Les Feuilles

dit Zo d'Axa Alphonse Gallaud de la Pérouse · Chapitre 11 sur 63

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Les Feuilles

Souliers de Noël

 

 

Si, comme je le préconise, les diabétiques de la haute quittaient leurs somptueux hôtels pour battre le pavé des ci-tés, ils seraient spectateurs souvent de tels tableaux de mi-sère qu’ils reviendraient de leur tournée avec une pensée – peut-être.

Une pensée humaine.

Ils auraient pu, l’autre soir, rue Gay-Lussac, assister à l’arrestation d’un enfant. Ils auraient pu prier le sergot, avec l’autorité que confère un beau pardessus, de ne pas brutali-ser le mioche. Usant encore des prérogatives qu’octroient le haut-de-forme, les gants fourrés et les breloques, rien ne leur eût été plus facile que de suivre au commissariat l’enfant que les flics y poussaient à grands coups de poings dans le dos.

 

Là, tout en séchant leurs snowboots au poêle accueillant du poste, les spectateurs privilégiés auraient entendu le cou-pable conter sa vie au commissaire :

– Je me nomme Jean Sarnois, j’ai quatorze ans et je suis né à Annecy. À huit ans, orphelin, seul au monde, n’ayant pour tout bien que ce que j’avais sur le corps, j’ai quitté mon pays natal et je suis venu à pied à Paris, où j’ai travaillé hon-nêtement pour gagner mon pain comme ramoneur ou chif-fonnier. Dans un hangar de la rue de Belleville où on me laisse coucher, j’ai pleuré bien souvent ; oui, j’ai volé, c’est vrai, et voilà pourquoi : j’ai fait il y a deux ans environ la connaissance d’une petite fille de mon âge ou à peu près, elle

– 50 – a quinze ans, orpheline comme moi et comme moi s’occupant à chiffonner. Nous étions si malheureux que nous résolûmes d’unir nos deux misères. Nous nous aimions bien et nous vivions comme frère et sœur ; elle couchait dans un coin de mon hangar, moi dans l’autre et elle s’occupait à trier et à vendre les objets recueillis au cours de mes nuits de tra-vail. Enfin il y a quelques jours, elle m’a dit, toute triste, qu’elle allait être obligée de marcher bientôt pieds nus, ses souliers étant plus qu’usés. Ça m’a fait beaucoup de peine, et comme je souffrais trop à l’idée de la voir marcher sans chaussures dans la boue et la neige, j’ai volé, ne pouvant l’acheter, la paire de bottines qu’on a trouvée dans ma hotte…

Pour blasés qu’eussent été les témoins, l’histoire du petit chiffonnier les aurait, je pense, intéressés. Ils eussent payé les bottines, donné quelque menue monnaie et fait renvoyer l’enfant près de la petite amie inquiète.

Le commissaire fit autre chose.

 

L’enfant fut jeté au Dépôt !

Deux délits lui sont reprochés. Le flagrant délit de son vol et cet autre, plus honteux encore, inscrit ainsi sur l’ordre d’écrou :

N’a pas de domicile légal.

Le hangar de la rue de Belleville, le hangar ouvert au vent, n’est pas ce que le magistrat a coutume d’appeler un domicile légal.

Un domicile légal !

 

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L’enfant en a un maintenant.

Et sa petite sœur de misère en aura tel autre demain :

La maison publique – ou centrale.

 

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