Les Feuilles

dit Zo d'Axa Alphonse Gallaud de la Pérouse · Chapitre 23 sur 63

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Les Feuilles

Chapitre II

 

 

Une piquante coïncidence fait qu’au moment où les Lelièvre et les Rodot, les fines fleurs de la police, chevaliers des passages à tabac, tueurs d’un homme et de quelques femmes, sont l’un acquitté, l’autre relâché sans même un si-mulacre de jugement, à ce moment-là on va frapper un anar-chiste qui s’en prit à des policiers.

Georges Étiévant, qui donna quelques coups de canif dans la tunique d’un sergent de ville et effleura d’un coup de pistolet l’oreille d’un second agent (les deux victimes se por-tent bien), va passer devant la cour d’assises.

On le condamnera à mort.

Ce n’est pas lui qui s’en plaindra. C’est évidemment ce qu’il souhaitait. Il expliquera pourquoi, comment, il choisit – pour son suicide – ce moyen-ci plutôt qu’un autre. Le fait est qu’il voulait mourir.

Une fois, la première et la dernière, la Société lui sera propice.

On avait rendu la vie d’Étiévant absolument impossible. On l’avait acculé strictement à toute solution brutale. C’est à lui que, pour un article de journal, on infligea la relégation. À Londres où il s’était réfugié et où il exerçait, non sans talent, sa profession de sculpteur, les persécutions des agents de la police française, toujours attachés à ses pas, lui firent perdre son travail.

 

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Il ne voulut pas crever de la faim. Une pensée l’obséda sans doute…

Il voulut mourir en bataille.

 

Pour apprécier la pensée de cette jeune tête qu’on va trancher, il importe de lire une lettre qu’écrivait, de Londres, Étiévant. Certes, il ne songeait pas, à cette heure-là, au ser-got qu’il égratigna. Songeait-il même à revenir en France ? Il pensait, il écrivait :

« … Nous sommes ici de nombreux proscrits de tous pays convaincus du triomphe final de la Liberté, ayant fait déjà de grands sacrifices pour l’Idée, nous berçant de l’espoir de rendre service à la pauvre humanité se traînant doulou-reusement depuis tant de siècles, et pourtant je me prends à douter que nous ayons fait tout ce que nous aurions pu et par conséquent tout ce que nous aurions dû. N’eût-il pas mieux valu lutter jusqu’à la mort, là où le hasard de la naissance nous avait placé ? et, plutôt que de fuir éperdument devant les menaces et les coups de l’autorité, n’eût-il pas mieux valu faire le sacrifice de notre vie ? »

 

Les juges qui ont absous le sergent de ville assassin se-ront, logiquement, impitoyables pour l’assassin des sergents de ville – l’assassin qui ne tua personne.

Les notables parmi lesquels se recrutent tous les jurys vengeront leurs molosses battus. Ils ne créeront pas ce pré-cédent d’excuser le gibier traqué…

Et d’ailleurs comprendraient-ils les paroles de l’Insoumis ?

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Ils ont rarement le libre esprit d’un bourgeois de ma connaissance. Comme ce bon bourgeois de Paris, souventes fois membre du jury, lisait la lettre d’Étiévant, il eut ces mots que je répète :

– Juré, j’acquitterais cet homme…

 

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