Les vies encloses
Chapitre V
Au fil des yeux dormants quelle est cette forêt
Dont les arbres, qu'on ne voit pas, mirent leurs palmes Et leurs cimes, une minute, en frissons calmes?
Dentelle obscure dont ils sont passementés, Franges, ombre qui vient de quelque rive adverse,
Ô regards par cette ombre éphémère éventés! Une autre fois, quel ciel intime s'y renverse
Dont les soucis, que nul ne connaît, font pourtant Une tache de grands nuages pleins de pluie?
Nuit et soleil, en un dosage intermittent!
Puis assombrissement total, lumière enfuie…
Tout s'y brouille, rien ne survit à leur niveau Comme quand un grand vent a couru sur une eau!
V.
L'oeil est un glauque aquarium d'eau somnolente:
Tranquillité, repos apparent, calmes plis
Comme ceux qui s'éternisent dans les surplis;
Puis tout à coup un trouble, une ascension lente D'un désir qui vient faire une blessure à l'eau,
Moires d'une blessure élargie en halo.
Ce désir s'évapore; un autre lui succède.
Chacun des mouvements de l'âme en cette eau tiède Est une ombre sous des vitres qui disparaît;
En fuite comme avec des nageoires, l'ombre erre Et s'argente dans la transparence du verre.
Aquarium peuplé de songes en arrêt!
Une pensée y nage à peine définie
Et retourne dormir dans des varechs couchés Parmi les minéraux du crâne et ses rochers.
Une autre pensée ose — et c'est une actinie Ouvrant dans la prunelle un coquillage-fleur,
Mais qu'on l'effleure, il se reclôt avec douleur!
Paysage qui change à tout instant: pensées Qui sont des poissons noirs, des perles nuancées,
Des monstres froids ou des infiniment petits, Corpuscules dans le fond de l'être blottis;
Embryons de projets, vagues germes de rêves, Émergeant d'on ne sait quel abîme mental,
Qui montent jusqu'à l'oeil en assomptions brèves Et viennent animer cet écran de cristal.
VI.
D'où vient-il dans les yeux cet occulte affluent
Des larmes, filet d'eau, ruisselet qui se mêle Au tranquille étang bleu pâle de la prunelle;
Source qui se divulgue en discontinuant,
Chapelet s'égrenant, gouttes accumulées…
Or les vitres qu'un peu de pluie a granulées Ont un trouble semblable, et tout s'y brouille ainsi!
Mais pourquoi, mais sous quelle influence secrète Cette eau des pleurs amers est-elle toujours prête?
Ce n'est pas que pour un malheur, pour un souci! Même pour rien: pour un orgue triste, une fuite
De nuages, des lis qui meurent sans emploi, La source qu'on croyait captée au fond de soi
Jusqu'au plein air des yeux est de nouveau déduite Et s'égoutte, collier d'âme désenfilé!