Les vies encloses
Chapitre V
Le gris des ciels du Nord dans mon âme est resté;
Je l'ai cherché dans l'eau, dans les yeux, dans la perle; Gris indéfinissable et comme velouté,
Gris pâle d'une mer d'octobre qui déferle, Gris de pierre d'un vieux cimetière fermé.
D'où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance Qui se mirait dans le canal inanimé?
Il était la couleur sensible du Silence
Et le prolongement des tours grises dans l'air.
Ce ciel de demi-deuil immuable avait l'air D'un veuvage qui ne veut pas même une rose
Et dont le crêpe obscur sans cesse s'interpose Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.
Ah! ces ciels gris, couleur d'une cloche qui tinte, Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte!
— Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin!
V.
La fumée a monté des toits languissamment Pour aller dans le ciel rejoindre une nuée
Où, pensive, elle s'est comme continuée… Ô nuée, amarrée au fond du firmament!
C'est un calme navire, une île irrésolue
Que des alluvions de fumée ont accrue…
Et le vent léger joue en ce jardin changeant Tantôt s'élargissant et tantôt s'allongeant,
Nuée inconsistante, à peine située…
Mais la fumée entre dans elle et disparaît;
La fumée est la jeune soeur de la nuée, Toute fragile et l'air d'apporter un secret;