Les Feuilles

dit Zo d'Axa Alphonse Gallaud de la Pérouse · Chapitre 3 sur 63

Pages du PDF

Les Feuilles

DIX ASSASSINATS POUR UN SOU Horribles détails

DIX ASSASSINATS POUR UN SOU

 

 

Horribles détails

 

Dans une mare de sang, la belle jeune fille était étendue, les cheveux dénoués, la gorge nue. L’ombre hostile du soir s’appesantissait déjà sur les hauts arbres, tandis qu’au carre-four des chemins, dans le taillis profond, un lambeau de jupe accrochait sa note claire.

 

Hein ! lecteur, pas vous mon camarade avec qui demi-mot suffit ; mais toi, monsieur, mais toi, mon brave, qui y es allé de ton sou parce que notre titre sanguinole, dis-moi, bonhomme, ça te va-t-il ?… La belle jeune fille, la gorge nue, les cheveux dénoués, la mare de sang…

 

« Toutes ces antiennes équivalentes se psalmodient cauteleu-sement – ici nous parlerons clair.

« Pas de promesses, pas de tromperie. Nous causerons des faits divers, nous montrerons les causes latentes, nous indiquerons des pourquoi.

« Et nous débinerons les trucs et nous nommerons les tru-queurs, gens de politique et de sac, gens de lettres – tous les jean-fichtre.

« Nous dirons des choses très simples et nous les dirons sim-plement… »

– 15 –

Et bien, tant pis ! tant pis pour vous tous les flaireurs, ceux qu’on amorce avec les viols et les suicides, du sang, des larmes, tant pis pour vous, clients, public, je ne dirai pas comme la jeune fille perdit sa jupe avant la vie…

Trois points c’est tout.

 

Mais je dirai l’immonde cuisine de la Presse à man-chettes rouges, journaux de trois heures ou du soir, et la 4e édition. Demandez les dernières nouvelles ! Lisez les bandes en lettres grasses. Demandez le menu du jour :

Hors-d’œuvre

FILLETTE TUÉE

LES INFANTICIDES À PARIS

SCANDALE ! SCANDALE !

Rôtis

GRAND INCENDIE – LISTE DES MORTS

LE FEU REPREND

NOUVEAUX BLESSÉS, NOUVEAUX MORTS

Desserts

MENACES DE GUERRE

LES COMPLICATIONS EN ORIENT

ULTIMATUM À L’ANGLETERRE

ENGINS ET BOMBES

 

– 16 –

Chaque journal porte son plat, donne sa note. Do, mi, sol, do, l’accord parfait – l’accord des dos, des maîtres-chanteurs et maîtres-escrocs en fausses nouvelles. Cuisine poivrée, viandes saignantes, chair de meurtre et d’autopsie – avec des potins autour.

Demandez les journaux du soir !

 

Un homme qu’on appelle déjà, dans le monde spécial du Croissant, la Providence des Journalistes, c’est ce Vacher dont les exploits étayent les colonnes des gazettes.

On sait qu’un monomane se vante d’avoir tué, mutilé, violé filles et garçons selon ses courses. Besace à l’épaule et couteau prompt, la rage au ventre, on nous le montre faisant son tour de France. C’est une exhibition de choix. La publici-té est de luxe. On s’ingénie.

À quand le cinématographe ?

Des gens d’ordinaire plutôt mornes, articliers et repor-ters, trouvent la veine, retrouvent la verve.

Les chroniqueurs se ragaillardissent.

Ces lascars qui croient écrire parce qu’ils tartinent du raisiné, se lèchent les moustaches en pondant. Depuis Tropmann, rien d’aussi vaste, d’aussi prenant. Les plumitifs secouent la torpeur de leur anémie cérébrale. Ils ont de l’imagination. Chaque jour ils ajoutent un chapitre, un nouvel épisode au drame, un os de plus au chapelet. Ils se surmè-nent et perdent notion de la distance et du temps. À écouter la presse, Vacher tuait, le matin, à Marseille, violait à Bor-deaux vers midi et, le soir, près de Roubaix, mutilait un jeune berger.

– 17 –

Quel estomac !

 

Le mieux, c’est que Vacher, quand on le questionne, semble se payer la tête du juge qui veut prendre la sienne :

– Oui, oui, c’est bien moi qui ai massacré la demoiselle et cette vieille femme dont vous me parlez et aussi le petit garçon et puis encore cet autre, si ma mémoire me sert bien. Que voulez-vous ? c’est plus fort que ma volonté. Je ne peux résister au désir de faire tous les jours des victimes. Au reste, je suis un fou conscient…

Le sarcasme de telle réplique échappe sans doute au fin juge. Les magistrats devraient pourtant comprendre – eux qui voient partout des coupables, des individus à frapper, eux qui se ruent sur le prévenu comme sur la proie – qu’ils sont des Vacher à leur façon.

Seulement, ils ne sont pas conscients…

 

Éventreur et grippeminaud, chers confrères, préparent ainsi, dans le recueillement des cabinets de juge d’instruction, l’horrifique liste des crimes ;

Aux petits journaliss’ ils donnent la pâture.

Ce n’est pas dix assassinats comme, ici, très modeste-ment, nous l’annonçons en vedette. Le recordman qui bat Lacenaire de plusieurs têtes en avoue vingt pour le moment.

Sans faire d’énumération, je noterai que le meurtre de début eut lieu dans un canton de l’Isère que salit le nom d’un vilain monsieur : Vacher tua d’abord à Beaurepaire.

 

– 18 –

– 19 –

 

Vacher, Beaurepaire : les mots s’accolent.

 

Ce qui constituera quand même, pour le célèbre Vacher, une circonstance atténuante, ce sont de recommandables an-técédents.

L’éventreur fut un bon soldat.

Ses premières armes furent heureuses. Engagé volon-taire, il devint vite sous-officier. Redouté de ses hommes, aimé de ses chefs, il pouvait rêver l’Épaulette.

L’avenir s’ouvrait.

Sa passion même pour le corps à corps, l’affût et les coups de pointe décelait une belle furia très employable aux colonies.

Pourquoi opéra-t-il en France ?

Que ne comprit-il sa vocation, et comment se doivent utiliser « les Forces Mauvaises » ! Au Dahomey, au Tonkin, à Madagascar, il se fût couvert de gloire.

Ce serait le général Duchêne ou le gouverneur Gallieni.

Espagnol, ce serait Weyler.

 

Mais assez causé de militaires. Et ne parlons plus de Va-cher. Aussi bien toute actualité n’est qu’un prétexte à penser.

Le cas du sous-off enragé nous intéresse plutôt par la fa-çon dont on l’exploite. La culture du goût du sang – la cul-ture par la voie de la presse.

 

– 20 –

Cela c’est plus que de l’actualité. C’est d’hier, d’aujourd’hui, de demain.

Les journaux débiteront, toujours, tant d’assassinats pour un sou. Sans autre vouloir que la recette, toujours ils mettront le mot aguicheur de populace. Et toujours ils détail-leront saligauderies et violences relevées, suivant la formule, de poudrette sentimentale.

Dans les gazettes un peu cossues d’habitude on donne cent sous à l’écrivain de la maison qui trouve la plus belle manchette.

Était-ce joli : le Tueur de Bergers ? Et poétique et pitto-resque ?… Ce soir, ils trouveront autre chose.

Ils savent l’art d’accommoder les restes des assassinés. Ils pomponnent les fillettes flétries, les bergerettes déchique-tées. Ce sont des Watteau de barrière qui enrubannent, pour le peuple, les bons couteaux à virole.

 

– 21 –