Les vies encloses

Georges Rodenbach · Chapitre 3 sur 39

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Les vies encloses

Le Soir dans les Vitres I.

Dont, trop vouée à vivre, elle a joui si peu!

 

L'Aquarium les plaint, toutes ces eaux vassales Que la vie intéresse, et s'y associant;

Tandis que lui, de son seul songe, est conscient; Il n'a pas d'autre but que ses fêtes mentales

Et l'anoblissement de l'univers qu'il est;

Eau de l'Aquarium dont la pâleur miroite,

— C'est comme si du clair de lune se gelait! — Car dans le verre elle s'est close et se tient coite,

Moins en souci des vains reflets et du réel Que d'être ainsi quelque mystère qui scintille

Et de réaliser ce qu'elle a d'éternel,

Avec l'orgueil un peu triste d'être inutile!

 

LE SOIR DANS LES VITRES

 

I.

 

Le soir descend dans les vitres et les submerge… Un rayon y vacille un moment comme un cierge,

Dernier cierge frileux des vêpres terminées! L'ombre déferle; on ne sait quoi chavire en elles;

Les ultimes clartés sont vite éliminées,

Et c'est comme un sommeil délayant des prunelles.

Clair-obscur! Douloureux combat de la Lumière Et de l'Ombre, parmi les vitres — non moins beau

Que le même conflit dans le ciel et dans l'eau, Quand le soleil n'est plus qu'une rose trémière Qui s'effeuille parmi le déluge du soir.

Et les vitres, dernier champ clos du crépuscule, Où l'Ombre a poursuivi le Couchant et l'accule,

Luisent, à cause d'eux, d'un adieu jaune et noir.

 

II.

 

Pourtant l'ombre s'amasse aux fenêtres vaincues. Les vitrages, bouquets brodés et tulle frêle,

Cèdent, et l'on dirait que leur blancheur dégèle, Comme s'ils adhéraient aux vitres contiguës

Et que leur givre en fleur était né dans le verre. Unanime débâcle: un bouquet se desserre,

Un brusque afflux de soir rompt la plus claire branche, Et c'est la fin d'un fin bouton de rose blanche

Qui fond, s'écoule en pleurs et lentement s'annule, Débâcle d'un dégel dans les rideaux de tulle.

 

III.

 

Les vitres sont alors des aquariums d'ombre!

Parmi leur verre glauque a ruisselé le soir; Une perle s'en sauve; une lueur y sombre;

Et contre leur pâleur affleure un afflux noir, Comme une eau qui toujours bouge et se renouvelle.

Et l'eau du soir triomphe! Et c'est bientôt en elle Des passages confus de formes émergeant,

Et les vitres ont l'air des[1] bassins de silence. Leur eau froide somnole; une herbe s'y balance;

Les astres, tout au fond, sont des poissons d'argent. Mais cette vie et ces enluminures pâles, Ces vagues remuements dans l'eau triste du soir,