Les Feuilles

dit Zo d'Axa Alphonse Gallaud de la Pérouse · Chapitre 2 sur 63

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Les Feuilles

LA PREMIÈRE AUX PROPRIÉTAIRES Terme franco-russe

LA PREMIÈRE AUX PROPRIÉTAIRES

 

 

Terme franco-russe

 

Un propriétaire patriote vient d’avoir une heureuse idée : en l’honneur de la Sainte-Russie, il fait, à ses locataires pauvres, remise de ce terme d’octobre – premier trimestre depuis l’Alliance !

– C’est bien, dit-il, les Te Deum, les ovations, les com-pliments et les toasts et les adresses ; mais puisque la France tressaille, que tout va bien, qu’on est en joie, il sied de célé-brer l’instant par quelque fait absolument exceptionnel. Les Saint-Cyriens, sortis cette année, donnent à leur promotion un nom russe : c’est là le salut de l’Épée. Nous autres, les bons bourgeois nous saluerons du Porte-monnaie – et ce sera le terme Franco-Russe…

Une mesure pour rien. Un terme de grâce. Quel trait de génie.

Quel trait d’union.

L’idée doit faire son chemin, être adoptée, être accla-mée. La date sera glorieuse. Et peut-être depuis longtemps on ne jouera plus l’hymne russe qu’encore on se souviendra du beau geste donnant quittance.

C’est l’abandon des privilèges. Après la nuit du 4 août : la nuit d’octobre…

Proprio, plus de lutte et me donne un baiser…

 

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Il faudrait n’avoir jamais laissé un semestre en souf-france chez son concierge pour n’être point ému jusqu’au charme par l’initiative de ce brave propriétaire – dont natu-rellement j’ignore l’adresse et le nom – mais qui, c’est sûr, ne sera par personne dénommé le sieur Vautour.

On prononcera Monsieur Colombe, on l’appellera mon petit père.

Et les pauvres diables que guette l’expulsion, les ci-toyens que les huissiers de la Patrie se disposaient à dépouil-ler, les cinquième-sur-cour, les mansardes, reconnaîtront à l’alliance cosaque des avantages appréciables.

Une fois, le terme leur serait clément.

On n’expulserait pas de l’isba.

La décision héroïque des notables tenanciers d’immeubles aurait d’ailleurs, pour eux-mêmes, un côté fruc-tueusement pratique.

Elle leur permettrait, à bon compte, de faire étalage de charité.

Et l’on sait que le peuple bonasse bat encore et toujours des mains à ce sport de la bourgeoisie.

De fait, la tant fameuse alliance dont nous devons être heureux et fiers n’avait encore coïncidé qu’avec le pain plus cher aux pauvres.

La disette russe est contagieuse.

L’alliance ou la mésalliance de Marianne et de Nicolas, la Marseillaise et le knout et les lampions et les pétards lais-saient rêveurs les gens de la noce.

 

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Et les ventres-creux se méfiaient de ce bloc désenfariné.

Mais voici qu’on dit :

– Il y a erreur. Malentendu. Dès demain le pain diminue-ra, et, s’il n’est entièrement gratuit, aujourd’hui le terme le sera. La France est grande et nous sommes frères. Vive l’empereur et la république !

Savourons donc ces bonnes paroles en attendant les emprunts russes – ces panamas de l’avenir.

Combien seront-ils, les seigneurs bien inspirés et conci-liants, qui tendront à leurs clients besogneux ou désargentés le reçu du terme impayé ?

J’imagine qu’une petite campagne – campagne souriante et sceptique, forcerait assez facilement même les mauvaises volontés.

Prêchera-t-on cette croisade ?

Si l’alliance signifie quelque chose, c’est que les soldats du tsar sauvegarderont à l’occasion la fortune, la terre et les biens de messieurs nos propriétaires.

À ces derniers de faire quelques frais.

On leur demande une amnistie pour les locataires mal-chanceux – pour tous ceux-là qui n’ont que faire des rudes et vaillants cosaques.

Une amnistie générale.

Pas de vieilles gens jetés à la rue ! Alors que résonne l’écho des allégresses officielles – pas d’enfants conduits au Dépôt !…

 

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C’est trop demander et, je l’avoue, je ne le demande pas sérieusement : il faut que les corvéables soient encore taillés à merci.

Avant que les gueux n’aient compris, d’autres larmes doivent couler sous le pont. Il doit aussi couler du sang…

Créez, créez des Vagabonds !

Les rêves des sans-feu-ni-lieu se précisent, s’aiguisent et sont lucides.

Que le mensonge de solidarité, chaque jour paraisse plus flagrant.

Vendez les meubles, prenez les hardes !

Et si vous manquez de drapeaux, aux façades de vos maisons, faites y claquer les draps des pauvres entre du

rouge et du bleu…1

 

1 NOTE DE L’ÉDITEUR. – Les pages réunies ici furent publiées, texte et dessins, sous forme de placards, au cours des années 1898 et 99. Sans périodicité régulière, selon l’indication de l’exergue, elles parurent à toute occasion. Parfois la feuille se terminait par de brèves notes, polémiques d’actualité éphémère qui ne nous ont pas semblé devoir trouver place en ce volume. Nous citerons seulement ce fragment de l’une d’elles que, dans la première feuille, d’Axa inscrivit en façon de programme :

« … Nous aussi nous parlerons au peuple, et pas pour le flagor-ner, lui promettre merveilles et monts, fleuves, frontières naturelles, ni même une république propre ou des candidats loyaux ; ni même une révolution préfaçant le paradis terrestre…

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