Les Feuilles

dit Zo d'Axa Alphonse Gallaud de la Pérouse · Chapitre 20 sur 63

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Les Feuilles

Estudiantina

 

 

On se jeta sur Baïhaut, naïf et désemparé, comme de courageux citoyens, à propos de l’affaire Dreyfus, assom-ment un boutiquier juif.

C’est toujours la même aventure : dès qu’un pauvre diable est sans défense, il y a des braves qui se révèlent. Dans les bagarres, quand on trébuche, les talons de bottes frappent à la tête.

Essayer d’arracher aux foules une des victimes de leur lynchage déchaîne des colères de bêtes auxquelles on enlève la proie.

Rien n’apparaît plus écœurant que la ruée de ces galo-pins se mettant à cinq ou six cents pour conspuer les hommes qui osent. On dit que dans ce tas hurleur se comp-tent des étudiants.

Le contraire me surprendrait.

Tous les apprentis-huissiers, fils d’huissiers, les sous-notaires, putois, bourgeois comme père et mère, chassent de race et gueulent d’ensemble.

Les alcooliques des Tire-Cu, cannes d’entraînement et dents cariées, ont des moulinets hardis quand ils sont soixante contre un. Tous les Cyrano de brasseries, avant de retourner à Bergerac, rêvent d’épater les parisiens…

Les électeurs de Meudon qui, l’autre jour, massacrèrent un vieux cocher, étaient peut-être dirigés par quelque em-ployé de l’octroi qui étudia au Boul’Mich. Le vieux cocher

– 69 – s’appelait Carrara comme le célèbre champignonniste. Il n’en fallut pas davantage pour que la population, après l’avoir injurié, le rouât de coups si copieusement que le mal-heureux est, aujourd’hui, mourant sur un lit d’hospice…

Avec un entrain comparable à celui de soldats en bordée maniant le coupe-choux contre un civil, tous les costauds du bas Meudon et du quartier des Écoles agissent sans penser à mal.

Ainsi la jeune France s’amuse.

Les bacheliers donnent le ton ; regardez-les ! c’est un monôme – les étudiants fêtent, ce soir, je ne sais quelle pro-motion qui assure à la patrie un lot de futurs magistrats ou de prochains officiers…, donc ils chantent des refrains obs-cènes, poussent des cris d’animaux et, marchant en file in-dienne, s’en prennent sauvagement à des femmes, à des jeunes filles qui rentrent tranquilles chez elles. Le monôme devient une ronde, une ruée anonyme : vingt mains farfouil-lent aux jupes, pincent les jambes… on rigole !

Dans le joyeux pays Latin, le droit s’apprend dans la rue. Les thèses des étudiants fourmillent d’arguments touchants. Avant de porter le bonnet de juge, les clercs portent leur ber-ret comme les souteneurs, en banlieue, savent honorer la casquette.

 

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