Les vies encloses

Georges Rodenbach · Chapitre 11 sur 39

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Les vies encloses

Le Voyage dans les Yeux I.

On est le pénitent sorti d'une neuvaine

Et dépris de la vie à cause de l'encens;

Ah! que la vie est loin! Ah! que la vie est vaine!

Où vont-ils donc, tous ces passants, tous ces passants?

 

Ils se hâtent; mais leur affairement étonne; Ils s'égaient; mais leur joie est étrange et fait mal;

Soi-même, au milieu d'eux, on se sent anormal; Et la vie où l'on rentre a l'air si monotone.

 

Hier on vivait encor comme derrière un verre,

Convalescence! Mais maintenant on a l'air Du matelot morose et qui s'ennuie à terre

D'être sorti de l'aventure de la mer.

 

On semble avoir aussi navigué des années — La maladie étant un voyage chez Dieu —

Et revenir vieilli dans des villes fanées,

Triste, ne sachant plus que des gestes d'adieu!

 

LE VOYAGE DANS LES YEUX

 

I.

 

Tels yeux sont des pays de glace, un climat nu Où l'on chemine sans chemins dans l'inconnu;

D'autres, des soirs de province pleins de fumées Où passent des oiseaux aux ailes déplumées

Qui leur font ces plaintifs regards intermittents; D'autres vides, mais sous l'influence du temps,

Où la mer de leur âme à flots muets déferle, Sont rafraîchis, profonds, mobiles comme une eau,

Flux et reflux du lent regard roulant sa perle!

 

Or tout s'y mire en un reflet double et jumeau: Ceux-ci gardent le rose ancien d'un couchant rose

Qui leur fut un moment d'amour essentiel Et s'effeuilla dans eux comme une vaste rose;

Ceux-là sont bleus d'avoir tant regardé le ciel, Et, si ceux-ci sont bleus, c'est d'encens qui subsiste.

Puis en d'autres — recels compliqués — il y a De vieux bijoux, de grands arbres, un clocher triste,

Des visages que trop d'absence délaya,

Des linges démodés d'enfant morte, des cloches,

Et des anges dont on devine les approches À voir, au fil des yeux qui s'en sont tout remplis,

Leur robe comme un orgue aux longs tuyaux de plis.

 

Ah! les yeux! tous les yeux! tant de reflets posthumes! Reliquaires du sang de tous les soirs tombants;

Chaires où toute noce a promulgué ses bans; Sites où chaque automne a légué de ses brumes.

Yeux! carrefours de tous les buts s'y résumant; Fenêtres d'infini; calme aboutissement;

Car tout converge à ces vitres de chair nacrée, Miroirs vivants en qui l'Univers se recrée.

 

II.

 

Pourquoi les yeux, étant limpides, mentent-ils?

Comment la vérité, dans leur indifférence, Meurt-elle en diluant ses frissons volatils?