Les Feuilles
À Propos de Bottes
La tournée du patron
L’infortuné garçon de recettes qui mit si lamentablement ses souliers dans la cheminée de la champignonnière fut, en ce tragique noël, moins la victime de Carrara que celle du Capitalisme.
Ce pauvre diable de Lamarre – condamné, pour gagner quelques pièces de cent sous par mois, à réclamer quoti-diennement à des débiteurs aigris les liasses de billets de mille francs qu’attendent derrière leur guichet des usuriers vénérables – depuis toujours marchait à la mort.
Il y marchait pour le compte des gens d’argent qui ne marchent pas.
Et j’apprécie le sentiment des journalistes et du député qui, songeant à quoi sont exposés les modestes percepteurs des banques, demandent qu’on protège ces derniers contre les risques du métier.
Seulement, les moyens proposés ne valent pas.
Évidemment, journalistes et député se sont dit, en un mouvement qui les honore :
– Il est ignoble que d’humbles serviteurs se fassent tuer à tout bout de champ, à tout coin de rue, à toute maison iso-lée, quand les patrons qui les consomment ne pensent qu’à
– 45 – grossir leur fortune et donnent à ces risque-tout des appoin-tements dérisoires.
Alors on a réclamé une augmentation des salaires. Il faudrait aussi que les garçons de recettes reçoivent – avec leur portefeuille d’attaque – un bon revolver de défense.
D’autres personnes ont proclamé l’urgence de faire ac-compagner, par un second employé, les percepteurs qui s’en vont trimardant de bourse en bourse.
Ce sont là des demi-mesures.
Rien ne protège contre les guet-apens. Les individus aux abois, qu’on relance jusqu’en leur taudis, frapperont deux hommes au lieu d’un.
Carrara, derrière la porte, est à l’affût.
L’Italien à la clé anglaise, bien qu’arrêté, reste une me-nace. Il est légion. N’a-t-on pas entendu ces mots :
– Mes petits enfants, ma femme, moi, nous n’avions plus qu’à mourir ; le crime seul pouvait nous sauver…
Et voici la genèse du meurtre.
De plus peut-être y a-t-il, chez les affolés qui tuent, une sourde rage contre l’homme en livrée qui vient, la sacoche bourrée d’argent, exiger le pain de la nichée.
Le grand jeu des puissants du monde, toujours le même, est de créer des conflits entre les frères de misère.
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Le débiteur traqué et le pauvre hère qui porte au collet les initiales de la riche banque, se regardent comme chien et loup.
Ils se détestent.
Et j’aurais du mal à leur faire sentir que, tous deux, sont également des victimes…
D’ailleurs, cette constatation n’apportant aucune solu-tion d’ordre immédiatement pratique, les gueux continue-ront, je crois, – pendant encore un certain temps – à se mas-sacrer comme de règle.
La Société vit de leur mort.
Gendarmes et vagabonds, douaniers et contrebandiers, garde-forestiers et braconniers, les gueux et les doubles-gueux laissent ainsi leur sang sur les routes, à propos des fai-sans du prince…
Les peuples-enfants ne se ruent-ils pas aux réciproques carnages pour des lopins de territoire sur lesquels ils avaient eu tout juste le droit de payer la taille et la gabelle !
Les peuples-enfants grandiront-ils ?
En attendant la croissance, un de ces jours les cor-véables prieront ces messieurs de la Cour, les beaux mes-sieurs de lois dorées et de portefeuilles ibidem, d’exécuter eux-mêmes leurs arrêts et de régler leurs affaires eux-mêmes – en temps de guerre comme en temps de paix.
Il y a commencement à tout.
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Relativement aux garçons de recettes, je ne vois d’ailleurs que deux procédés pour rendre leur destin moins sombre.
Le premier consisterait à faire escorter leur sacoche par un escadron de cuirassiers.
Ce serait logique et reluisant : l’armée soutiendrait, sur les chaussées, près du trottoir, les racolages de la banque.
Plus de lapins !
Malheureusement la grande muette n’est pas populaire au faubourg. Et malheureusement c’est au faubourg, au fau-bourg misérable et las que les seigneurs à riche escarcelle envoient instrumenter leurs serfs. Donc pas d’escorte mili-taire, pas d’éclairs et de longs bruits d’armes…
Gavroche ferait des plaisanteries.
Ces plaisanteries seraient déplacées, je m’empresse de le reconnaître et m’en tiens au second moyen, le bon :
Supprimer le Garçonnat de recettes.
Le procédé est radical – et socialiste, si j’ose dire. Ce n’est plus l’homme que l’on supprime, c’est la fonction.
Mais comme il faut que le bel argent retourne toujours à la rivière de diamants, les perceptions seraient opérées par les financiers eux-mêmes.
Ce serait la tournée du patron !
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D’un pied léger, bedaines au vent, tous ces excellents banquiers – juifs, catholiques ou francs-maçons – iraient se faire régler leur compte !
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