui chemine… Le passant se retourne et, dans la nuit, un choc a lieu ! Quoi donc d’étrange ? Le conflit dure depuis toujours et rien n’était prémédité…
Il y a d’autant moins lieu d’être surpris du mouvement soudain d’Étiévant, que d’ignobles persécutions le poussè-rent dans la voie farouche.
En 1891, alors que le gouvernement donnait la chasse aux écrivains anarchistes, on trouva moyen de l’impliquer dans une affaire de vol de dynamite. Étiévant fut condamné à cinq années d’emprisonnement. En sortant de la maison centrale où il avait bravement accompli sa peine, à la place d’un pauvre diable de père de famille qu’il ne voulut pas dé-noncer, Étiévant se remit à écrire. On le guettait. Le premier article fut poursuivi. Et cet article – quelques phrases, vous entendez bien ! – le fit condamner à la relégation, c’est-à-dire à vie, c’est-à-dire à mort…
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La condamnation était par défaut ; Étiévant erra quelque temps, sans pain, souvent sans asile, jusqu’au soir où, par hasard, il fit halte devant un poste…
Toutes ces choses n’empêcheront pas quelques braves gens de répéter en faisant parade de révolutionnarisme :
– Il aurait dû frapper plus haut.
Mais j’ai entendu mieux que cela. C’était un antisémite qui disait allègrement :
– J’aurais compris qu’Étiévant tuât Rothschild. Pourquoi n’a-t-il pas tué Rothschild ? Voilà un acte qui aurait une belle signification.
Il ne m’appartient pas de contredire la personnalité dis-tinguée qui tint ce langage hardi. Mais je me permettrai de donner un conseil à tous ceux qui désignent des individus qu’ils eussent préféré voir frapper :
Faites vos commissions vous-mêmes !
Il est vraiment bien curieux de constater les secrètes tendances d’une quantité d’honnêtes gens. Il n’y a qu’à grat-ter un peu, et, sous le vernis de leur morale, on découvre de singulières craquelures. La réprobation cache le dépit de personnages qui ont rêvé d’hécatombes plus à leur goût.
Nul n’y échappe, antisémite ou sémite – car les juifs, malgré leur actuelle passion pour la justice (lumière et véri-té ! capitaine !) ne se sont guère occupés d’Étiévant, le révo-lutionnaire. Un riche banquier hébreux paraphrasa même, sans le savoir, le libre propos cité plus haut :
– Pourquoi n’a-t-il pas tué Drumont ?
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Assez ! messieurs, calmez vos sangs ! ou je demande la priorité pour cet ordre du jour de blâme :
Il aurait dû tuer mon tailleur !
L’affaire Étiévant, rapetissée de parti pris quant à sa si-gnification sociale, n’en a été que plus démesurément grossie en tant qu’affaire criminelle.
De quoi s’agit-il, au demeurant, si ce n’est de quelques coups de canif dont les victimes, aujourd’hui, sont les pre-mières à se féliciter puisqu’ils leur valurent l’étoile inespérée des braves.
Même au nom de la loi du talion, œil pour œil et dent pour dent – cou pour coup – Étiévant ne mérite pas la mort. Van Cassel lui-même l’a compris : cet homme qui avait hy-pocritement requis la peine capitale, à présent, propose la grâce.
Au Président de disposer.
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