Les Feuilles
Une imprudence
La première maladresse, évidemment, est d’avoir un jour poursuivi le capitaine Dreyfus – traître ou non.
D’abord, les meilleurs esprits (j’entends par là : les bonnes têtes), admettent difficilement qu’il y ait des traîtres dans notre armée. Mais, s’il y en a, mieux vaut, certes, les exécuter sans scandale. C’est sur la route de Gabès que Dreyfus aurait pu tomber.
Ensuite, quelle lourde faute d’avoir précisément choisi, parmi tous ceux que l’on suspectait, un officier puissamment riche.
Il avait le moyen de se défendre !
Et voilà, voilà encore qui n’est plus dans l’esprit de la Loi. La Loi est faite contre les gueux, les faibles, les aban-donnés. Elle peut alors jouer de son glaive et frapper au petit bonheur.
Quand il s’agit, au contraire, de condamner un monsieur ayant bec, ongles et coffre-fort, famille dévouée, nombreux amis – on doit au moins avoir des preuves.
Mais allez donc parler raison à des maniaques antisé-mites. Il leur fallait la peau d’un juif. Dreyfus était juif : mords-le ! il était officier… Tant pis !
Le premier coup de pioche dans l’édifice fut donné par M. Drumont.
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